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Full text of "Les cinq livres de F. Rabelais"

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Vot.eV.HE    A.  1253 


L«  . 


LES  CINQ  LIVRES 

DE 

F.    RABELAIS 


Livre  I  :  Gargantua 


TIRAGE    A    PETIT    NOMBRE 

Plus  2  5  exemplaires  sur  papier  de  Chine  et  2  5  sur  papier 
Whatman,  avec  épreuves  des  gravures  avant  la  lettre. 


Il  a  été  fait  un  tirage  en  Grand  Papier  ainsi  composé  : 

i5  exemplaires  sur  papier  de  Chine  (n<^"  i  à  i5). 
i5         —         sur  papier  Whatman  {n^*  16  à  3o). 
170         —         sur  papier  de  Hollande  (n^"  3i  à  200). 


200  exemplaires,  numérotés. 

Les  exemplaires  en  papier  de  Chine  et  en  papier  What- 
man de  ce  dernier  tirage  contiennent  les  gravures  en  double 
épreuve,  avant  et  avec  la  lettre. 


LES    CINQ  LIVRES 


DE 


F.  RABELAIS 


PUBLIES 


AVEC  DES  VARIANTES   ET   UN    GLOSSAIRE 


PAR   P.  CHÉRON 


ET    ORNES    DE 


Onze  Eaux-Fortes  par  E,  Boilvin 


Livre  I  :  Gargantua 


PARIS 

LIBRAIRIE  DES  BIBLIOPHILES 
Rue  Saint-Honoré,  338 


M   DCCC   LXXYI 


•\ 


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/ 


/ 


NOTE    DE    L'ÉDITEUR 


ous  ne  voulons  pas  laisser  paraître  cette  nou- 
velle édition  des  œuvres  de  Rabelais  sans 
donner  aux  amateurs  quelques  explications 
sur  les  gravures  dont  elle  est  ornée.  «  Esti- 
mant, disions-nous  lors  de  la  publication 
des  Voyages  de  Gulliver,  que  rien  n*est  moins  artistique 
qu'une  composition  dans  laquelle  se  trouvent  réunis  des 
personnages  entièrement  disproportionnés  de  taille,  nous 
avons  exclu  tous  les  sujets  de  ce  genre.  »  Si  nous  avions 
pensé  devoir  procéder  ainsi  dans  ce  dernier  ouvrage,  dont 
l'auteur,  par  la  précision  et  l'exactitude  des  détails,  cherche 
à  donner  à  ses  fictions  l'aspect  de  la  vraisemblance,  à  plus 
forte  raison  devions-nous  le  faire  pour  l'œuvre  de  Rabelais, 
qui,  lui,  n'était  nullement  possédé  d'un  semblable  souci.  A 
chaque  instant  il  perd  de  vue  les  proportions  qu'il  a  don- 
nées à  ses  personnages  ou  aux  objets  qui  les  environnent,  et 
Gargantua,  qui  vient  de  s'asseoir,  sans  se  gêner,  sur  le  som- 
met des  tours  de  Notre-Dame,  causera  bientôt  avec  des  inter- 
locuteurs dont  la  voix  ne  pourrait  parvenir  jusqu'à  lui  et 
entrera  avec  eux  dans  des  maisons  qui  s'élèveraient  à  peine  à 
la  cheville  de  son  pied. 

Chez  Rabelais  tout  est  allusion  et  symbole.  Les  grotesques 
exagérations  de  son  récit  ne  sont  pour  lui  qu'un  moyen  de 


6  NOTE    DE    l'Éditeur 

faire  passer  les  dures  vérités  qu'il  veut  dire.  La  grandeur 
physique  de  ses  héros  n*est  que  l'image  de  leur  grandeur 
iporale  et  intellectuelle,  et  ils  ne  font  usage  de  leur  force 
que  pour  le  bien  des  hommes  :  car  c'est  l'amour  de  l'huma- 
nité qui  est  la  note  dominante  chez  Rabelais,  et  qui  fait  le 
fond  de  son  œuvre.  Gargantua  et  Pantagruel  sont  les  types 
des  souverains  puissants  et  bons,  qui  ne  font  la  guerre  que 
pour  aller  au  secours  des  opprimés.  Pantagruel  va  spontané- 
ment au-devant  de  Panurge,  qui  est  la  personnification  du 
peuple  souffrant  et  travaillant  ;  il  entreprend  avçc  lui  un  long 
voyage,  lui  fait  toucher  du  doigt  tous  les  abus  dont  il  a  été 
victime,  et  l'amène  finalement  devant  la  Dive  Bouteille  à  la- 
quelle il  doit  se  désaltérer,  c'est-à-dire  prendre  sa  part  des 
jouissances  de  ce  monde. 

On  le  voit  donc,  l'œuvre  de  Rabelais  est  éminemment 
philosophique,  et  nous  devions,  dans  les  sujets  destinés  à  la 
décrire  et  à  la  raconter,  concilier  le  sérieux  du  fond  avec  le 
comique  de  la  forme,  en  évitant  de  tomber  dans  le  bur- 
lesque. Voici,  d'ailleurs,  dans  leur  ordre,  les  sujets  que 
nous  avons  choisis  : 

1°  V Éducation  de  Gargantua.  —  C'est  l'éducation  et 
l'instruction  d'après  la  nature,  remplaçant  les  procédés  sco- 
lastiques  dont  l'intelligence  de  Gargantua  avait  d'abord  été 
la  victime.  —  Liv.  I,  chap.  a3. 

a<*  Gargantua  au  château  du  Gué  dtVède.  —  Gargantua 
fait  la  guerre  pour  venir  au  secours  des  opprimés.  —  Liv.  I, 
ch.  S6. 

S°  Rencontre  de  Panurge,  que  Pantagruel  prend  sous  sa 
protection  pour  le  sauver  de  la  misère  et  de  l'ignorance.  — 
Liv.  II,  ch.  9. 

4°  Discussion  entre  Panurge  et  Thaumaste.  —  Triomphe 
du  bon  sens  populaire  sur  les  raisonnements  des  sophistes.  — 
Liv.  II,  ch.  19. 

5°  Panurge  mange  son  blé  en  herbe.  —  Panurge,  homme 
du  peuple  devenu  riche  tout  à  coup,  gaspille  rapidement 
tout  son  bien  avec  l'imprévoyance  de  celui  qui  n'est  pas 
habitué  à  posséder.  —  Liv.  III,  ch.  2. 


NOTE    DE    l'Éditeur 


6^  Songe  de  Panurge,  —  Nous  devions  forcement  consacrer 
un  sujet  à  la  fameuse  discussion  sur  le  mariage;  celui-ci 
nous  a  fourni  l'occasion,  très-rare  dans  Rabelais,  de  met- 
tre une  femme  en  scène.  —  Liv.  111,  ch.  14. 

7®  Les  Moutons  de  Dindenault.  —  Un  épisode  qui  ne 
fait  pas  réloge  de  Panurge,  mais  qui  est  tellement  populaire 
que  nous  ne  pouvions  manquer  de  lui  donner  place  dans 
i^otre  suite  de  gravures.  —  Liv.  IV,  ch.  8. 

8®  Pantagruel  chez  les  Papimanes.  —  Abus  dans  le  clergé. 
—  Liv.  IV,  ch.  5o. 

9°  Le  Tribunal  de  Grippe- Minault.  —  Abus  dans  la 
magistrature.  —  Liv.  V,  ch.  i3. 

10°  Panurge  devant  la  Dive  Bouteille.  —  Fin  du  voyage 
de  Pantagruel  et  de  Panurge,  et  conclusion  de  l'ouvrage.  — 
Liv.  V,  ch.  45. 

Tel  est  le  plan  que  nous  avons  suivi  pour  le  choiiL  de 
nos  sujets.  Nous  espérons  obtenir  l'approbation  des  ama- 
teurs ;  mais  nous  avons  en  tout  cas  la  certitude  qu'ils  ren- 
dront pleinement  hommage  à  la  puissante  originalité  et  à  la 
vigueur  d'exécution  que  M.  Boilvin  a  montrées  dans  cette 
suite  de  planches,  qui  est  une  œuvre  entièrement  nouvelle. 

D.  J. 


INTRODUCTION 


NCORE  une  édition  de  Kabdais,  éf  ce 
ne  sera  certainement  pas   la  dernière, 
M.  Jouausty  en  tête  de  sa  belle  publica- 
tion du  Théâtre  de  Molière,  expliquait 
dernièrement  ce  qu'en   devenaient  les  éditions  succes- 
sives; ce  qu'il  dit  à  ce  sujet  peut  s'appliquer  aussi 
bien  aux  éditions  de  Kabelais  :  elles  vont  s'ajoutant 
les  unes  aux  autres  sans  se  détruire,  sans  se  nuire,  ap- 
portant chacune  quelque  clarté  nouvelle  dans  un  texte 
devenu  successivement  plus  facile,  plus  intelligible, 
et  voyant  chaque  jour  augmenter  le  nombre  de  leurs 
lecteurs.  Il  y  a  loin  des  textes  de  Le  Duchat  etd'Éloy  ' 
Johanneau  à  ceux  qu'on  lit  aujourd'hui.  Et  pour  ar- 
river à  cette  facilité^  à  cette  élucidation,  il  a  fallu  bien 
peu  de  chose  :  revenir  tout  simplement  au  texte  pri- 
mitif de  Kabelais,  que  les  éditeurs  précédents  avaient 
compliqué  comme  à  plaisir, 

Rabelais  I,  a 


INTRODUCTION 


Grâce  à  ce  procédé  tout  naturel,  qu'avait  conseillé 
M.  Brunet,  Rabelais  a  retrouvé  de  nos  jours  le  succès 
qu^il  a  eu  lors  de  son  apparition  première^  après  avoir 
été  presque  oublié  par  le  XVII^  et  le  XVÎW  siècle. 
Ignoré  du  commun  des  lecteurs,  à  peine  lu  par  quel- 
ques érudits,  il  ne  fut  bien  connu  que  de  quelques 
grands  esprits,  comme  Molière  et  La  Fontaine,  qui 
portent  dans  leurs  œuvres  la  trace  irrécusable  de  leur 
intime  fréquentation  avec  ce  vaste  génie. 

C'est  la  petite  édition  commencée  par  Labitte,  et 
continuée  par  M,  Paul  Lacroix,  qui  travailla  d'abord 
à  la  vulgarisation  de  Rabelais,  Et  cependant  que  de 
choses  à  reprendre  dans  ce  texte,  reproduction  de  celui 
de  Le  Duchat!  La  Bibliothèque  elzevirienne,  sui- 
vant  les  conseils  de  M,  Brunet,  est  revenue  aux  édi- 
tions publiées  du  vivant  de  l'auteur,  et  désormais  il 
ne  sera  plus  permis  de  s'en  écarter. 

Le  grand  mérite  de  l'édition  de  M.  Lacroix  est 
dans  le  travail  sur  la  vie  de  Rabelais  dont  il  Va  fait 
précéder.  S'il  adopte  trop  volontiers  les  bouffonneries 
énormes  qu'on  a  prêtées  à  son  auteur,  il  a  élucidé 
avec  grand  soin  beaucoup  de  côtés  obscurs.  Le  Regretté 
M.  Rathery,  après  lui,  est  venu  nous  apporter  de  nou- 
velles lumières,  malheureusement  encore  bien  insuffi- 
santes, et  après  tant  de  consciencieuses  recherches  il 
se  trouve  que  nous  n'en  savons  guère  plus  sur  Ra6c- 
lais  que  sur  la  première  moitié  de  la  vie  de  Molière, 
L'incertitude  commence  avec  la  date  de  sa  naissance 
et  la  profession  de  son  père.  Ce  serait  entre  1488  et 


INTRODUCTION  Uj 

1495,  —  M.  Benjamin  Fillon,dans  Poitou  et  Ven- 
dée^ a  rendu  presque  certaine  cette  date  de  1495,  — 
qu*il  serait  né  à  Chinon,  dernier  de  plusieurs  fils  de 
Thomas  Kahelais,  hôtelier  ou  apothicaire  à  l'enseigne 
^  la  Lamproie.  La  connaissance  approfondie  de  la 
botanique  qui  se  retrouve  à  chaque  page  de  Vauvre 
de  Kabelais,  tendrait  à  faire  croire  qu'il  a  commencé 
sa  vie  dans  une  officine. 

Il  ne  paraît  pas  avoir  jamais  connu  sa  mère.  Vers 
neuf  ou  dix  ans,  il  fut  placé  par  son  père  à  l'abbaye 
de  Seuilly,  puis  envoyé  au  couvent  delà  Baumette,  près 
d* Angers,  où  il  aurait  connu  les  frères  Du  Bellay,  dont 
Vamitié  lui  devait  être  si  utile. 

On  le  retrouve  en  1 5 19  moine,  au  couvent  des  fran^ 
ciscains  de  Fontenay-le-Comte.  Ce  doit  être  par  la 
volonté  formelle  de  son  père  qu'il  y  prit  le  froc,  car 
il  est  difficile  de  supposer  qu'il  aitjpu  obéir  à  une  er^ 
reur  de  vocation.  C'est  là  que  Kabelais  commença  à 
prendre  cet  ardent  désir  de  connaître  qui  fît  de  lui 
non-seulement  un  érudit,  mais  un  savant.  Là  se  ma- 
nifesta sa  passion  pour  l'étude  des  auteurs  grecs  et 
latins,  dont  on  retrouve  tant  de  passages  dans  ses  au'- 
vres;là  il  entra  en  relations  avec  nombre  d'érudits  cé- 
lèbres. Pierre  Lamy,  moine  comme  lui,  le  fit  connaître 
à  Guillaume  Budée,  puis  à  Geoffroy  d*Estissac,  évêque 
de  Maillezais,  qui  lui  resta  toujours  ami,  à  André 
Tiraqueau,  à  Aimery  Bouchard  et  à  bien  d'autres. 

Mais  quoi  !  tout  le  clergé  a  le  grec  en  horreur  : 
c'est  œuvre  diabolique  et  on  devient  hérétique  rien  qu'en 


IV  INTRODUCTION 

étudiant  h  grec.  Pierre  Lamy  et  Kahelais  ne  tardè- 
rent pas,  grâce  à  leur  hellénismeyà  s'attirer  l'attention 
malveillante  de  leurs  supérieurs.  On  fouilla  leurs  cel^ 
luleSy  on  confisqua  leurs  auteurs  grecs,  peut-être  aussi 
quelques  écrits  d'Erasme  ;  on  jeta  les  coupables  en  pri- 
son» Heureusement  l'éveque  de  Maillezais,  Geoffroy 
d'Estissac,  les  couvrit  de  sa  protection.  Il  fit  quitter  à 
Kabelais  le  couvent  des  franciscains  pour  le  soustraire 
à  la  haine  ou  à  l'fnvie  des  moines,  et  obtint  pour  lui, 
de  Clément  VII,  en  1524,  l'autorisation  de  passer  à 
l'abbaye  de  Maillezais,  sous  la  règle  de  saint  Benoît» 
Il  était  relevé  de  son  vau  de  pauvreté  et  pouvait  pos^ 
séder  des  bénéfices.  Là  il  augmenta  encore  le  nombre 
de  ses  relations  d'amitié  et  d'érudition,  puis  il  quitta 
enfin  la  robe  de  moine,  prit  l'habit  séculier  et  s'en  alla 
exercer  à  la  fois  ta  médecine  et  le  ministère  sacré. 

Fuyait-il  quelque  persécution,  quelque  vengeance  de 
ses  anciens  confrères  de  Fontenay-le-Comte  ?  Voulait- 
il  seulement  visiter  les  Universités  de  France  ^Toujours 
est-il  que  le  16  septembre  1780  il  est  inscrit  sur  les 
registres  de  la  Faculté  de  médecine  de  Montpellier,  et 
que  le  i*'  novembre  de  la  même  année  il  y  passe  son 
examen  de  bachelier.  Quoiqu'il  ne  fût  pas  encore 
docteur,  il  y  fit  des  leçons  publiques,  pendant  les  années 
i53o  et  i53i^  sur  les  Aphorismes  d'^Hippocrate  et 
sur  TArs  parvâ  de  Galien,  auvres  dont  il  a  publié 
des  éditions. 

M,  Eugène  Noël  suppose,  avec  quelque  raison, 
que,  pendant  ce  premier  séjour  à  Montpellier,  Kabe-^ 


INTRODUCTION  V 

lais  visita  Us  îles  d'Hyères,  dont  il  aurait  conservé  un 
doux  souvenir.  Et  en  effety  en  tête  du  troisième  livre, 
U  prend  le  titre  de  Calloïer  des  isles  d'Hyères. 

C'est  pendant  ce  même  temps  qu'il  prit  part  avec 
ses  amis  et  collègues  [Antoine  Saporta,  Guy  Bour-^ 
guier^    Balthasar    Noyer ,    Tolet,    Jean    Quentin, 
Françoys  Kohinet,  Jean  Perdrier)  à  la  représentation 
de  La  Morale  Comédie    de    cellut    q^i  avoit 
ESPOUSÉ  UNE  FEMME  MUTE,   morale   comédie   dont 
Molière  s'est  souvenu  dans  le  Médecin  malgré  lui. 
En  octobre  i532  Rabelais  est  à  Lyon  en  qualité 
de  médecin  de  l'Hôtel-Dieu.  Pourquoi  et  comment, 
on  ne  le  sait  pas  encore,  Y  fut-il  en  outre  correcteur 
d'imprimerie,   comme  on   l'a   supposé,    rien    ne  k 
prouve.  C'est  à  Lyon  toutefois  qu'il  publia  plusieurs 
éditions  savantes,  et  c'est  de  cette,  ville  qu'il  entretint 
une  correspondance  active  avec  les  plus  remarquables 
érudits  de  son  temps. 

C'est  en  cette  même  année  1 5  3  2  que  parurent  à 
Lyon  Les  Grandes  et  Inestimables  Chroniques  du 
grand  et  énorme  géant  Gargantua^  qui  semblent 
être  le  point  de  départ  de  toute  l'épopée  burlesque  dt 
Kabelais,  On  ne  peut  dire  avec  certitude  si  cette  pre^ 
mière  ébauche  est  bien  de  lui,  ou  s'il  y  a  pris  seule- 
ment son  sujet  parce  que  le  nom  du  héros  était  déjà 
populaire.  C'est  en  i532  aussi  que  parut  à  Lyon  le 
Pantagruel,  suivi  de  la  Pantagrueline  Pronosti- 
CATioN  pour  i533. 

Tout  est  doute  et  problème  dans  la  vie  et  lespubli-- 


VJ  INTRODUCTION 

cations  de  Rabelais.  On  ne  sait  si  le  deuxième  livre, 
le  Pantagruel,  n'a  pas  paru  avant  le  premier,  Gar- 
gantua. La  première  édition,  avec  date,  que  l'on  con- 
naisse du  Gargantua  est  de  Lyon,  i535.  //  existe  un 
seul  exemplaire  connu  d'une  autre  édition  qui  pour- 
rait être  antérieure  à  i535,  mais  le  titre  y  manque,  et 
Von  en  est  réduit  à  des  suppositions. 

En  i533  et  i534  Rabelais  accompagne  à  Kome, 
en  qualité  de  rfiédecin,  de  secrétaire  peut-être,  Jean 
Du  Bellay,  évêque  de  Paris,  ambassadeur  de  Fran- 
çois I^^.  C'est  pendant  ce  premier  séjour  à  Kome 
qu'il  aurait  appris  l'arabe, 

A  la  fin  de  i534  il  est  de  retour  à  Lyon, -reprend 
son  poste  à  VHôtel-Dieu,  et  y  fait  une  leçon  publique 
d'anatomie.  Cette  même  année  parait  à  Lyon  une 
nouvelle  édition  du  Pantagruel,  avec  la  Pantagrue- 

LINE  PRONOSTICATION^OUr  I  5  3  5 . 

En  i535  il  quitte  Lyon,  et  VHotel-Dieu  de  cette 
ville  pourvoit  à  son  remplacement  comme  médecin. 

En  i535  et  i536  Rabelais  fait  à  Rome  un  nou- 
veau voyage  avec  Jean  Du  Bellay,  nommé  cardinal 
par  Paul  IIL  Cest  de  là  qu'il  écrit  à  Geoffroy  d'Es- 
tissac  les  lettres  publiées  par  les  frères  de  Sainte- 
Marthe, 

Sur  une  supplique  de  Rabelais,  à  lui  adressée  par 
l'entremise  des  cardinaux  Ghinucci  et  Simonetta,  le 
pape  Paul  III  lui  accorde  absolution  > pleine  et  entière 
d'avoir  quitté  sans  permission  le  couvent  de  Maillezais 
et  le  froc.  Il  est  autorisé  à  reprendre  l'habit  de  saint 


INTRODUCTION 


VIJ 


Benoit  et  à  pratiquer  partout  la  médecine  par  charité 
et  sans  répandre  le  sang. 

Kevenu  alors  à  Paris,  il  voulut  entrer  à  Vahhaye 
de  Saint^Maur^deS'Fossés,  sur  les  revenus  de  laquelle 
le  cardinal  Du  Bellay  lui  avait  assigné  un  bénéfice. 
Il  éprouva  de  la  part  de  ses  confrères  des  difficultés 
au  sujet  desquelles  il  adressa  une  nouvelle  supplique 
au  pape  Paul  111,  Quoique  la  réponse  du  pape  ne 
soit  pas  connue,  il  est  probable  qu'elle  lui  fut  favo~ 
rable,  car  il  s'établit  à  Saint-Maur-des^Fossés, 

En  1 537  Kabelais  est  à  Montpellier,  où  i7  se  fait 
enfin  recevoir  docteur  en  médecine,  le  22  mai,  sous 
la  présidence  d'Antoine  Griphius ,  Griphy  ou  Griffy. 
Il  y  avait  déjà  longtemps  qu'il  avait  pris  ce  titre, 
notamment  dans  ses  deux  almanach^  de  i533  et  de 
i535  et  dans  la  Supplicatio  pro  apostasia  de  i536. 

Kabelais  fait  alors  à  Montpellier  un  cours  sur 
le  texte  grec  des  Pronostics  d'Hippocrate  et  une  nou- 
velle leçon  publique  d'anatomie. 

Il  paraît  avoir,  en  i538^  parcouru  le  midi  de  la 
France,  Castres,  Narbonne,  en  exerçant  la  médecine, 
et  à  la  fin  de  cette  année,  de  retour  à  Lyon,  il  y  fait 
la  dissection  du  corps  d'un  pendu,  ce  qui  est  constaté 
par  une  pièce  de  vers  latins  d'Etienne  Dolet, 

En  1 539  Kabelais  entre  comme  médecin  au  service 
de  Guillaume  Du  Bellay,  seigneur  de  Langey,  frère 
du  cardinal,  et  gouverneur  du  Piémont,  et  l'accom-- 
pagne  à  Turin,  Forcé  par  sa  mauvaise  santé  de  quitter 
son  gouvernement,  Guillaume  Du  Bellay  meurt  le 


Viij  INTRODUCTION 

9  janvier  ii^^,àSaint-Symphoricn,près  de  Lyon,  en 
présence  de  Kabelais,  auquel  il  lègue  une  renie  de 
i5o  livres  tournois,  KenéDu  Bellay,  évêque  du  Mans, 
frère  de  Guillaume,  remplace  cette  rente  par  la  cure 
de  Saint-Christophe  du  Jambet,  au  diocèse  du  Mans, 
cure  dont  Kabelais  touche  les  revenus  sans  être  obligé 
à  la  résidence, 

A  cette  époque  Kabelais  paraît  s'être  surtout  occupé 
de  la  publication  du  Gargantua  et  du  Pantagruel, 
qui  avaient  le  plus  grand  succès.  En  1547  plusieurs 
éditions  des  trois  premiers  livres  et  le  commencement 
du  quatrième  avaient  paru. 

Mais  François  /•'  touchait  à  sa  fin,  et  avec  lui  pou- 
vait cesser  la  protection  dont  le  couvraient  ses  nom- 
breux amis,  Kabelais  prit  les  devants  en  allant 
s'établir  à  Metz,  oii  il  occupa  les  fonctions  de  médecin 
salarié  de  la  ville  jusqu'au  milieu  de  Vannée  1547. 

A  la  mort  de  François  /*',  le  cardinal  Du  Bellay 
fît  un  nouveau  voyage  à  Kome,  accompagné  encore 
une  fois  de  Kabelais,  qui  assista  en  iS^<)  au  fêtes 
données  à  l'occasion  de  la  naissance  de  Louis  d''Or~ 
léans,  second  fils  de  Henri  II  et  de  Catherine  de 
Médicis,  par  le  cardinal  Du  Bellay  et  d'Urfé,  am- 
bassadeur  de  France,  Il  décrivit  ces  fêtes  dans  un 
opuscule,  La  Sciomachie,  qui  est  adressé  au  cardinal 
de  Lorraine, 

C'est  en  cette  même  année  1549  ^"^  Gabriel  de 
Puits-Herbaut,  moine  de  Fontevrauli,  publia,  contre 
la  personne  et  les  écrits  de  Kxibelais,  le  Theotimus, 


j 


INTRODUCTION  IX 

SIVE  DE  TOLLENDIS  ET  EXPURGANDIS  MALIS  LIBRIS...., 

violent  pamphlet  qui  servit  de  point  de  départ  à  la 
légende  de  Kahelais  ivrogne  et  glouton.  Le  pam- 
phlet est  bien  oublié,  mais  Rabelais  a  donné  Vimmor- 
tcàité  à  Puits-Htrbaut,  dont  il  parle  dans  son  qua- 
trième livre. 

Il  s'agissait  maintenant  d*obtenir  de  Henri  II  un 
privilège  pour  ce  quatrième  livre,  et  la  mort  de  Fran- 
çois I^^  avait  privé  de  crédk  tous  les  amis  de  Rabe- 
lais. Celui-ci  trouva  un  nouveau  protecteur  dans  le 
cardinal  Odet  de  Châtillon,  qui  lui  obtint  ce  privi- 
lège. Mais,  avant  de  publier  son  nouveau  l/vrc,  Rabe- 
lais donna  sa  démission  de  ses  deux  cures,  celle  de 
Saint-Christophe  de  Jambet  au  diocèse  du  Mans  et 
celle  de  Saint-Martin  de  Meudon  au  diocèse  de  Paris, 
à  laquelle  il  avait  été  nommé  le  8  janvier  i55o. 
Comme  l'achevé  d'imprimer  du  quatrième  livre,  qui 
parut  avec  privilège  de  Henri  II  et  épître  au  cardi- 
nal de  Châtillon,  est  du  28  janvier  i552,  Rabelais 
ne  garda  la  cure  de  Meudon  qu'un  peu  moins  de 
deux  ans. 

Dès  que  le  quatrième  livfe  eut  paru,  la  Faculté 
de  Théologie  le  censura,  et  un  arrêt  du  Parlement, 
du  i^  mars  i552,  en  suspendit  la  vente.  On  ne  sait 
quand  ni  comment  fut  levée  la  défense,  mais  le  vo- 
lume fut  remis  en  vente  peu  de  temps  après. 

On  croit  que  Rabelais  mourut  en  i553,  à  Paris, 
dans  une  maison  de  la  rue  des  Jardins,  et  qu'il  fut 
enterré  au  cimetière  de  la  paroisse  Saint-Paul. 

b 


X  INTRODUCTION 

Tels  sont  les  seuls  faits  positifs  que  Von  connaisse 
de  sa  vie;  tout  le  reste  est  supposition  ou  légende. 

Le  cinquième  livre  ne  parut  qu'en  iSj^,  et  il  est 
permis  de  douter  qu'il  soit  en  entier  de  la  main 
de  Rabelais,  Certains  passages  sont  dignes  des 
quatre  premiers  livres,  mais  il  faut  bien  reconnaître 
qu'en  un  plus  grand  nombre  la  verve  de  style,  la  ri- 
chesse d'invention  de  Rabelais,  font  défaut.  On  sent 
aussi,  dans  ce  cinquième  livre,  comme  un  souffle  de 
protestantisme  dont  on  chercherait  vainement  la 
trace  dans  les  quatre  premiers,  où.  il  fronde  bien  les 
abus  monastiques  et  autres,  mais  sans  aller  jamais 
jusqu'à  la  Réforme,  restant  catholique  avant  tout, 
A  ce  sujet,  M.  Rathery  cite  un  passage  de  Colletet 
qu'il  est  bon  de  reproduire  : 

« Rabelais,  tout  libertin  qu'il  paroissoit  aux 

yeux  du  monde,  ne  laissoit  pas  d'avoir  de  pieux  et 
devôts  sentiments  et  de  defferer  merveilleusement 
aux  saintes  constitutions  de  l'Eglise  catholique  et 
orthodoxe,  qu'il  reconnut  toujours  pour  sa  véri- 
table mère,  ce  qui  est  si  constant  encore  que  Jean 
Calvin,  ce  grand  hérésiarque,  fit  tout  ce  qu'il  put 
pour  l'attirer  de  son  party,  mais  en  vain,  et  qu'en- 
suite il  le  traita  d'impie  et  d'athée,  comme  on  le 
void  dans  son  Traitté  des  scandales  :  si  est-ce,  ju- 
geant cette  relligion  nouvelle  et  de  l'invention  des 
hommes  plutôt  que  de  Dieu,  il  regimba  contre 


INTRODUCTION  Xj 

elle,  et  se  tint  tous] ours  ferme  dans  celle  qu'il  avoit 
reçue  de  ses  pères.  Et  c'est  ce  qui  obligea  sans 
doute  ce  grand  et  fameux  sectateur  de  Calvin, 
Henry  Estienne,  de  parler  de  luy  de  la  sorte  dans 
son  Apologie  d'Hérodote  :  «  Quoyque  François 
Rabelais  semble  estre  des  nostres,  il  jette  souvent 
toutefois  des  pierres  dans  nostre  jardin.  » 

C'est  au  milieu  du  XVI^  siècle,  en  pleine  Renais^ 
sance,  et  lors  des  premiers  progrès  de  la  Réforme, 
que  se  manifeste  Rabelais,  et  il  résume  en  lui  toutes 
les  aspirations,  comme  aussi  toutes  les  connaissances 
de  cette  vigoureuse  époque.  En  érudition,  en  science, 
rien  ne  lui  est  étranger;  il  est  universel  :  langues 
orientales,  langue  grecque,  médecine,  botanique,  phi- 
losophie, il  sait  tout.  Il  n'y  a  pas  à  parler  du  latin, 
qui  était  alors  une  langue  courante. 

S'il  sait  Aristote  parcaur,  il  puise  aussi  constam- 
ment dans  jElien,  dans  Pline,  dans  Lucien,  et  il 
donne,  à  chaque  ligne  de  ses  écrits,  la  preuve  de  sa 
connaissance  approfondie  de  toute  l'antiquité;  il  a 
pour  elle  une  affection  si  enthousiaste  qu'il  en  vient  à 
croire  facilement  tout  ce  que  rapportent  les  auteurs 
grecs  ou  latins.  Et  pourtant  son  admiration  pour 
Aristote  ne  Vempêche  pas  d'être  un  ennemi  acharné 
de  la  scolastique,  et  de  pencher  en  philosophie  pour 
Platon. 

Est-il  besoin  de  faire  ressortir  la  justesse  et  l'hu- 
manité de  ses  idées  sur  l'éducation,  sur  la  guerre. 


xij  INTRODUCTION 

sur  l'application  des  sciences^  Il  est  le  propagateur 
de  toutes  les  idées  justes,  Vennemi  acharné  de  Ti/i- 
justice,  le  défenseur  de  tous  les  opprimés.  Il  combat 
toutes  les  superstitions,  et  il  a  le  courage  d'attaqutr 
en  face  des  corporations  puissantes  qui,  pour  se 
venger  ou  se  défendre ,  envoient  leurs  adversaires 
au  bûcher;  aussi  est-il  obligé,  pour  leur  échapper, 
d'envelopper  les  bonnes  vérités  qu'il  veut  dire  sous  des 
formes  que  la  pruderie  moderne  trouve  un  peu  crues. 
Son  langage  est  pourtant  celui  de  tout  le  monde  à 
Vépoque  où  il  vivait,  et  Brantôme,  qu'on  ne  songe 
guère  à  attaquer,  a  eu  de  bien  autres  audaces,  Ra- 
belais voulait  être  lu  de  tout  le  monde  et  en  même 
temps  échapper  au  bûcher,  et  ce  ne  lui  est  pas  un 
petit  mérite  d*y  être  parvenu,  tout  tn  disani  hardi- 
ment ce  qu'il  avait  à  dire. 

Il  convient  maintenant  de  donner  quelques  indica- 
tions sur  le  texte  de  cette  nouvelle  édition.  Il  est  la  re- 
production exacte,  pour  les  quatre  premiers  livres,  de 
la  dernière  édition  publiée  du  vivant  de  Rabelais. 
Dans  les  Variantes,  imprimées  à  la  fin  de  chaque 
divre ,  sont  mentionnés  avec  soin  tous  les  passages 
des  éditions  antérieures  qui  manquent  dans  celle  qui 
<JL  servi  de  type. 

Les  seules  modifications  introduites  ont  consisté  : 

i^A  uniformiser  la  ponctuation,  qui,  n  ayant  pas 
alors  de  règles  fixes,  variait  constamment^ 

2°  A  multiplier  les  alinéas,  afin  de  rendre  la  lec- 
ture plus  facile  et  moins  fatigante; 


IN.TRODUCTlQiN  XÎÎj 

3®  A  djstif^gutr  ViM  l'u  coiuonna  ctvoyclUs^  dont 
la  confusionne  peutMre  qu'un  ohstadc  pour  k  ke^ 
ttur. 

Aucun  de  ces  changements  n'a  ,porté  la  moindre 
atteUUe  au  respect  absolu  du  texte. 

Le  cinquième  livre  a  été  Vabjet  de  moins  de  scriih 
paies.  Publié  après  la  mort  de  Rabelais,  il  se  resseat 
de  cette  impression  posthume.  Plusieurs  passages  en 
sont  presque  incompréhensibles,  et,  toutes  les  fois  que 
le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale  a  donné 
une  leçon  qui  a  paru  meilleure ,  on  Va  suivie.  Ce  ma- 
nuscrit est  de  la  main  d'un  copiste  peu  lettré,  mais 
il  a  été  fait  d'après  une  édition  ou  une  copie  diffé- 
rente des  éditions  connues  :  il  donne  donc  des  va^ 
riantes  et  des  passages  nouveaux  qu'on  ne  saurait 
trouver  ailleurs.  M.  de  Montaiglon,  en  imprimant 
ce  manuscrit  pour  la  première  fois,  a  rendu  un  véri- 
table service. 

Enfin  on  a  joint  à  cette  édition  un  glossaire,  beau- 
coup trop  succinct  sans  doute,  mais  qui  suffira  à 
en  rendre  la  lecture  facile  et  courante  :  car,  si  Ra- 
belais est  très-clair  dans  la  construction  de  sa  phrase, 
chez  lui  le  mot  est  souvent  obscur  et  a  besoin  d'ex- 
plication. Souvent  aussi  il  emploie  le  même  mot  dans 
des  acceptions  différentes,  et  toujours  le  glossaire 
présente  les  sens  de  ces  mots  dans  l'ordre  oà  ils  se 
rencontrent  au  courant  de  l'ouvrage. 

H  reste  maintenant  un  vœu  à  former,  c'est  qu'on 
nous  donne  bientôt  une  Bibliographie  rabelaisienne  ; 


XIV  INTRODUCTION 

mais,  pour  ont  teUt  autre,  i(  faut  presque  loutt  la 
vit  d'an  trudit.  Il  en  est  un  qui,  depuis  de  longues 
années,  étudie  avec  une  rare  patience  tout  ce  qui 
touche  à  Kabtlais,  et  il  est  permis  d'espérer  que 
M.  Paul  Lacroix  voudra  bien  faire  pour  Rabelais 
ce  que  dtrniirtment  il  a  fait  avec  tant  de  succès  pour 
Moliin. 

Paul  Ch^roh. 


LES  CINQ  LIVRES 


DE 


F.    RABELAIS 


LA  VIE  TRESHORRIFICQUE 

DU 

GRAND    GARGANTUA 

PERE   DE   PANTAGRUEL 

Jadis  composée  par  M,  Alcofrihas 

Abstracteur  de  quinte  essence 

LIVRE    PLEIN    DE    PANTAGRUELISMG 


On  Us  vend  à  Lyon,  chez  Françoys  Juste 
devant  Nostre-Dame  de  Confort 


M.    D.    XLII 


Rabelais.   I. 


AUX    LECTEURS 


MYS  lecteurs  qui  ce  livre  lisez, 
Despouillez  vous  de  toute  affection 
Et,  le  lisant,  ne  vous  scandalisez. 
Il  ne  contien  mal  ne  infection. 
Vray  est  qu'icy  peu  de  perfection 
Vous  apprendrez,  si  non  en  cas  de  rire  : 
Aultre  argument  ne  peut  mon  cueur  élire, 
Voyant  le  dueil  qui  vous  mine  et  consomme; 
Mieulx  est  de  ris  que  de  larmes  escripre, 
Pource  que  rire  est  le  propre  de  Thomme. 


PROLOGUE  DE  L'AUTEUR 


EUVEURS  tresillustres ,  et  vousVerolez 
tresprecieux,  car  à' vous,  non  à  aultns, 
sont  dédiez  mes  escriptz,  Alcihiades, 
ou  dialoge  de  Platon  intitulé  le  fianc- 
quet,  louant  son  précepteur  Socrates,  sans  contro- 
verse prince  des  philosophes,  entre  aultres  parolles,  le 
dict  estre  semblable  es  Silènes.  Silènes  estoient  jadis 
petites  boites  telles  que  voyons  de  présent  es  bouticques 
des  apothecaires,  pinctes  au  dessus  de  figures  joyeuses 
et  frivoles,  comme  de  harpies,  satyres,  oysons  bridez, 
lièvres  comuZy  canes  bastées,  boucqs  volans,  cerfz  li- 
monniers,  et  aultres  telles  pinctures  contrefaictes  à 
plaisir  pour  exciter  le  monde  à  rire  :  quel  fut  Silène, 
maistre  du  bon  Bacchus.  Mais  au  dedans  Von  reser- 
voit  les  fines  drogues,  comme  baulme,  ambre  gris, 
amomon,  musc,  zivette,  pierreries,  et  aultres  choses 
précieuses.  Tel  disoit  estre  Socrates,  par  ce  que,  le 


4  PROLOGUE 

voyons  au  dehors  et  l'estimans  par  Vexteriore  appa- 
rence, n'en  eussiez  donné  un  coupeau  d'oignon,  tant 
laid  il  estoit  de  corps  et  ridicule  en  son  maintien,  le 
nez  pointu,  le  reguard  d'un  taureau,  le  visaige  d'un 
fol,  simple  en  meurs,  rustiq  en  vestimens,  pauvre  de 
fortune,  infortuné  en  femmes,  inepte  à  tous  offices  de 
la  république,  tousjours  riant,  tousjours  heuvant 
d'autant  à  un  chascun,  tousjours  se  guahelant,  tous- 
jours  dissimulant  son  divin  sçavoir.  Mais,  ouvrans 
ceste  hoyie,  eussiez  au  dedans  trouvé  une  céleste  et  im- 
preciahle  drogue,  entendement  plus  que  humain,  ver- 
tus merveilleuse,  couraige  invincible,  sobresse  non 
pareille,  contentement  certain,  asseurance  parfaicte, 
deprisement  incroyable  de  tout  ce  pourquoy  les  hu- 
mains tant  veiglent,  courent,  travaillent,  navigent  et 
.  bataillent. 

A  quel  propos,  en  voustre  advis,  tend  ce  prélude  et 
coup  d'essay  ?  Par  autant  que  vous,  mes  bons  disci- 
ples, et  quelques  aultres  foulz  de  séjour,  lisans  les 
joyeux  tiltres  d'aulcuns  livres  de  nostre  invention, 
comme  Gargantua,  Pantagruel,  Fessepinte,  La 
DiGNiTié  DES  Braguettes,  Des  Poys  au  lard  cum  com- 
mente, etc.,  jugez  trop  facillement  ne  estre  au  dedans 
traicté  que  mocqueries,  folateries  et  menteries  joyeuses, 
veu  que  l'enseigne  exteriore,  c'est  le  tiltre,  sans  plus 
avant  enquérir  est  communément  receu  à  dérision  et 
gaudisserie.  Mais  par  telle  legiereté  ne  convient  esti- 
mer les  œuvres  des  humains,  car  vous  mesmes  dictes 
que  l'habit  ne  faict  poinct  le  moine,  et  tel  est  vestu 


PROLOGUE  D 

d'habit  monachal  qui  au  dedans  n'est  ritn  moins 
que  moyne,  et  tel  est  vestu  de  cappe  hespanole  qui  en 
son  couraige  nullement  afpert  à  Hespane.  C'est  pour-' 
quoy  fault  ouvrir  le  livre,  et  soigneusement  peser  ce 
que  y  est  deduict.  Lors  congnoistrez  que  la  drogue 
dedans  contenue  est  bien  d*aultre  valeur  que  ne  pro~ 
mettoit  la  boite,  c'est  à  dire  que  Us  matières  icy  traie- 
tées  ne  sont  tant  folastres  comme  le  tiltre  au  dessus 
pretendoit. 

Et  posé  le  cas  qu'au  sens  literal  vous  trouvez  mor 
tieres  assez  joyeuses  et  bien  correspondentes  au  nom, 
toutesfoys  pas  demourer  là  ne  fault,  comme  au  chant 
des  Sirènes,  ains  à  plus  hault  sens  interpréter  ce  que 
par  adventure  cuidiez  dict  en  gayeté  de  cueur. 

Crochetastes  vous  oncques  bouteilles  I  Caisgne! 
Keduisez  à  mémoire  la  contenence  qu'aviez.  Mais 
veistes  vous  oncques  chien  rencontrant  quelque  os  me- 
dularei  C'est,  comme  dict  Platon,  lib.  ij.  de  Rep., 
la^beste  du  monde  plus  philosophe.  Si  veu  l'avez, 
vous  avez  peu  noter  de  quelle  dévotion  il  le  guette,  de 
quel  soing  il  le  guarde,  de  quel  ferveur  il  le  tient,  de 
quelle  prudence  il  l'entomme,  de  quelle  affection  il  le 
brise,  et  de  quelle  diligence  U  le  sugce.  Qui  le  induict 
à  ce  faire  ?  Quel  est  l'espoir  de  son  estude  ?  Quel  bien 
prétend  il  ?  Kien  plus  qu'un  peu  de  mouelle,  Vray  est 
que  ce  peu  plus  est  délicieux  que  U  beaucoup  de  toutes 
aultres,  pource  que  la  mouelle  est  aliment  elabour4  à 
perfection  de  nature,  comme  dict  Galen,,  iij,  Facu. 
natural.,  et  xj,  De  usu  partium- 


PROLOGUE 


A  l'exemple  d'icelluy  vous  convient  estre  saiges 
pour  fleurer,  sentir  et  estimer  ces  beaulx  livres  de 
haulte  gresse,  legiers  au  prochaz  et  hardiz  à  la  ren- 
contre; puis,  par  curieuse  leçon  et  méditation  fré- 
quente, rompre  Vos  et  sugcer  la  suhstantificquc 
mouelle,  c'est  à  dire  ce  que  j'entends  par  ces  symboles 
Pythagoricques,  avecques  espoir  certain  d'estre  faictx 
escors  et  preux  à  ladicte  lecture;  car  en  icelle  bien 
aultre  goust  trouverez  et  doctrine  plus  absconce,  la- 
quelle vous  révélera  de  treshaultz  sacremens  et  mys- 
tères horrificques,  tant  en  ce  qui  concerne  nostre 
religion  que  aussi  V estât  politicq  et  vie  aconomicque. 

Croyez  vous  en  vostre  foy  qu'oncques  Homère,  es^ 
crivent  /'Iliade  et  Odyssée,  pensast  es  allégories 
lesquelles  de  luy  ont  calfreté  Plutarche,  Heraclides 
Ponticq,  Eustatie,  Phornute,  et  ce  que  d'iceulx  Poli- 
tian  a  desrobéi  Si  le  croiez,  vous  n'approchez  ne  de 
pieds  ne  de  mains  à  mon  opinion,  qui  décrète  icelles 
aussi  peu  avoir  esté  songées  d'Homère  que  d'Ovide 
en  ses  Métamorphoses  les  sacremens  de  l'Evangile, 
lesquelz  un  frère  Lubin,  vray  croquelardon,  s'est  ef- 
forcé demonstrer,  si  d'adventure  il  rencontroit  gens 
aussi  folz  que  luy,  et,  comme  dict  le  proverbe,  cou- 
vercle digne  du  chaudron. 

Si  ne  le  croiez,  quelle  cause  est  pourquoy  autant 
n'en  ferez  de  ces  joyeuses  et  nouvelles  Chronicques, 
combien  que  les  dictans  n'y  pensasse  en  plus  que 
vous,  qui  paradventure  beviez  comme  moy^  Car,  à  la 
composition  de  ce  livre  seigneurial,  je  ne  perdiz  ne 


PROLOGUE 


tmploiay  oncques  plus  ny  aultrt  temps  que  celluy  qui 
estoit  estably  à  prendre  ma  réfection  corporelle,  sça- 
voir  est  :  heuvant  et  mangeant.  Aussi  est  ce  la  juste 
heure  d'escrire  ces  haultes  matières  et  sciences  profunr 
des,  comme  bien  faire  sçavoit  Homère,  paragon  de 
tous  philologes,  et  Ennie,  père  des  poites  latins,  ainsi 
que  tesmoigne  Horace,  quoy  qu'un  malautru  ait  dict 
que  ses  carmes  sentoyent  plus  le  vin  que  Vhuile. 

Autant  en  dict  un  Tirelupin  de  mes  livres;  mais 
bren  pour  luyî  L'odeur  du  vin,  6  combien  plus  est 
friant,  riant,  priant,  plus  céleste  et  délicieux  que 
d'huille  !  Et  prendray  autant  à  gloire  qu'on  le  die  de 
moy  que  plus  en  vin  aye  despendu  que  en  huyle  que 
fist  Demosthenes  quand  de  luy  on  disoit  que  plus  en 
huyle  que  en  vin  despendoit,  A  moy  n'est  que  honneur 
et  gloire  d'estre  dict  et  réputé  bon  gaultier  et  bon 
compaignon  ;  et,  en  ce  nom,  suis  bien  venu  en  toutes 
bonnes  compaignies  de  Pantagruelistes,  A  Demos- 
thenes fut  reproché  par  un  chagrin  que  ses  oraisons 
sentoient  comme  la  serpillière  d'un  ord  et  sale  huillier. 

Pourtant  interprétez  tous  mes  faictz  et  mes  dictz  en 
la  perfeciissime  partie;  ayez  en  révérence  le  cerveau 
caseiforme  qui  vous  paist  de  ces  belles  billes  vezées,  et 
à  vostre  povoir  tenez-moy  tousjours  joyeux. 

Or  esbaudissez  vous,  mes  amours,  et  guayement 
lisez  le  reste  tout  à  l'aise  du  corps  et  au  profit  des 
reins.  Mais  escoutez,  vietz  dazes,  que  le  maulubec 
vous  trousque  :  vous  soubvienne  de  boyre  à  my  pour 
la  pareille,  et  je  vous  plegeray  tout  ares  metys. 


LIVRE     PREMIER 


CHAPITRE  I 
•De  h  Genealogit  et  antiquité  de  Gargantua. 

IIS  remeciz  à  la  Grande  Ckronicqut 
^  Panlagnieline  lecognoistre  la  genealo- 
iS^  gie  et  antiquité  dont  nous  est  venu 
"^Gargantua.  En  icelle  vous  entendiez 
plus  au  long  comment  les  Geands  nasquirent  en 
ce  monde,  et  comment  d'iceuk  par  lignes  directes 
yssil  Gargantua,  père  de  Pantagruel;  et  ne  vous 
hschera  si  pour  le  présent  je  m'en  déporte,  com- 
bien que  la  chose  soii  telle  que,  tant  plus  seroït  re- 
membrée, tant  plus  elle  plairoit  à  voz  seigneuries; 
comme  vous  avez  l'autorité  de  Platon  in  Philebo  et 
Gorgias,  et  de  Flacce,  qui  dict  estre  aulcuns  pro- 


10  LIVRE   I,    CHAPITRE   I 

pos,  telz  que  ceulx  cy  sans  double,  qui  plus  sont 
délectables  quand  plus  souvent  sont  redictz. 

Pleust  à  Dieu  qu'un  chascun  sceust  aussi  certai- 
nement sa  généalogie  depuis  Tarche  de  Noë  jus- 
ques  à  cest  eage  !  Je  pense  que  plusieurs  sont  au- 
joufd'huy  empereurs,  roys,  ducz,  princes  et  papes 
en  la  terre,  lesquelz  sont  descenduz  de  quelques 
porteurs  de  rogatons  et  de  coustretz  ;  comme,  au 
rebours,  plusieurs  sont  gueux  de  l'hostiaire,  souf- 
freteux et  misérables,  lesquelz  sont  descenduz  de 
sang  et  de  ligne  de  grandz  roys  et  empereurs,  at- 
tendu l'admirable  transport  des  règnes  et  empires  : 

Des  Assyriens  es  Medes, 

Des  Medes  es  Perses, 

Des  Perses  es  Macedones, 

Des  Macedones  es  Romains, 

Des  Romains  es  Grecz, 

Des  Grecz  es  Françoys. 

Et,  pour  vous  donner  à  entendre  de  moy  qui 
parle,  je  cuyde  que  soye  descendu  de  quelque  riche 
roy  ou  prince  au  temps  jadis,  car  onques  ne  veistes 
homme  qui  eust  plus  grande  affection  d'estre  roy 
et  riche  que  moy,  affin  de  faire  grand  chère,  pas 
ne  travailler,  poinct  ne  me  soucier,  et  bien  enrichir 
mes  amys  et  tous  gens  de  bien  et  de  sçavoir.  Mais 
en  ce  je  me  reconforte  qu'en  l'aultre  monde  je  le  se- 
ray  voyre  plus  grand  que  de  présent  ne  l'auseroye 
soubhaitter.  Vous  en  telle  ou  meilleure  pensée  recon- 
fortez vostre  malheur,  et  beuvez  fraiz,  si  faire  se  peut. 


GARGANTUA  II 

Retournant  à  nos  moutons,  je  vous  dictz  que 
par  don  souverain  des  cieulx  nous  a  esté  réservée 
Tantiquîté  et  généalogie  de  Gargantua  plus  entière 
que  nulle  autre,  excepté  celle  du  Messias,  dont  je 
ne  parle,  car  il  ne  me  appartient;  aussi  les  diables, 
ce  sont  les  calumniateurs  et  caffars,  se  y  opposent; 
et  fut  trouvée  par  Jean  Audeau  en  un  pré  qu'il 
avoit  prés  l'Arceau  Gualeau,  au  dessoubz  de  TO- 
live,  tirant  à  Narsay,  duquel  faisant  lever  les  fossez, 
touchèrent  les  piocheurs  de  leurs  marres  un  grand 
tombeau  de  bronze  long  sans  mesure,  car  oncques 
n'en  trouvèrent  le  bout,  par  ce  qu'il  entroit  trop 
avant  les  excluses  de  Vienne.  Icelluy  ouvrans,  en 
certain  lieu,  signé  au  dessus  d'un  goubelet,  à  l'en- 
tour  duquel  estoit  escript  en  lettres  ethrusques  :  Hic 
bibitur,  trouvèrent  neuf  flacons  en  tel  ordre  qu'on 
assiet  les  quilles  en  Guascoigne,  desquelz  celluy 
qui  au  mylieu  estoit  couvroit  un  gros,  gras,  grand, 
gris,  joly,  petit,  moisy  livret. 

Plus,  mais  non  mieulx,  sentent  que  roses. 

En  icelluy  fut  ladicte  généalogie  trouvée,  es- 
cripte  au  long,  de  lettres  cancelleresques,  non  en 
papier,  non  en  parchemin,  non  en  cere,  mais  en 
escorce  d'ulmeau,  tant  toutesfoys  usées  par  vétusté 
qu'à  poine  en  povoit  on  troys  recongnoislre  de 
ranc. 

Je,  combien  que  indigne,  y  fuz  appelle,  et,  à 
grand  renfort  de  bezicles,  practicant  l'art  dont  on 


12  LIVRE    I,    CHAPITRE    I 

peut  lire  lettres  non  apparentes,  comme  enseigne 
Aristoteles,  la  translatay,  ainsi  que  veoir  pourrez, 
en  pantagruelisant,  c'est-à-dire  beuvans  à  gré  et  ii^ 
sans  les  gestes  horrificques  de  Pantagruel.  A  la  fin 
du  livre  estoit  un  petit  traicté  intitulé  :  Les  Fanfre- 
luches antidotées.  Les  ratz  et  blattes,  ou,  affin  que 
je  ne  mente,  aultres  malignes  bestes,  avoient 
brousté  le  commencement;  le  reste  j'ay  cy  des- 
soubz  adjousté  par  révérence  de  l'antiquaille. 


CHAPITRE   II 

Les  Fanfreluches  antidotées  trouvées  en  un  monument 

antique, 

4       i?  enu  le  grand  dompteur  des  Cimfores, 
b  '  sant  par  i'aer,  de  peur  de  la  rousée. 
*    sa  venue  on  a  remply  les  timbres 

6^  *  beurre  fraiz,  tombant  par  une  bousëe. 

sss  uquel  quand  fut  la  grand  mère  arrousée. 

Cria  tout  hault  :  a  Hers,  par  grâce  pesche  le; 

Car  sa  barbe  est  presque  toute  embousée; 

Ou  pour  le  moins  tenez  luy  une  eschelle.  » 

Aulcuns  disoient  que  leicher  sa  pantoufle 

Estoit  meilleur  que  guaigner  les  pardons; 

Mais  il  survint  un  affecté  marroufle 

Sorti  du  creux  où  l'on  pesche  aux  gardons 

Qui  dict  :  «  Messieurs,  pour  Dieu  nous  engardons 

L'anguille  y  est,  et  en  cest  estau  musse; 

Là  trouverez,  si  de  prés  regardons, 

Une  grand  tare  au  fond  de  son  aumusse.  a 


GARGANTUA  l3 

Quand  fut  au  poinct  de  lire  le  chapitre. 
On  n'y  trouva  que  les  cornes  d'un  yeau. 
«  Je,  disoit-il,  sens  le  fond  de  ma  mitre 
Si  froid  que  autour  me  morfond  le  cerreau.  • 
On  l'eschaufa  d'un  parfunct  de  nayean, 
£t  fut  content  de  soy  tenir  es  atres, 
Pourveu  qu'on  feist  un  limonnier  noyeau 
A  tant  de  gens  qui  sont  acariâtres. 

Leur  propos  fut  du  trou  de  sainct  Patrice, 
De  Gilbathar,  et  de  mille  aultres  trous, 
S'on  les  pourroit  réduire  à  cicatrice 
Par  tel  moien  que  plus  n'eussent  la  tons  : 
Veu  qu'il  sembïoit  impertinent  à  tous 
Les  yeoir  ainsi  à  chascun  yent  baisler. 
Si  d'adventure  ilz  estoient  à  poinct  clous. 
On  les  pourroit  pour  houstage  bailler. 

En  cest  arrest,  le  courbeau  fut  pelé 
Par  Hercules,  qui  venoit  de  Lybie. 
«  Quoy?  dist  Minos,  que  n'y  suis-je  appelle? 
Excepté  moy  tout  le  monde  on  convie; 
Et  puis  l'on  yeult  que  passe  mon  envie, 
A  les  fournir  d'huytres  et  de  grenoilles? 
Je  donne  au  diable,  en  quas  que  de  ma  vie 
Preigne  à  mercy  leur  vente  de  quenoilles.  » 

Pour  les  matter  survint  Q.  B.  qui  clope. 
Au  sauf-conduict  des  mistes  Sansonnetz, 
Le  tamiseur,  cousin  du  grand  Cyclope, 
Les  massacra.  Chascun  mousche  son  nez  : 
En  ce  gueret,  peu  de  bougrins  sont  nez 
Qu'on  n'ait  berné  sus  le  moulin  à  tan. 
Courrez  y  tous,  et  à  Parme  sonnez  ■ 
Plus  y  aurez  que  n'y  eustes  antan. 

Bien  peu  après  l'oyseau  de  Jupiter 
Délibéra  pariser  pour  le  pire  ; 


14  LIVRE    I,    CHAPITRE    II 

Mais,  les  Yojant  tant  fort  se  despiter. 

Craignit  qu'on  mist  ras,  jas,  bas»  mat,  Tempire 

Et  mieuli  ayma  le  feu  du  ciel  empire 

Au  tronc  ravir  où  Ton  yend  les  soretz 

Que  aer  serain,  contre  qui  l'on  conspire, 

Assubjectir  es  dictz  des  Massoretz... 

Le  tout  conclud  fut  à  poincte  affilée, 

Maulgré  Até,  la  cuisse  heronniere. 

Qui  là  s'asist,  voyant  Pentasilée 

Sus  ses  vieux  ans  prise  pour  cressonnière. 

Chascun  crioit  :  «  Vilaine  charbonnière, 

T'appartient-il  toy  trouver  par  chemin? 

Tu  la  toUuz  la  romaine  baniere 

Qu'on  avoit  faict  au  traict  du  parchemin.  » 

Ne  fust  Juno,  que  dessoubz  Taie  céleste 
Avec  son  duc  tendoit  à  la  pipëe. 
On  luy  eust  faict  un  tour  si  tresmoleste 
Que  de  tous  poincts  elle  eust  esté  frippée. 
L'accord  fut  tel  que  d'icelle  lippée 
Elle  en  auroit  deux  œufz  de  Proserpine, 
Et,  si  jamais  elle  y  estoit  grippée. 
On  la  lieroit  au  mont  de  TAlbespine. 

Sept  moys  après,  houstez  en  vingt  et  deux. 
Cil  qui  jadis  anihila  Carthage 
Courtoysement  se  mist  en  mylieu  d'eux, 
Les  requerent  d'avoir  son  héritage, 
Ou  bien  qu'on  feist  justement  le  partage 
Selon  la  loy  que  l'on  tire  au  rivet. 
Distribuent  un  tatin  du  potage 
A  ses  facquins  qui  firent  le  brevet. 

Mais  l'an  viendra,  signé  d'un  arc  turquoys, 
De  V.  fuseaulx  et  troys  culz  de  marmite, 
Onquel  le  dos  d'un  roy  trop  peu  courtoys 
Poyvré  sera  soubz  un  habit  d'hermite. 


GARGANTUA  i5 


O  la  pitié  I  Pour  une  chattemite 
Laisserez-Yous  engouffrer  tant  d'arpens? 
Cessez,  cessez,  ce  masque  nul  n'imite  : 
Retirez-vous  au  frère  des  serpens. 

Cest  an  passé,  cil  qui  est  régnera 
Paisiblement  avec  ses  bons  amis. 
Ny  brusq  ny  smach  lors  ne  dominera. 
Tout  bon  vouloir  aura  son  compromis. 
Et  le  solas  qui  jadis  fut  promis 
Es  gens  du  ciel  viendra  en  son  befroy. 
Lors  les  haratz  qui  estoient  estommis 
Triumpheront  en  royal  palefroy. 

Et  durera  ce  temps  de  passe  passe 
Jusques  à  tant  que  Mars  ayt  les  empas 
Puis  en  viendra  un  qui  tous  aultres  passe  : 
Delitieui,  plaisant,  beau  sans  compas. 
Levez  vos  cueurs,  tendez  à  ce  repas. 
Tous  mes  feaulx,  car  tel  est  trespassé 
Qui  pour  tout  bien  ne  retourneroit  pas, 
Tant  sera  lors  clamé  le  temps  passé. 

Finablement,  celluy  qui  fut  de  cire 
Sera  logé  au  gond  du  Jacquemart. 
Plus  ne  sera  réclamé  :  a  Cyre,  Cyre,  » 
Le  brimbaleur  qui  tient  le  cocquemart 
Heu,  qui  pourroit  saisir  son  bracquemart 
Toust  seroient  netz  les  tintouins  cabus, 
Et  pourroit  on  à  fil  de  poulemart 
Tout  baffouer  le  maguazin  d*abus. 


LIVRE   I,    CHAPITRE   III 


CHAPITRE  III 

Comment  Gargantua  fut  unze  moys  porté 
ou  ventre  de  sa  mère. 


RANDGOusiER  estoît  boii  raiUard  en 
son  temps,  aymant  à  boyre  net  autant 
que  homme  qui  pour  lors  fust  au 
monde,  et  mangeoit  voluntiers  salé.  A 
ceste  fin  avoit  ordinairement  bonne  munition  de 
jambons  de  Magence  et  de  Bayonne,  force  langues 
de  beuf  fumées,  abondance  de  andouilles  en  la 
saison  et  beuf  salle  à  la  moustarde;  renfort  de 
boutargues,  provision  de  saulcisses,  non  de  Bou- 
loigne,  car  il  craignoit  \y  boucon  de  Lombard, 
mais  de  Bigorre,  de  Lonquaulnay,  de  la  Brene  et 
de  Rouargue. 

En  son  eage  virile  espousa  Gargamelle,  fille  du 
roy  des  Parpaillos,  belle  gouge  et  de  bonne  troi- 
gne.  Et  faisoient  eux  deux  souvent  ensemble  la 
beste  à  deux  dos,  joyeusement  se  frotans  leur  lard, 
tant  qu'elle  engroissa  d'un  beau  filz,  et  le  porta  jus- 
ques  à  l'unziesme  moys. 

Car  autant,  voire  dadvantage  peuvent  les  fem- 
mes ventre  porter,  mesmement  quand  c'est  quelque 
chef  d'œuvre  et  personnage  qui  doibve  en  son 
temps  faire  grandes  prouesses.  Comme  dict  Ho- 
mère, que  l'enfant  duquel  Neptune  engroissa   la 


GARGANTUA  IJ 

Nymphe  nasquit  l'an  après  révolu  :  ce  fut  le  dou* 
ziesme  jnoys.  Car,  comme  dict  A.  Celle,  lib.  ii/., 
ce  long  temps  convenoit  à  la  majesté  de  Neptune, 
aiiin  qu'en  iceluy  l'enfant  feust  formé  à  perfection. 
A  pareille  raison,  Jupiter  feist  durer  quarante  huict 
heures  la  nuyct  qu'il  coucha  avecques  Alcmene,  car 
en  moins  de  temps  n'eust-il  peu  forger  Hercules, 
qui  nettoia  le  monde  de  monstres  et  tyrans. 

Messieurs  les  anciens  Pantagruelistes  ont  con- 
formé ce  que  je  dis,  et  ont  declairé  non  seulement 
possible,  mais  aussi  légitime,  l'enfant  né  de  femme 
l'unziesme  moys  après  la  mort  de  son  mari  : 

Hippocrates,  lib.  De  alimtnto, 

Pline,  lih.  vij,  cap,  v. 

Plante  in  CisteUaria, 

Marcus  Varro  en  la  satyre  in  scripte  Le  Testa-- 
ment,  allegant  l'autorité  d'Aristoteles  à  ce  propos, 

Censorinus,  lib.  De  die  natali, 

Aristoteles,  lib,  vij,  cap,  iij  et  iiij.  De  nat,  ani- 
malium, 

Cellius,  lib.  iij,  cap,  xvj, 

Servius  in  Egl,  exposant  ce  mètre  de  Virgile  : 

Matri  longa  decem,  etc., 

et  mille  autres  folz  ;  le  nombre  desquels  a  esté  par 
les  légistes  acreu,  ff.  De  suis,  et  legit,  l,  Intestato, 
^  fin.,  et  in  Autent,  De  restitut,  et  ea  que  parit  in 
xj  mense. 

D'abondant  en  ont  chaffouré  leur  robidilardicque 
Rabelais.  I,  3 


|8  LIVRE   I,    CHAPITRE   III 

loy,  Gallus.  jf.  Dt  lib.  et  post,  tt  L  stpHmo,  ff,  D 
stat,  homin.  et  quelques  aultres,  que  pour  le  pre-^ 
sent  dire  n'ause,  moiennans  lesquelles  lojrs,  les 
femmes  vefves  peuvent  franchement  jouer  du  serre- 
cropiere,  à  tous  enviz  et  toutes  restes,  deux  mojs 
après  le  trespas  de  leurs  mariz. 

Je  vous  prie  par  grâce,  vous  aultres  mes  bons 
averlans,  si  d'icelles  en  trouvez  qui  vaillent  le  des- 
braguetter,  montez  dessus  et  me  les  amenez.  Car, 
si  au  troisiesme  moys  elles  engroissent,  leur  fruict 
sera  héritier  du  defunct,  et,  la  groisse  congneue, 
poussent  hardiment  oultre,  et  vogue  la  gualée,  puis 
que  la  panse  est  pleine!  Comme  Julie,  fille  de 
Tempereur  Octavian,  ne  se  abandonnoit  à  ses  ta- 
boureurs  sinon  quand  elle  se  sentoit  grosse,  à  la 
forme  que  la  navire  ne  reçoit  son  pilot  que  premiè- 
rement ne  soit  callafatée  et  chargée.  £t  si  personne 
les  blasme  de  soy  faire  rataconniculer  ainsi  suz  leur 
groisse,  veu  que  les  bestes  suz  leurs  ventrées  n'en- 
durent jamais  le  masle  masculant,  elles  responde- 
ront  que  ce  sont  bestes,  mais  elles  sont  femmes, 
bien  entendentes  les  beaulx  et  joyeux  menuzdroitz 
de  superfetation,  comme  jadis  respondit  Populie, 
selon  le  rapport  de  Macrobe,  lib.  ij,  Saturnal,  Si 
le  Diavol  ne  veult  qu'elles  engroissent,  il  faudia 
tortre  le  douzil,  et  bouche  clouse. 


GARGANTUA 


»9 


CHAPITRE  IV 

Commenf  Gargamelle,  estant  grosse  de  Gargantua, 
mengea  grand  planté  de  tripes. 

'occasion  et  manière  comment  Gar- 
gamelle  enfanta  fut  telle,  et  si  ne  le 
croyez,  le  fondement  vous  escappe! 
Le  fondement  luj  escappoit  une  après 
dinée,  le  iij»  jour  de  febvrier,  par  trop  avoir  mangé 
de  gaudebillaux.  Gaudebillaux  sont  grasses  tripes 
de  coiraux.  Coiraux  sont  beufz  engressez  à  la  crè- 
che et  prez  guimaulx.  Préz  guimaulx  sont  qui  por- 
tent herbe  deux  fois  Pan.  D'iceulx  gras  beufz  avoient 
faict  tuer  trojs  cens  soixante-sept  mille  et  quatorze 
pour  estre  à  mardj  gras  saliez,  affin  qu'en  la  prime 
vere  ilz  eussent  beuf  de  saison  à  tas  pour,  au  com- 
mencement des  repatz,  faire  commémoration  de 
saleures,  et  mieulx  entrer  en  vin. 

Les  tripes  furent  copieuses,  comme  entendez,  et 
tant  friandes  estoient  que  chascun  en  leicboit  ses 
doigtz.  Mais  la  grande  diablerie  à  quatre  perso n- 
naiges  estoit  bien'  en  ce  que  possible  n'estoit  lon- 
guement les  reserver,  car  elles  feussent  pourries,  ce 
qui  sembloit  indécent  :  dont  fut  conclud  qu'ils  les 
bauffreroient  sans  rien  y  perdre.  A  ce  faire  conviè- 
rent tous  les  citadins  de  Sainnais,  de  Suillé,  de  la 
Roche  Clermaud,  de  Vaugaudray,  sans  laisser  ar^ 


riere  le  Coudray,  MontpCDsier,  le  Gué  de  Vede  et 
aultres  voisins,  tous  boas  beveurs,  bons  compai- 
gnoQs  et  beaulx  joueurs  de  quille  là.  Le  bon  homme 
Grandgousier  y  prenoit  plaisir  bien  grand,  et  com- 
mendoit  que  tout  a  Hast  par  escu  elles.  Disoil  toutes- 
fojs  à  sa  femme  qu'elle  en  roangeast  le  moins,  veu 
qu'elle  aprochoit  de  son  terme,  et  que  ceste  tn- 
paille  n'estoit  viande  moult  louable.  «  Celluy,  di- 
soit-il,  a  grande  envie  de  mascher  merde  qui 
d'icelle  le  sac  mange.  »  Non  obstant  ces  remon- 
trances, elle  en  mangea  seize  muiz,  deux  bus&ars 
et  six  tupins.  O  belle  matière  fecaie  qui  doivoit 
boursouBler  en  elle  ! 

Apres  disner,  tous  allèrent,  pelle  nelle,  à  la 
saulsaie,  et  là,  sus  l'herbe  drue,  dancerent  au  son 
des  joyeux  flageolletz  et  doulces  cornemuses  tant 
baudement  que  c'estoit  passetemps  céleste  les  veoir 
ain^  soy  rigouller. 

CHAPITRE  V 
La  Propos  d«  bUnyvra. 

uis  entrèrent  en  propos  de  resieuner 
on  propre  lien.  Lors  flaccoDS  d'aller, 
jambons  de  troter,  goubeletz  de  vo- 
ler, breusses  de  tinter  : 
«Tire,  baille,  tourne,  brouille. — fiontte  à  moy, 
sans  eau  :  ainsi  mon  amy.  —  Fouette  moy  ce  verre 


GARGANTUA  31 

gualentement  ;  produiz  moy  du  clairet,  verre  pleu- 
rant. —  Trêves  de  soif.  —  Ha  faulse  fiebvre ,  ne 
t'en  iras  tu  pas?  —  Par  ma  fy,  ma  commère,  je  ne 
peuz  entrer  en  bette.  —  Vous  estez  morfondue, 
m'amie? — Voire.  —  Ventre  sainct  Qenet,  parlons 
de  boire.  —  Je  ne  boy  que  à  mes  heures,  comme  la 
muUe  du  pape.  —  Je  ne  boy  que  en  mon  bréviaire, 
comme  un  beau  père  guardian.  —  Qui  feut  pre- 
mier, soif  ou  beuverye  ?  —  Soif,  car  qui  eut  beu 
sans  soif  durant  le  temps  de  innocence  ?  —  Beu- 
verye, car  privatio  presupponit  habitum.  Je  suys 
clerc  : 

Facundi  calices  quem  non  ftctrt  disertum  f 

—  Nous  aultres  innocens  ne  beuvons  que  trop 
sans  soif.  —  Non  moy,  pécheur,  sans  soif  :  et  si 
non  présente,  pour  le  moins  future,  la  prevenent 
comme  entendez.  Je  boy  pour  la  soif  advenir.  Je 
boy  éternellement.  Ce  m'est  éternité  de  beuverye, 
et  beuverye  de  éternité.  —  Chantons,  beuvons, 
ung  motet  entonnons.  Où  est  mon  entonnoir?  — 
Quoi!  — Je  ne  boy  que  par  procuration.  —  Mouil- 
lez vous  pour  seicher,  ou  vous  seichez  pour  mouil- 
ler? —  Je  n'entends  point  la  theoricque;  de  la 
praticque  je  me  ayde  quelque  peu.  —  Haste!  Je 
mouille,  je  humecte,  je  boy,  et  tout  de  peur  de 
mourir.  —  Beuvez  tousjours,  vous  ne  mourrez  ja- 
mais. Si  je  ne  boy,  je  suis  à  sec  :  me  voyla  mort. 
Mon  ame  s'en  fuyra  en  quelque  grenoillere.  En 


32  LIVRE   I,    CHAPITRE  V 

sec  jamais  l'ame  ne  habite.  —  Somelliers,  o  créa- 
teurs de  nouvelles  formes,  rendez-moy  de  non 
beuvant  beuvant.  —  Perannité  de  arrousement  par 
ces  nerveux  et  secz  boyaulz,  —  Pour  néant  boyt 
qui  ne  s'en  sent.  —  Cestuy  entre  dans  les  venes, 
la  pissotière  n'y  aura  rien.  —  Je  laveroys  volun- 
tiers  les  tripes  de  ce  veau  que  j'ay  ce  matin  habillé. 

—  J'ay  bien  saburré  mon  stomach.  —  Si  le  papier 
de  mes  schedules  beuvoyt  aussi  bien  que  je  foys» 
mes  créditeurs  auroient  bien  leur  vin  quand  on 
viendroyt  à  la  formule  de  exhiber.  —  Ceste  main 
vous  guaste  le  nez.  —  O  quants  aultres  y  entreront 
avant  que  cestuy-cy  en  sorte  !  Boyre  à  petit  gué, 
c'est  pour  rompre  son  poictral.  —  Cecy  s'appelle 
pipée  à  flaccons.  Quelle  différence  est  entre  bou- 
teille et  flaccon  ?  —  Grande  :  car  bouteille  est  fer- 
mée à  bouchon,  et  flaccon  à  viz.  —  De  belles  l 

Nos  pères  beurent  bien,  et  vuiderent  les  potz. 

—  C'est  bien  chié  chanté,  beuvons!  — Voulez- 
vous  rien  mander  à  la  rivière?  cestuy  cy  va  laver 
les  trippes.  —  Je  ne  boy  en  plus  qu'une  esponge. 

—  Je  boy  comme  un  Templier.  —  Et  je  tanqucun 
sponsus,  —  Et  moy  sicut  terra  sine  aqua,  ■^—  Un 
synonyme  de  jambon?  —  C'est  une  compulsoire  de 
beuvettes,  c'est  un  poulain  :  par  le  poulain,  on  des- 
cend le  vin  en  cave;  par  le  jambon,  en  l'estomach. 

—  Or  çà,  à  boire,  boire  çàl  II  n'y  a  poinct  charge. 
Ktspice  personam,  pont  pro  duos  :  bus  non  est  in 


GARGANTUA  t3 

ifsii.  Si  je  montois  aussi  btee  comme  j'avaUe,  je 
fasse  pieça  hauit  en  l'aer  : 

Ainsi  se  feist  Jacques  Cuear  riche. 
Ainsi  profitent  boys  en  friche. 
Ainsi  conquesta  Bacchus  l'Inde, 
Ainsi  Philosophie  Melinde. 

—  Petite  pluye  abat  grand  vend;  longues  beu- 
"vettes  rompent  le  tonnoire.  —  Mais  si  ma  couille 
pissoit  telle  urine,  la  vouldriez  vous  bien  sugcer?  — 
Je  retiens  après.  —  Paige,  baille  :  je  t'insinue  ma 
nomination  en  mon  tour. 

Hume  Guillot, 

Encores  y  en  a  il  un  pot. 

—  Je  me  porte  pour  appellant  de  soif  comme 
d'abus.  Paige,  relieve  mon  appel  en  forme.  — 
Ceste  roigneure!  —  Je  souloys  jadis  boyre  tout; 
maintenant,  je  n'y  laisse  rien.  —  Ne  nous  hastons 
pas  et  amassons  bien  tout.  —  Voicy  trippes  de  jeu 
et  guodebillaux  d'enuy,  de  ce  fauveau  à  la  raye 
noire.  O  pour  Dieu,  estrillons-le  à  profict  de 
mesnaige.  —  Beuvez,  ou  je  vous...  Non,  non, 
beuvez ,  je  vous  en  prye.  Les  passereaux  ne 
mangent  si  non  que  on  leur  tappe  les  queues. 
Je  ne  boy  si  non  qu'on  me  flatte.  —  Lagona 
edatera.  Il  n'y  a  raboulliere  en  tout  mon  corps 
où  cestuy  vin  ne  furette  la  soif.  —  Cestuy-cy 
me  la  fouette  bien.  —  Cestuy-cy  me  la  bannira 
du  tout.  —  Cornons  icy  à  son  de  flaccons  et  bou- 


24  LIVRE   I,    CHAPITRE   V 

teilles  que  quiconque  aura  perdu  la  soif  ne  ayt  à  la 
chercher  céans.  Longs  clysteres  de  beuverie  l'ont 
faict  vuyder  hors  le  logis.  —  Le  grand  Dieu  feist 
les  planettes,  et  nous  faisons  les  platznetz. — J'ay  la 
parole  de  Dieu  en  bouche  :  Sitio,  —  La  pierre 
dicte  ofo^eoToç  n'est  plus  inextinguible  que  la  soif  de 
ma  paternité.  —  L'appétit  vient  en  mangeant,  di- 
soy  t  Angest  on  Mans  ;  la  soif  s'en  va  en  beuvant. 

—  Remède  contre  la  soif?  Il  est  contraire  à  celluy 
qui  est  contre  morsure  de  chien  :  courrez  tousjours 
après  le  chien,  jamais  ne  vous  mordera;  beuvez 
tousjours  avant  la  soif,  et  jamais  ne  vous  adviendra. 

—  Je  vous  y  prens,  je  vous  resveille.  Sommelier 
éternel,  guarde-nous  de  somme.  Argus  avoyt  cent 
yeulx  pour  veoir,  cent  mains  fault  à  un  sommelier^ 
comme  avoyt  Briareus,  pour  infatigablement  verser. 

—  Mouillons,  hay,  il  fait  beau  seicher.  —  Du 
blanc,  verse  tout,  verse  de  par  le  diable!  verse 
deçà,  tout  plein;  la  langue  me  pelle.  —  Lans, 
tringue  :  à  toy,  compaing,  de  hayt,  de  hayt  !  — 

—  La,  la,  la,  c'est  morfiaillé,  cela.  —  O  lachryma 
Christi!  c'est  de  la  Deviniere  ;  c'est  vin  pineau.  — 
O  le  gentil  vin  blanc  1  et,  par  mon  ame,  ce  n'est 
que  vin  de  tafetas.  —  Hen,  hen,  il  est  à  une  au- 
reille,  bien  drapé  et  de  bonne  laine.  —  Mon  com- 
paignon,  couraige  !  —  Pour  ce  jeu,  nous  ne  vou- 
ïèrons  pas,  car  j'ay  faict  un  levé.  Ex  hoc  in  hoc. 
Il  n'y  a  poinct  d'enchantement;  chascun  de  vous 
l'a  veu.  Je  y  suis  maistre  passé  : 


GARGANTUA  sS 

A  brum,  i  bram  1  je  sais  prebstre  Macé. 

—  O  les  beuveurs  !  O  les  altérez  !  —  Paige, 
mon  amj,  emplis  icy  et  couronne  le  vin,  je  te  prj, 
—  A  la  cardinale.  —  Natura  abhorret  vacuum  : 
diriez-Yous  qu'une  mouche  j  eust  beu  ?  —  A  la 
mode  de  Bretaigne.  —  Net,  net,  à  ce  pjot.  — 
Avaliez,  ce  sont  herbes.  » 


CHAPITRE  VI 
Comment  Gargantua  nasquit  en  façon  bien  estrange, 

ULX  tenens  ces  menuz  propos  de  beu- 
verie, Gargamelle  commença  se  porter 
mal  du  bas,  dont  Grandgousier  se  leva 
dessus  rherbe  et  la  reconfortoit  ho- 
nestement,  pensant  que  ce  feut  mal  d'enfant,  et  luj 
disant  qu'elle  s'estoit  là  herbée  soubz  la  saulsaje, 
et  qu'en  brief  elle  feroit  piedz  neufz;  par  ce  luy 
convenoit  prendre  couraige  nouveau  au  nouvel  ad- 
venement  de  son  poupon,  et  encores  que  la  dou- 
leur luy  feust  quelque  peu  en  fascherie,  toutesfojs 
que  ycelle  seroit  briefve,  et  la  joye  qui  toust  suc- 
cederoit  luy  tolliroit  tout  cest  ennuy,  en  sorte  que 
seulement  ne  luy  en  resteroit  la  soubvenance. 

«  Couraige  de  brebis,  disoyt-il,  depeschez-vous 
de  cestuy-cy,  et  bien  toust  en  faisons  un  aultre.  — 
Ha,  di&t-elle,  tant  vous  parlez  à  vostre  aise,  vous 


20  LIVRE   I,    CHAPITRE  VI 

aultres  hommes  1  Bien  de  par  Dieu,  je  me  parfor- 
ceraj,  puis  qu'il  vous  plaist.  Mais  pleust  à  Dieu 
que  vous  l'eussiez  coupé.  —  Quoi?  dist  Grand > 
gousier.  —  Ha,  dist-elle,  que  vous  estes  bon 
homme!  vous  l'entendez  bien.  —  Mon  membre? 
dist-il.  Sang  de  les  cabres!  si  bon  vous  semble, 
faictes  apporter  un  cousteau.  —  Ha,  dist-elle,  ja  à 
Dieu  ne  plaise  !  Dieu  me  le  pardoint,  je  ne  le  dis 
de  bon  cueur,  et  pour  ma  parolle  n'en  faictes  ne 
plus  ne  moins.  Mais  je  auraj  prou  d'affaires  au- 
jourd'huy,  si  Dieu  ne  me  ayde,  et  tout  par  vostre 
membre,  que  vous  feussiez  bien  ayse!  —  Couraige, 
couraige  !  dit-il,  ne  vous  souciez  au  reste,  et  laissez 
faire  aux  quatre  bœufz  de  devant.  Je  m'en  voys 
boyre  encores  quelque  veguade.  Si  ce  pendent  vous 
survenoit  quelque  mal,  je  me  tiendray  prés  ;  hus- 
chant  en  paulme,  je  me  rendray  à  vous.  » 

Peu  de  temps  après,  elle  commença  à  souspirer, 
lamenter  et  crier.  Soubdain  vindrent  à  tas  saiges 
femmes  de  tous  coustez.  Et, -la  tastant  par  Le  bas, 
trouvèrent  quelques  pellauderies  assez  de  maulvais 
goust,  et  pensoyent  que  ce  feust  l'enfant;  mais 
c'estoyt  le  fondement  qui  luy  escappoit,  à  la  moUi- 
fication  du  droict  intestine,  lequel  vous  appeliez  le 
boyau  cuUier,  par  trop  avoir  mangé  de  tripes, 
comme  avons  declairé  cy  dessus. 

Dont  une  horde  vieille  de  la  compagnie,  laquelle 
avoit  réputation  d'estre  grande  medicine,  et  là  es- 
toit  venue  de  Brizepaille,  d'auprès- Sainct-Genou, 


J 


GARGANTUA  2J 

devant  soixante  ans,  luy  feist  un  restrinctif  si  hor- 
rible que  tous  ses  larrys  tant  feurent  oppilez  et  re- 
seriez ^  que  à  grande  poine  avesques  les  dentz  vous 
les  eussiez  eslargiz,  qui  est  chose  bien  horrible  à 
penser.  Mesmement  que  le  diable  à  la  messe  de 
sainct  Martin,  escripvant  le  quaquet  de  deux  gua- 
loises,  à  belles  dentz  alongea  son  parchemin. 

Par  cest  inconvénient  feurent  au  dessus  relas- 
chez  les  cotylédons  de  la  matrice,  par  lesquelz 
sursaulta  l'enfant,  et  entra  en  le  vene  creuse,  et 
gravant  par  le  diaphragme  jusques  au  dessus  des 
espaules,  où  ladicte  vene  se  part  en  deux,  print 
son  chemin  à  gauche,  et  sortit  par  Taureille  se- 
nestre. 

Soubdain  qu'il  fut  né,  ne  cria  comme  les  aultres 
enfants  :  «  Mies,  mies  !  »  Mais  à  haulte  voix  s'es- 
crioit  :  «  A  boire  !  à  boire  !  à  boire  !  »  comme  in- 
vitant tout  le  monde  à  boire,  si  bien  qu'il  fut  ony 
de  tout  le  pays  de  Beusse  et  de  Bibaroys. 

Je  me  doubte  que  ne  croyez  asseurement  ceste 
estrange  nativité.  Si  ne  le  croyez,  je  ne  m'en  sou- 
cie ;  mais  un  homme  de  bien,  un  homme  de  bon 
sens,  croit  tousjours  ce  qu'on  luy  dict  et  qu'il  trouve 
par  escript. 

Est-ce  contre  nostre  loy,  nostre  foy,  contre 
raison,  contre  la  saincte  escripture?  De  ma  part,  je 
ne  trouve  rien  escript  es  bibles  sainctes  qui  soit 
contre  cela.  Mais  si  le  vouloir  de  Dieu  tel  eust 
esté,   diriez-vous  qu'il  ne  l'eust  peu   faire?   Ha  I 


28  LIVRE   I,    CHAPITRE  VI 

pour  grâce,  ne  emburelucocquez  jamais  vous  es- 
piitz  de  ces  vaines  pensées,  car  je  vous  diz  que  à 
Dieu  rien  n'est  impossible.  Et,  s'il  vouloit,  les  fem- 
mes auroient  doresnavant  ainsi  leurs  enfans  par 
l'aureille. 

Bacchus  ne  fut  il  engendré  par  la  cuisse  de 
Jupiter  ? 

Rocquetaillade  nasquit  il  pas  du  talon  de  sa 
mère? 

Croquemottche  de  la  pantofle  de  sa  nourrice? 

Minerve  nasquit  elle  pas  du  cerveau  par  l'aureille 
de  Jupiter  ? 

Adonis  par  Tescorce  d'un  arbre  de  mirrhe  ? 

Castor  et  Poliux  de  la  cocque  d'un  œuf  pond  et 
esclous  par  Leda  ? 

Mais  vous  seriez  bien  dadvantaige  esbahys  et 
estonnez  si  je  vous  expousoys  présentement  tout 
le  chapitre  de  Pline,  auquel  parle  des  enfantemens 
estranges  et  contre  nature.  Et  toustefoys  je  ne  suis 
poinct  menteur  tant  asseuré  comme  il  a  esté.  Lisez 
le  septiesme  de  sa  Naturelle  Histoire,  cap.  iij,  et  ne 
m'en  tabustez  plus  l'entendement. 


»' 


GARGANTUA  29 


CHAPITRE  VII 

Comment  k  nom  fut  imposé  à  Gargantua, 
et  comment  il  humoit  le  piot, 

E  bon  homme  Grandgousier,  beuvant 
et  se  rigollant  avecques  les  aultres, 
entendit  le  cry  horrible  que  son  filz 
avoit  faict  entrant  en  lumière  de  ce 
monde,  quand  il  brasmoit  demandant  «  à  boyre,  à 
boyre,  à  boyre  !  »  dont  il  dist  :  «  que  grand  tu  as  !  » 
iupple  le  gousier.  Ce  que  ouyans,  les  assistans  di- 
rent que  vrayement  il  debvoit  avoir  par  ce  le  nom 
de  Gargantua,  puis  que  telle  avoit  esté  la  première 
parolle  de  son  père  à  sa  naissance,  à  Timitation 
et  exemple  des  anciens  Hébreux.  A  quoy  fut  con- 
descendu par  icelluy,  et  pleut  tresbien  à  sa  mère. 
Et,  pour  l'appaiser,  luy  donnèrent  à  boyre  à  tyre 
larigot,  et  feut  porté  sur  les  fonts,  et  là  baptisé, 
comme  est  la  coustume  des  bons  christiens. 

Et  luy  feurent  ordonnées  dix  et  sept  mille  neuf 
cens  treze  vaches  de  Pautille  et  de  Brehemond 
pour  l'alaicter  ordinairement,;  car  de  trouver  nour- 
rice suffisante  n^estoit  possible  en  tout  le  pays,  con- 
sidéré la  grande  quantité  de  laict  requis  pour  tcelluf 
alimenter.  Combien  qu'aulcuns  docteurs  scotistes 
aycnt  affermé  que  sa  mère  l'alaicta,  et  qu'elle  pou- 
vait traire  de  ses  mammelles  quatorze  cens  deux 


3o  LIVRE   I,    CHAPITRE  VII 

pipes  neuf  potées  de  laict  pour  chascune  foys.  Ce 
que  n'est  vray  semblable.  Et  a  esté  la  proposition 
declairée  mammallement  scandaleuse,  des  pitoya- 
bles aureilles  offensive,  et  sentent  de  loing  hé- 
résie. 

En  cest  estât  passa  jusques  à  un  an  et  dix  moys, 
onquel  temps,  par  le  conseil  des  médecins,  on 
commença  le  porter,  et  fut  faicte  une  belle  char- 
rette à  bœufs  par  l'invention  de  Jehan  Denyau; 
dedans  icelle  on  le  pourmenoit  par  cy  par  là  joyeu- 
sement; et  le  faisoit  bon  veoir,  car  il  portoit 
bonne  troigne,  et  avoit  presque  dix  et  huyt  men- 
tons, et  ne  cryoit  que  bien  peu  ;  mais  il  se  con- 
chioit  à  toutes  heures,  car  il  estoit  merveilleu- 
sement phlegmaticque  des  fesses,  tant  de  sa 
complexion  naturelle  que  de  la  disposition  acci- 
dentalle  qui  luy  estoit  advenue  par  trop  humer 
de  purée  septeinbrale.  Et  n'en  humoit  goutte 
sans  cause. 

Car,  s'il  advenoit  qu'il  feust  despit,  courroussé, 
fasché,  ou  marry  ;  s'il  trepignoyt,  s'il  pleuroit,  s'il 
crioit,  luy  apportant  à  boyre,  l'on  le  remettoit  en 
nature,  et  soubdain  demouroit  coy  et  joyeulx. 

Une  de  ses  servantes  m'a  dict,  jurant  sa  fy,  que 
de  ce  faire  il  estoit  tant  coustumier  qu'au  seul  son 
des  pinthes  et  flaccons  il  entroit  en  ecstase,  comme 
s'il  goustoit  les  joyes  de  paradis.  En  sorte  qu'elles, 
considerans  ceste  complexion  divine,  pour  le  res* 
jouir  au  matin,  faisoient  davant  lui  sonner  des  verres 


GARGANTUA  3l 

avecques  un  cousteau,  ou  des  flaccons  avecques 
leur  toupon,  ou  des  pinthes  avecques  leur  couvercle. 
Auquel  son,  il  s'esguajoit,  il  tressailloit,  et  luy-mes- 
mes  se  bressoit  en  dodelinant  de  la  teste,  monî- 
chordisant  des  doigtz  et  barytonant  du  cul. 


CHAPITRE  VIII 
Comment  on  vestit  Gargantua. 

UY  estant  en  cest  eage,  son  père  or- 

donna  qu'on  luy  feist  habillemens  à 

sa  livrée,  laquelle  estoit  blanc  et  bleu. 

De  faict,  on  y  besoigna,  et  furent  faictz, 

taillez  et  cousuz  à  la  mode  qui  pour  lors  couroit. 

Par  les  anciens  pantarches  qui  sont  en  la  chambre 

des  comptes  à  Montsoreau,  je  trouve  qu'il  feutvestu 

en  la  façon  que  s'ensuyt  : 

Pour  sa  chemise  furent  levées  neuf  cens  aulnes 
de  toile  de  Chasteleraud,  et  deux  cens  pour  les 
coussons  en  sorte  de  carreaulx,  lesquelz  on  mist 
soubz  les  esselles.  Et  n'estoit  poinct  froncée,  caria 
fronsure  des  chemises  n'a  esté  inventée  sinon  depuis 
que  les  lingieres,  lorsque  la  poincte  de  leur  agueille 
estoit  rompue,  ont  commencé  besoigner  du  cul. 

Pour  son  pourpoinct  furent  levées  huyt  cens 
treize  aulnes  de  satin  blanc,  et  pour  les  agueillettes 
quinze  cens  neuf  peaulx  et  demye  de  chiens.  Lors 
commença  le  monde  attacher  les  chausses  au  pour- 


32  LIVRE   I,    CHAPITRE   YIII 

poinct,  et  non  le  pourpoinct  aux  chausses,  car  c'^st 
chose  contre  nature,  comme  amplement  a  deciaré 
Oikam  sus  les  Exponibks  de  M.  Haultechaussade. 

Pour  ses  chausses  furent  levez  unze  cens  cinq 
aulnes  et  ung  tiers  d'estamet  blanc,  et  feurent  des- 
chisquetez  en  forme  de  colomnes  striées  et  créne- 
lées par  le  derrière,  affin  de  n'eschaufer  les  reins. 
Et  flocquoit  par  dedans  la  deschicqueture  de  damas 
bleu,  tant  que  besoing  estoit.  Et  notez  qu'il  avoit 
tresbelles  griefves  et  bien  proportionnez  au  reste 
de  sa  stature. 

Pour  la  braguette  feurent  levées  seize  aulnes  un 
quartier  d'icelluj  mesme  drap,  et  fut  la  forme  d'icelle 
comme  d'un  arc  boutant,  bien  estachée  joyeusement 
à  deux  belles  boucles  d*or,  que  prenoient  deux  cro- 
che tz  d'esmail,  en  un  chascun  desquelz  estoit  en- 
châssée une  grosse  esmeraugde  de  la  grosseur  d'une 
pomme  d'orange.  Car,  ainsi  que  dict  Orpheus  libro 
De  lapidihusy  et  Pline  libro  u/fimo,  elle  a  vertu 
erective  et  confortative  du  membre  naturel.  L'exi- 
ture  de  la  braguette  estoit  à  la  longueur  d'une 
canne,  deschicquetée  comme  les  chausses,  avecques 
le  damas  bleu  flottant  comme  davant.  Mais,  vojans 
la  belle  brodure  de  canetille  et  les  plaisans  entrelatz 
d'orfeverie  garniz  de  fins  diamens,  fins  rubiz,  fines 
turquojses,  fines  esmeraugdes,  et  unions  persicques, 
vous  l'eussiez  comparée  à  une  belle  corne  d'abon- 
dance, telle  que  voyez  es  antiquailles,  et  telle  que 
donna  Rhea  es  deux  nymphes  Adrastea  et  Ida, 


GARGANTUA  33 

nourrices  de  Jupiter  :  tousjours  gualante,  succulente, 
resudante,  tousjours  verdoyante,  tousjours  fleuris- 
sante, tousjours  fructifiante,  plene  d'humeurs,  plene 
de  fleurs,  plene  de  fniictz,  plene  de  toutes  délices. 
Je  advoue  Dieu  s'il  ne  la  faisoit  bon  veoir.  Mais  je 
vous  en  exposeray  bien  dadvantaige  au  livre  que  j'aj 
faict  De  la  dignité  des  braguettes.  D'un  cas  vous  ad- 
vertis,  que  si  elle  estoit  bien  longue  et  bien  ample, 
si  estoit  elle  bien  guamie  au  dedans  et  bien  avitail- 
lée,  en  rien  ne  ressemblant  les  hypocriticques  bra- 
guettes d'un  tas  de  muguetz,  qui  ne  sont  plenes 
que  de  vent,  au  grand  interest  du  sexe  féminin. 

Pour  ses  souliers  furent  levées  quatre  cens  six 
aulnes  de  velours  bleu  cramoysi,  et  furent  deschic- 
quettez  mignonement  par  lignes  parallelles  joinctes 
en  cylindres  uniformes.  Pour  la  quarreleure  d'iceulx 
furent  employez  unze  cens  peaulx  de  vache  brune, 
taillée  à  queues  de  merluz. 

Pour  son  saie  furent  levez  dix  et  huyt  cens  aulnes 
de  velours  bleu  tainct  en  grene,  brodé  à  l'entour 
de  belles  vignettes,  et  par  le  mylieu  de  pinthes  d'ar- 
gent de  canetille,  enchevestrées  de  verges  d'or 
avecques  force  perles,  par  ce  dénotant  qu'il  seroit 
un  bon  fessepinthe  en  son  temps. 

Sa  ceincture  feut  de  troys  cens  aulnes  et  demye 
de  cerge  de  soye,  moytié  blanche  et  moytié  bleu, 
ou  je  suis  bien  abusé. 

Son  espée  ne  feut  valentienne,  ny  son  poignard 
sarragossoys,  car  son  père  hayssoit  tous  ces  Indal- 
Rabelais,  1,  5 


34  LIVRE   I,    CHAPITRE   VIII 

gos  Bourrachous  marranisez  comme  diables;  mais 
il  eut  la  belle  espée  de  boys,  et  le  poignart  de  cuir 
bouilly,  pinctz  et  dorez  comme  un  chascun  soub- 
haiteroit. 

Sa  bourse  fut  faicte  de  la  couille  d'un  enflant 
que  lui  donna  Her  Pracontal,  proconsul  de  Libye. 

Pour  sa  robe  furent  levées  neuf  mille  six  cens 
aulnes  moins  deux  tiers  de  velours  bleu  comme  des- 
sus, tout  porfilé  d'or  en  figure  diagonale,  dont  par 
juste  perspective  yssoit  une  couleur  innommée,  telle 
que  voyez  es  coulz  des  tourterelles,  qui  resjouissoit 
merveilleusement  les  yeulx  des  spectateurs. 

Pour  son  bonnet  furent  levées  troys  cens  deux 
aulnes  ung  quart  de  velours  blanc,  et  feut  la  forme 
d'icelluy  large  et  ronde  à  la  capacité  du  chief.  Car 
son  père  disoit  que  ces  bonnetz  à  la  marrabeise, 
faictz  comme  une  crouste  de  pasté,  porteroient 
quelque  jour  malencontre  à  leurs  tonduz. 

Pour  son   plumart   pourtoit  une  belle   grande 
plume  bleue  prinse  d'un  onocrotal  du  pays  de  Hir-' 
canie  la  saulvaige  bien  mignonement  pendente  sus 
Taureille  droicte. 

Pour  son  image  avoit  en  une  platine  d'or  pesant 
soixante  et  huyt  marcz  une  figure  d'esmail  compé- 
tent en  laquelle  estoit  pourtraict  un  corps  humain 
ayant  deux  testes,  l'une  virée  vers  l'autre,  quatre 
bras,  quatre  pieds,  et  deux  culz,  telz  que  dict  Pla- 
ton m  Symposio  avoir  esté  l'humaine  nature  à  son 
commencement  mystic,  et  autour  estoit  escript  en  let- 


GARGANTUA  35 

très  ioniques,  AFADH  OY  ZHTEI  TA  EAYTHS. 
Pour  porter  au  col  eut  une  chaine  d'or  pesante 
vingt  et  cinq  mille  soixante  et  troys  marcz  d'or, 
faicte  en  forme  de  grosses  bacces,  entre  lesquelles 
estoient  en  œuYre  gros  jaspes  verds  engravez  et 
taillez  en  dracons  tous  environnez  de  rayes  et  es- 
tincelles,  comme  les  portoit  jadis  le  roy  Necepsos. 
Et  descendoit  jusque  à  laboucque  du  hault ventre; 
Dont  toute  sa  vie  en  eut  l'émolument  tel  que  sça- 
vent  les  médecins  gregoys. 

Pour  ses  guands  furent  mises  en  œuvre  seize 
peaulx  de  lutins,  et  troys  de  loups  guarous  pour  la 
brodure  d'iceulx.  Et  de  telle  matière  lui  feurent 
faictz  par  l'ordonnance  des  Cabalistes  de  Sain- 
Louand. 

Pour  ses  aneaubc,  lesquelz  voulut  son  père  qu'il 
portast  pour  renouveller  le  signe  antique  de  no- 
blesse, il  eut  au  doigt  indice  de  sa  main  gauche 
une  escarboucle  grosse  comme  un  œuf  d'austruche 
enchâssée  en~or  de  seraph  bien  mignonement.  Au 
doigt  médical  d'icelle  eut  un  aneau  faict  des  qua- 
tre metaulx  ensemble,  en  la  plus  merveilleuse  façon 
que  jamais  feust  veue,  sans  que  l'assier  froissast  l'or, 
sans  que  l'argent  foullast  le  cuyvre.  Le  tout  fut 
faict  par  le  capitaine  Chappuys  et  Alcofribas,  son 
bon  facteur.  Au  doigt  médical  de  la  dextre  eut  un 
aneau  faict  en  forme  spirale,  auquel  estoient  en- 
châssez un  balay  en  perfection,  un  diament  en 
poincte,  et  une  esmeraulde  de  Physon,  deprisines- 


Î6  LIVKE   1,    CHAPITRE   IX 

timable.  Car  Hans  Carrel,  grand  lapidaire  du  loj 
de  Melinde,  les  estimoit  à  la  valeur  de  sobtaDte 
neuf  millions  huyi  cens  nonante  et  quatre  mille  dix 
et  huyt  moutons  à  la  grande  laine;  autant  l'estimè- 
rent les  Fourques  d'Auxbourg. 


CHAPITRE  IX 
Lts  Coukurs  tl  livret  de  Gargantua. 

ES  couleunde  Gargantua  feurent blanc 
et  bien,  comme  c^  dessus  avez  peu 
lire.  Et  par  icelles  vouloit  son  père 
qu'on  entendist  que  ce  luy  estoit  une 
joye  céleste.  Car  le  blanc  luy  signifioit  joye,  plai- 
sir, délices  et  resjouissance,  et  le  bleu  choses  ce- 
lestes. 

J'entends  bien  que,  lisans  ces  motz,  vous  vous 
mocquez  du  vieil  beuveur,  et  reputez  l'exposition 
des  couleurs  par  trop  îadague  et  abhorrente;  et 
dictes  que  blanc  signifie  foy,  et  bleu  fermeté  ;  mais, 
sans  mouvoir,  courroucer,  eschaufer  ny  altérer,  car 
le  temps  est  dangereux,  respondez-moy,  si  bon  vous 
semble.  D'auilre  contraîncte  ne  useray  envers  vous, 
ny  aultres  quelz  qu'ilz  soient.  Seulement  vous  diray 
un  mot  de  la  bouteille. 

Qui  vous  meut?  qui  vous  poinct?  qui  vous  dtct 
que  blanc  signifie  foy,  et  bleu  fermeté?  Un,  dictes- 
vous,  livre  trepelu  qui  se  vend  par  les  bisouars  et 


GARGANTUA  5j 

porteballes  au  tiltre  :  le  Blason  des  couleurs.  Qui  l'a 
faictP  Quiconques  il  soit,  en  ce  a  esté  prudent 
qu'il  n*y  a  poinct  mis  son  nom.  Mais,  au  reste,  je 
ne  sçay  quoy  premier  en  luj  je  doibve  admirer,  ou 
son  oultrecuidance,  ou  sa  besterie. 

Son  oultrecuidance,  qui  sans  raison,  sans  cause, 
et  sans  apparence,  a  ausé  prescripre  de  son  autorité 
privée  quelles  choses  seroient  dénotées  par  les  cou- 
leurs; ce  que  est  Tusance  des  tyrans,  qui  voûtent' 
leur  arbitre  tenir  lieu  de  raison  ;  non  des  saiges  et 
sçavans,  qui  par  raisons  manifestes  contentent  les 
lecteurs  ; 

Sa  besterie,  qui  a  existimé  que,  sans  aultres  dé- 
monstrations et  argumens  valables,  le  monde  reigte- 
roit  ses  devises  par  ses  impositions  badaudes. 

De  faict,  comme  dict  le  proverbe  «  à  cul  de  foy- 
rad  toujours  abonde  merde»,  il  a  trouvé  quelque 
reste  de  niays  du  temps  des  haultz  bonnetz,  les- 
quelz  ont  eu  foy  à  ses  escripts,  et  selon  iceulx  ont 
taillé  leurs  apophthegmes  et  dictez,  en  ont  enche- 
vestré  leurs  muletz,  vestu  leurs  pages,  escartelé 
leurs  chausses,  brodé  leurs  guandz,  frangé  leurs 
lictz,  painct  leurs  enseignes,  composé  chansons,  et, 
que  pis  est,  faict  impostures  et  lasches  tours  clan- 
destinement entre  les  pudicques  matrones. 

£n  pareilles  ténèbres  sont  comprins  ces  glorieux 
de  Court  et  transporteurs  de  noms,  lesquelz  voulens 
en  leurs  divises  signifier  espoir  y  font  portraire  une 
sphère,  des  pennes  d'oiseaulx  pour pomes,  de  l'ancho- 


38  LIVRE   I,    CHAPITRE   IX 

lie  pour  mtlancholie,  la  lune  bicorne  pour  vivre  en 
croissant,  un  banc  rompu  pour  bancque  roupie,  non 
et  un  halcret,  pour  non  durhabit,  un  lict  sans  ciel 
pour  un  licentié.  Que  sont  homonymies  tant  ineptes, 
tant  fades,  tant  rusticques  et  barbares,  que  l'on 
doibvroit  atacher  une  queue  de  renard  au  collet  et 
faire  un  masque  d'une  bouze  de  vache  à  un  chascun 
d'iceubc  qui  en  vouldroit  dorénavant  user  en  France 
après  la  restitution  des  bonnes  lettres. 

Par  mesmes  raisons,  si  raisons  les  doibz  nommer, 
et  non  resveries,  ferois  je  paindre  un  penier,  déno- 
tant qu'on  me  faict  pener,  et  un  pot  à  moustarde 
que  c'est  mon  cueur  à  qui  moult  tarde^  et  un  pot  à 
pisser,  c'est  un  officiai,  et  le  fond  de  mes  chausses, 
c'est  un  vaisseau  de  petZy  et  ma  braguette,  c'est  le 
greffe  des  arrestz,  et  un  estront  de  chien,  c'est  un 
tronc  de  céans,  où  gist  l'amour  de  m'amye. 

Bien  aultrement  faisoient  en  temps  jadis  les  saiges 
de  Egypte  quand  ils  escripvoient  par  lettres  qu'ils 
appelloient  hiéroglyphiques,  lesquelles  nul  n'enten- 
doit  qui  n'entendist,  et  un  chascun  entendoit  qui 
entendist  la  vertu,  propriété  et  nature  des  choses 
par  icelles  figurées,  desquelles  Orus  Apollon  a  en 
grec  composé  deux  livres,  et  Polyphile  au  Songe 
d'Amours  en  a  davantaige  exposé.  £n  France,  vous 
en  avez  quelque  transon  en  la  devise  de  Monsieur 
l'Admirai,  laquelle  premier  porta  Octavian  Au- 
guste. 

Mais  plus  oultre  ne  fera  voile  mon  esquif  entre 


GARGANTUA  3o 

ces  gouffres  et  guez  mal  plaisans.  Je  retourne  faire 
scale  au  port  dont  suis  yssu.  Bien  ay  je  espoir  d'en 
escripre  quelque  jour  plus  amplement,  et  monstrer» 
tant  par  raisons  philosophicques  que  par  auctoritez 
receues  et  approuvées  de  toute  ancienneté,  quelles 
et  quantes  couleurs  sont  en  nature,  et  quoj  par 
une  chascune  peut  estre  designé,  si  Dieu  me  saulve 
le  moulé  du  bonnet  ;  c'est  le  pot  au  vin,  comme 
disoit  ma  mère  grand. 

CHAPITRE  X 
De  ce  qu'est  signifié  par  les  couleurs  blanc  et  bleu. 

E  blanc  doncques  signifie  joye,  soûlas 
et  liesse,  et  non  à  tort  le  signifie^  mais 
à  bon  droict  et  juste  tiltre;  ce  que 
pourrez  vérifier  si,  arrière  mises  vos 
affections,  voulez  entendre  ce  que  présentement 
vous  exposeray. 

Aristoteles  dict  que,  supposent  deux  choses  con- 
traires en  leur  espèce,  comme  bien  et  mal,  vertu  et 
vice,  froid  et  chauld,  blanc  et  noir,  volupté  et  do- 
leur,  joye  et  dueil,  et  ainsi  de  aultres,  si  vous  les 
couplez  en  telle  façon  qu'un  contraire  d'une  espèce 
convienne  raisonnablement  à  l'un  contraire  d'une 
aultre,  il  est  conséquent  que  l'autre  contraire  com- 
pete  avecques  l'autre  résidu.  Exemple  :  Vertus  et 
Vice  sont  contraires  en  une   espèce,  aussy  sont 


40  LIVRE   I,   CHAPITRE   X 

Bien  et  Mal.  Si  l'un  des  contraires  de  la  première 
espèce  convient  à  l'un  de  la  seconde,  comme  Vertus 
et  Bien,  car  il  est  sceut  que  Vertus  est  bonne,  ainsi 
seront  les  deux  residuz,  qui  sont  Mal  et  Vice,  car 
Vice  est  maulvais. 

Geste  reigle  logicale  entendue,  prenez  ces  deux 
contraires,  Joye  et  Tristesse  ;  puis  ces  deux.  Blanc 
et  Noir:  car  ilz  sont  contraires  physicalement.  Si 
ainsi  doncques  est  que  Noir  signifie  Dueil,  à  bon 
droict  Blanc  signifiera  Joye. 

Et  n'est  cette  signifiance  par  imposition  hu- 
maine instituée,  mais  receue  par  consentement  de 
tout  le  monde,  que  les  philosophes  nomment  Jus 
Gentiurriy  droict  universel,  valable  par  toutes  con- 
trées. 

Comme  assez  sçavez  que  tous  peuples,  toutes 
nations,  je  excepte  les  antiques  Syracusans  et  quel- 
ques Argives,  qui  avoient  l'âme  de  travers,  toutes 
langues  voulens  exteriorement  demonstrer  leur  tris- 
tesse, portent  habit  de  noir,  et  tout  dueil  est  faict 
par  noir.  Lequel  consentement  universel  n'est  faict 
que  nature  n'en  donne  quelque  argument  et  raison, 
laquelle  un  chascun  peut  soubdain  par  soy  com- 
prendre sans  aultrement  estre  instruict  de  personne, 
laquelle  nous  appelions  droict  naturel. 

Par  le  blanc,  à  mesmes  induction  de  nature,  tout 
le  monde  a  entendu  joye,  liesse,  soûlas,  plaisir  et 
délectation. 

Au  temps  passé,  les  Thraces  et  Crêtes  signoient 


GARGANTUA  41 

les  jours  bien  fortunez  et  joyeux  de  pierres  blan- 
ches, les  tristes  et  defortiinez  de  noires. 

La  nuyct  n'est  elle  funeste,  triste  et  melancho- 
lieuse?  Elle  est  noire  et  obscure  par  privation.  La 
clarté  n*csjouit  elle  toute  nature?  Elle  est  blanche 
plus  que  chose  que  soit.  A  quoy  prouver  je  vous 
pourrois  renvoyer  au  livre  de  Laurens  Valle  contre 
Bartole;   mais  le  tesmoignage  evangelicque  vous 
contentera.  Matth,  xvij  est  dict  que,  à  la  Transfi- 
guration de  Nostre  Seigneur,  vestimenta  tjus  fada 
sunt  alha  sicut  lux  ce  ses  vestemens  feurent  faictz 
blancs  comme  la  lumière.  »  Par  laquelle  blancheur 
lumineuse  donnoit  entendre  à  ses  troys   apostres 
ridée  et  figure  des  joyes  éternelles.  Car  par  la 
clarté  sont  tous  humains  esjouiz,  comme  vous  avez 
le  dict  d'une  vieille  que  n'avoit  dens  en  gueule, 
encores  disoit  elle  :  «  Bona  lux,  »  Et  Tobie,  cap.  v, 
quand  il  eut  perdu  la  veue,  lors  que  Raphaël  le 
salua,  respondit  :  «  Quelle  joye  pourray  je  avoir, 
qui  poinct  ne  voy  la  lumière  du  ciel?  »  En  telle 
couleur  tesmoignerent  les  Anges  la  joye  de  tout 
l'univers  à  la  Résurrection  du  Saulveur,  Joan  xx, 
et  à  son  Ascension,  Act,  j.  De  semblable  parure 
veit  sainct  Jean  evangeliste,  ApocaL  iiij  et  vij,  les 
fidèles  vestuz  en  la  céleste  et  béatifiée  Hierusalem. 

Lisez  les  histoires  antiques  tant  grecques  que 
romaines,  vous  trouverez  que  la  ville  de  Albe, 
premier  patron  de  Rome,  feut  et  construicte  et 
appellée  à  l'invention  d'une  truye  blanche. 

6 


42  LIVRE   I,    CHAPITRE   X 

Vous  trouverez  que  si  à  aulcun,  après  avoir  eu 
des  ennemis  victoire,  estoit  décrété  qu'il  entrast  à 
Rome  en  estât  triumphant,  il  y  entroit  sur  un  char 
tiré  par  chevaulx  blancs;  autant  celluy  qui  y  entroit 
en  ovation,  car  par  signe  ny  couleur  ne  pouvojent 
plus  certainement  exprimer  la  joye  de  leur  venue 
que  par  la  blancheur. 

Vous, trouverez  que  Pericles,  duc  des  Athéniens, 
voulut  celle  part  de  ses  gensd'armes,  esquelz  par 
sort  estoient  advenues  les  febves  blanches,  passer 
toute  la  journée  en  joye,  solas  et  repos,  cependant 
que  ceulx  de  l'autre  part  batailleroient.  Mille  aul- 
très  exemples  et  lieux  à  ce  propos  vous  pourrois  je 
exposer,  mais  ce  n'est  icy  le  lieu. 

Moyennant  laquelle  intelligence  povez  resouldre 
un  problème,  lequel  Alexandre  Aphrodise  a  réputé 
insoluble  :  «  Pourquoy  le  leon,  qui  de  son  seul 
cry  et  rugissement  espovante  tous  animaulx,  seule- 
ment crainct  et  révère  le  coq  blanc?  »  Car,  ainsi 
que  dict  Proclus,  lib.  De  sacrificio  et  magia,  c'est 
par  ce  que  la  présence  de  la  vertus  du  Soleil,  qui 
est  l'organe  et  promptuaire  de  toute  lumière  ter- 
restre et  syderale,  plus  est  symbolisante  et  compé- 
tente au  coq  blanc,  tant  pour  icelle  couleur  que 
pour  sa  propriété  et  ordre  specificque,  que  au  leon. 
Plus  dict  que  en  forme  léonine  ont  esté  diables 
souvent  veuz,  lesquelz,  à  la  présence  d'un  coq 
blanc,  soubdainement  sont  disparuz. 

C'est  la  cause  pourquoy  Galli,  ce  sont  les  Fran- 


GARGANTUA  48 

çoys,  ainsi  appeliez  parceque  blancs  sont  naturelle- 
ment comme  laict ,  que  les  Grecz  nomment  ^«^«1 
voluntiers  portent  plumes  blanches  sus  leurs  bon- 
netz;  car  par  nature  ils  sont  joyeux,  candides, 
gratieux  et  bien  amez,  et  pour  leur  symbole  et  en- 
seigne ont  la  fleur  plus  que  nulle  autre  blanche, 
c'est  le  lys. 

Si  demandez  comment  par  couleur  blanche  na- 
ture nous  induict  entendre  joye  et  liesse,  je  vous 
responds  que  l'analogie  et  conformité  est  telle.  Car, 
comme  le  blanc  exteriorement  disgrege  et  espart 
la  veue,  dissolvent  manifestement  les  espritz  visifz, 
selon  l'opinion  de  Aristoteles  en  ses  Problèmes,  et 
les  perspectifz,  et  le  voyez  par  expérience  quand 
vous  passez  les  montz  cou  vers  de  neige,  en  sorte 
que  vous  plaignez  de  ne  pouvoir  bien  reguarder, 
ainsi  que  Xenophon  escript  estre  advenu  à  ses  gens, 
et  comme  Galen  expose  amplement  lib.  x,  De  usu 
partium,  tout  ainsi  le  cueur  par  joye  excellente  est 
interiorement  espart,  et  patist  manifeste  resolution 
des  esperitz  vitaulx,  laquelle  tant  peut  estre  acreue, 
que  le  cueur  demoureroit  spolié  de  son  entretien, 
et  par  conséquent  seroit  la  vie  estaincte  par  ceste 
perichairie,  comme  dict  Galen,  lib,  xij,  Metho», 
lib,  V,  De  locis  affectis,  et  lib,  ij,  De  symptomaton 
causis,  et  comme  estre  au  temps  passé  advenu  tes- 
moignent  Marc  Tulle,  lib.  j,  Quxstio,  TuscuL, 
Verrius,  Aristoteles,  Tite-Live,  après  la  bataille  de 
Cannes,  Pline,  lib,  vij,  c,  xxxij  et  liij,j  A.  Gellius, 


44  LIVRE  I,    CHAPITRE  XI 

lih.  iij,  XV  et  aultres,  à  Diagoras  Rodien,  Chilo, 
Sophocles,  Dyonis,  tjrant  de  Sicile,  Phiiippides, 
Philemon,  Polycrata,  Philistion,  M.  Juventi,  et 
aultres,  qui  moururent  de  joye,  et  comme  dict  Avi- 
cenne ,  in  ij  canonc  et  lib,  Dt  viribus  cordis ,  du 
zaphran,  lequel  tant  esjouist  le  cueur  qu'il  le  des- 
pouille  de  vie,  si  on  en  prend  en  dose  excessifve, 
par  resolution  et  dilatation  superflue.  Icj  voyez 
Alex.  Aphrodisien,  lib.  primo  ProbUmatum,  cap, 
xix.  Et  pour  ca  use. 

Mais  quoy?  j'entre  plus  avant  en  ceste  matière 
que  n'establissois  au  commencement.  Icy  doncques 
callerav  mes  voilles,  remettant  le  reste  au  livre  ea 
ce  consommé  du  tout,  et  diray  en  un  mot  que  le 
bleu  signifie  certainement  le  ciel  et  choses  célestes, 
par  mesmes  symboles  que  le  blanc  signifioit  joye 
et  plaisir. 

CHAPITRE  XI 
De  l'Adolescence  de  Gargantua. 

ARGANTUA,  depuis  les  troys  jusques 
à  cinq  ans,  feut  nourry  et  institué  en 
toute  discipline  convenente,  par  le 
commandement  de  son  père,  et  celluy 
temps  passa  comme  les  petitz  enfans  du  pays,  c'est 
assavoir  :  à  boyre,  manger  et  dormir  ;  à  manger, 
dormir  et  boyre  ;  à  dormir^  boyre  et  manger. 


GARGANTUA  45 

Tous] ours  se  vaultroit  par  les  fanges,  se  masca- 
Toyt  le  nez,  se  chauffourroit  le  visaige,  aculoyt  ses 
souliers,  baisloit  souvent  aux  mousches,  et  couroit 
voulentiers  après  les  parpaillons,  desquelz  son  père 
tenoit  l'empire. 

Il  pissoit  sus  ses  souliers,  il  chjoit  en  sa  chemise, 
il  se  mouschoyt  à  ses  manches,  il  mourvoit  dedans 
sa  soupe  et  patroilloit  par  tout  lieux,  et  beuvoit  en 
sa  pantoufle,  et  se  frottoit  ordinairement  le  ventre 
d'un  panier.  Ses  dens  aguysoit  d'un  sabot,  ses 
mains  lavoit  de  potaige ,  se  pignoit  d'un  goubelet, 
se  asséoyt  entre  deux  selles  le  cul  à  terre,  se  cou- 
vroyt  d'un  sac  mouillé,  beuvoyt  en  mangeant  sa 
souppe,  mangeoit  sa  fouace  sans  pain,  mordoyt  en 
riant,  ryoit  en  mordent,  souvent  crachoyt  on  bas- 
sin, pettoyt  de  greysse,  pissoyt  contre  le  soleil,  se 
cachoyt  en  l'eau  pour  la  pluye,  battoyt  à  froid, 
songeoyt  creux,  faisoyt  le  succré,  escorchoyt  le  re- 
nard, disoit  la  patenostre  du  cinge,  retournoit  à  ses 
moutons,  toumoyt  les  truyes  au  foin,  battoyt  le 
chien  devant  le  lion,  mettoyt  la  charrue  devant  les 
beufz,  se  grattoyt  où  ne  luy  demangeoyt  poinct, 
tiroit  les  vers  du  nez  ,  trop  embrassoyt  et  peu  es- 
traignoyt,  mangeoyt  son  pain  blanc  le  premier, 
ferroyt  les  cigalles,  se  chatouilloyt  pour  se  faire 
rire,  ruoyt  tresbien  en  cuisine,  faisoyt  gerbe  de 
feurre  aux  Dieux,  faisoyt  chanter  Magnificat  à 
Matines  et  le  trouvoyt  bien  à  propous,  mangeoyt 
chous  et  chioyt  pourrée,  cognoissoyt  mousches  en 


46  LIVRE   I,    CHAPITRE   XI 

laict,  faisoyt  perdre  les  pieds  aux  mousches,  ratisso jt 
le  papier,  chauffourroyt  le  parchemin,  guaignoyt 
au  pied,  tiroyt  au  chevrotin,  comptoyt  sans  son 
houste,  battojt  les  buissons  sans  prandre  les  ozil- 
Ions,  croyoit  que  nues  feussent  pailles  d*arain   et 
que  vessies  feussent  lanternes,  tiroyt  d'un  sac  deux 
moustures,  faisoyt  de  l'asne  pour  avoir  du  bren,  de 
son  poing  faisoyt  un  maillet,  prenoit  les  grues  du 
premier  sault,  vouloyt  que  maille  à  maille  on  feist 
les  haubergeons,  de  cheval  donné  tous]  ours  reguar- 
doyt  en  la  gueulle,  saultoiyt  du  coq  à  l'asne,  met- 
toyt  entre  deux  verdes  une  meure,  faisoyt  de  la 
terre  le  foussé ,  gardoyt  la  lune  des  loups ,  si  les 
nues  tomboient  esperoyt  prandre  les  alouettes,  fai- 
soyt de  nécessité  vertus,  faisoyt  de  tel  pain  souppe, 
se  soucioyt  aussi  peu  des  raitz  comme  des  tonduz, 
tous  les  matins   escorchoyt  le  renard.  Les  petitz 
chiens  de  son  père  mangeoient  en  son  escuelle  : 
luy   de  mesmes   mangeoit  avecques  eux.  Il  leurs 
mordoit  les  aureilles,  ilz  luy  graphinoient  le  nez,  il 
leurs  souffloit  au  cul,  ilz  luy  leschoient  les  badi- 
goinces. 

Et  sabez  quey,  billots?  Que  mau  de  pipe  vous 
byre  !  ce  petit  paillard  tousjours  tastonnoit  ses  gou- 
vernantes cen  dessus  dessoubs,  cen  devant  derrière. 
«  Harry  bourriquet,  »  et  desjà  commençoyt  exercer 
sa  braguette,  laquelle  un  chascun  jour  ses  gouver- 
nantes ornoyent  de  beaulx  boucquets,  de  beaulx 
rubans,  de  belles  fleurs,  de  beaulx  flocquars,  et 


GARGANTUA  47 

passoient  leur  temps  à  la  faire  revenir  entre  leurs 
mains,  comme  un  magdaleon  d'entraict;  puis  s'es- 
claffoient  de  rire  quand  elle  ievoit  les  aureilies, 
comme  si  le  jeu  leurs  eust  pieu. 

L'une  la  nommoit  ma  petite  dille,  l'autre  ma 
pine ,  l'aultre  ma  branche  de  coural ,  l'autre  mon 
bondon ,  mon  bouchon ,  mon  vibrequin ,  mon  pos- 
souer,  ma  teriere,  ma  pendilloche,  mon  rude  esbat 
roidde  et  bas,  mon  dressouoir,  ma  petite  andoille 
vermeille,  ma  petite  couille  bredouille. 

«  Elle  est  à  moy,disoit  l'une. — C'est  la  mienne, 
disoit  l'aultre.  —  Moy,  disoit  l'aultre,  n'y  auray  je 
rien?  Par  ma  foy,  je  la  couperay  doncques.  —  Ha 
couper!  disoit  l'aultre,  vous  luy  feriez  mal.  Ma 
dame,  coupez  vous  la  chose  aux  enfans?  Il  seroit 
Monsieur  sans  queue.  » 

£t,  pour  s'esbattre  comme  les  petitz  enfans  du 
pays,  luy  feirent  un  beau  virollet  des  aesles  d'un 
moulin  à  vent  de  Myrebalays. 

CHAPITRE  XII 
Des  Chevaulx  factices  de  Gargantua. 

u  I  s ,  affin  que  toute  sa  vie  feust  bon 

chevaulcheur ,  l'on  luy  feist  un  beau 

I  grand  cheval  de  boys,  lequel  il  faisoit 

penader,    saulter,   voltiger,    ruer   et 

danser  tout  ensemble,  aller  le  pas,  le  trot,  l'entre- 


48  LIVRE   I,    CHAPITRE   XII 

pas,  le  gualot,  les  ambles,  le  hobin,  le  traquenard, 
le  camelin  et  Tonagrier;  et  luy  faisoit  changer  de 
poil,  comme  font  les  moines  de  Courtibaux,  selon 
les  Festes  :  de  bailbrun,  d'alezan,  de  gris  pommelle, 
de  poil  de  rat,  de  cerf,  de  rouen ,  de  vache ,  de 
zencle,  de  pecile,  de  pye,  de  leuce. 

Luy  mesmes  d'une  grosse  traine  fist  un  chaval 
pour  la  chasse,  un  aultre  d'un  fust  de  pressouer  à 
tous  les  jours,  et  d'un  grand  chaisne  une  muUe 
avecques  la  housse  pour  la  chambre.  Encores  en 
eut  il  dix  ou  douze  à  relays,  et  sept  pour  la  poste; 
et  tous  mettoit  coucher  auprès  de  soy. 

Un  jour  le  seigneur  de  Painensac  visita  son  père 
en  gros  train  et  apparat,  auquel  jour  l'estoient 
semblablement  venuz  veoir  le  duc  de  Francrepas  et 
le  comte  de  Mouillevent.  Par  ma  foy,  le  logis  feut 
un  peu  estroict  pour  tant  de  gens,  et  singulière- 
ment les  estables.  Donc  le  maistre  d'hostel  et  four- 
rier dudict  seigneur  de  Painensac ,  pour  sçavoir  si 
ailleurs  en  la  maison  estoient  estables  vacques,  s'a- 
dressèrent à  Gargantua,  jeune  garsonnet,  luy  de- 
mandans  secrettement  où  estoient  les  estables  des 
grands  chevaulx,  pensans  que  voluntiers  les  enfans 
decellent  tout. 

Lors  il  les  mena  par  les  grands  degrez  du  chas- 
teau,  passant  par  la  seconde  salle,  en  une  grande 
gualerie  par  laquelle  entrèrent  en  une  grosse  tour, 
et  eulx  montans  par  d'aultres  degrez,  dist  le  four- 
rier au  maistre  d'hostel  :  «  Cest  enfant  nous  abuse. 


GARGANTUA 


49 


car  les  estables  ne  sont  jamais  au  hauit  de  la  mai- 
son. —  C'est,  dit  le  maistre  d'hostel,  mal  entendu 
à  vous,  car  je  sçaj  des  lieux  à  Lyon,  à  la  Basmette, 
à  Chaisnon  et  ailleurs,  où  les  estables  sont  au  plus 
hault  du  logis;  ainsi  peut  estre  que  derrière  y  a 
yssue  au  montouer.  Mais  je  le  demanderai  plus  as- 
seurement.  »  Lors  demanda  à  Gargantua  :  «  Mon 
petit  mignon,  où  nous  menez  vous? — A  Testable, 
dist-il,  de  mes  grands  chevaulx.  Nous  y  sommes 
tantost,  montons  seulement  ces  eschallons.  x> 

Puis,  les  passant  par  une  aultre  grande  salle,  les 
mena  en  sa  chambre,  et,  retirant  la  porte  :  a  Voicy, 
dist-il,  les  estables  que  demandez;  voila  mon  Ge- 
nêt, voila  mon  Guildin^  mon  Lavedan,  mon  Tra- 
quenard ;  »  et,  les  chargeant  d'un  gros  livier  :  «  Je 
vous  donne,  dist-il,  ce  Phryzon;  je  l'ay  .eu  de 
Francfort,  mais  il  sera  vostre  ;  il  est  bon  petit  che- 
vallet,  et  de  grand  peine;  avecques  un  tiercelet 
d'autour,  demye  douzaine  d'hespanolz  et  deux  lé- 
vriers, vous  voilà  roy  des  perdrys  et  lièvres  pour 
tout  cest  hyver. — Par  sainct  Jean  !  dirent  ilz,  nous 
en  sommes  bien;  à  ceste  heure  avons|nous  le  moine. 
—  Je  le  vous  nye,  dist-il ,  il  ne  fut  troys  jours  a 
céans  .» 

Devinez  icy  auquel  des  deux  ilz  avoient  plus 
matière,  ou  de  soy  cacher  pour  leur  honte,  ou  de 
ryre  pour  le  passetemps. 

Eulx  en  ce  pas  descendens  tous  confus,  il  de- 
manda :  «  Voulez  vous  une  aubeliere  ?  —  Qu'est 

Rabelais,  7.  7 


5o  LIVRE  I,    CHAPITRE  XII 

ce,  disent-ilz?  —  Ce  sont,  respondit-il,  cinq  es- 
troncz  pour  faire  une  muselière.  —  Pour  cejour- 
d'huy,  dit  le  maistre  d'hostel,  si  nous  sommes 
roustiz  jà  au  feu  ne  brusleronsj  car  nous  sommes 
lardez  à  poinct,  en  mon  advis.  O  petit  mignon,  tu 
nous  as  baillé  foin  en  corne,  je  te  voirray  quelque 
jour  pape.  —  Je  Tentendz,  dist-il,  ainsi;  mais  lors 
vous  serez  papillon ,  et  ce  gentil  papeguay  sera  un 
papelard  tout  faict.  —  Voyre,  voyre,  dist  le  four- 
rier. 

—  Mais ,  dist  Gargantua ,  divinez  combien  y  a 
de  poincts  d'agueille  en  la  chemise  de  ma  mère. 

—  Seize,  dist  le  fourrier.  —  Vous,  dist  Gar- 
gantua ,  ne  dictes  TEvangile ,  car  il  y  en  a  sens 
davant  et  sens  derrière,  et  le*s  comptastes  .trop  mal. 

—  Quand?  dist  le  fourrier. —  Alors,  dist  Gargan- 
tua, qu'on  feist  de  votre  nez  une  dille  pour  tirer 
un  muy  de  merde,  et  de  votre  gorge  un  entonnoir 
pour  la  mettre  en  aultre  vaisseau,  car  les  fondz  es- 
toient  esventez.  — Cor  dieu,  dist  le  maistre  d'hos- 
tel,  nous  avons  trouvé  un  causeur.  Monsieur  le 
jaseur,  Dieu  vous  guard  de  mal,  tant  vous  avez  la 
bouche  fraische.  »  •  .  . 

Ainsi  descendons  à  grand  haste,  soubz  l'arceau 
des  degrez  laissèrent  tomber  le  gros  livier  qu'il 
leurs  avoit  chargé,  dont  dist  Gargantua  :  «  Que 
diantre  vous  estes  maulvais  chevaulcheurs  !  Vostre 
courtault  vous  fault  au  besoing.  Se  il  vous  falloit 
aller  d'icy  à  Cahusac,  que  aimeriez  vous  mieulx. 


GARGANTUA  5l 

OU  chevaulcher  un  oyson  ou  mener  une  truye  en 
laisse  ?  —  J'aymerois  mieulx  boyre ,  dist  le  four- 
rier. » 

Et,  ce  disant,  entrèrent  en  la  sale  basse,  où  estoit 
toute  la  briguade,  et,  racontans  ceste  nouvelle 
histoire,  les  feirent  rire  comme  un  tas  de  mous- 
ches. 

CHAPITRE  XIII 

Comment  Grandgousier  congneut  Vesptrit  merveilleux 
de  Gargantua  h  ^invention  d'un  torchecuL 

us  la  fin  de  la  quinte  année,  Grand- 
gousier, retournant  de  la  defaicte  des 
^Ganarriens,  visita  son  filz  Gargantua. 
Là  fut  resjouy  comme  un  tel  père  po- 
voit  estre  voyant  un  sien  tel  enfant;  et  le  baisant 
et  accoUant  Tinterrogeoyt  de  petitz  propos  puériles 
en  diverses  sortes.  Et  beut  d'autant  avecques  luy 
et  ses  gouvernantes,  esquelles  par  grand  soing  de- 
mandoit  entre  aultres  cas  si  elles  Tavoient  tenu 
blanc  et  nect.  A  ce  Gargantua  feist  response  qu'il  y 
avoit  donné  tel  ordre  qu'en  tout  le  pays  n'estoit 
guarson  plus  nect  que  luy. 

a  Comment  cela?  dit  Grandgousier.  —  J'ay, 
respondit  Gargantua,  par  longue  et  curieuse  expé- 
rience inventé  un  moyen  de  me  torcher  le  cul,  le 
plus  seigneurial,  le  plus  excellent,  le  plus  expédient 


52  LIVRE   I,    CHAPITRE    XIII 

que  jamais  feut  veu.  —  Quel?  dist  Grandgousier. 
—  Comme  vous  le  raconteray,  dist  Gargantua , 
présentement.  Je  me  torchay  une  fo^s  d*un  cache- 
lel  de  velours  de  une  damoiselle,  et  le  trouvay 
bon,  car  la  moliice  de  sa  soje  me  causoit  au  fon- 
dement une  volupté  bien  grande. 

Une  aultre  foys  d*un  chapron  d'ycelles,  et  feut 
de  mesmes. 

Une  aultre  foys  d'un  cachecoul ,  une  aultre  foys 
des  aureillettes  de  satin  cramoisy;  mais  la  dorure 
d*un  tas  de  sphères  de  mefde  qui  y  estoient  m'es- 
corcherent  tout  le  derrière  ;  que  le  feu  sainct  An- 
toine arde  le  boyau  cuUier  de  Torfebvre  qui  les 
feist  et  de  la  damoiselle  que  les  portoit  ! 

Ce  mal  passa  me  torchant  d'un  bonnet  de  paige, 
bien  emplumé  à  la  Souice. 

Puis,  fiantant  derrière  un  buisson,  trouvay  un 
chat  de  Mars  ;  d'icelluy  me  torchay ,  mais  ses  gry- 
phes  me  exulcererent  tout  le  périnée. 

De  ce  me  gueryz  au  lendemain,  me  torchant 
des  guands  de  ma  mère,  bien  parfumez  de  mau- 
join. 

Puis  me  torchay  de  saulge ,  de  fenoil,  de  aneth, 
de  marjolaine,  de  roses,  de  feuilles  de  courles, 
de  choub[,  de  bettes,  de  pampre,  de  guimaulves, 
de  verbasce,  qui  est  escarlatte  de  cul,  de  lactues 
et  de  fueilles  de  espinards  (le  tout  me  feist  grand 
bien  à  ma  jambe)  ;  de  mercuriale ,  de  persiguiere, 
de  orties,  de  consolde  ;  mais  j'en  eu  la  cacquesan- 


GARGANTUA  53 

gue  de  Lombard,  dont  feu  gary  me  torchant  de  ma 
braguette. 

Puis  me  torchay  aux  linceux,  à  la  couverture, 
aux  rideaulx ,  d'un  cpissin ,  d'un  tapis ,  d'un  verd , 
d'une  nappe,  d'une  serviette,  d'un  mouschenez, 
d'un  peignouoir.  En  tout  je  trouvay  de  plaisir  plus 
que  ne  ont  les  roigneux  quand  on  les  estrille. 

—  Voire,  mais,  dist  Grandgousier,  lequel  tor- 
checul  trouvas  tu  meilleur? — Je  y  estois,  dist  Gar- 
gantua ,  et  bien  toust  en  sçaurez  le  tu  autem.  Je 
me  torchay  de  foin,  de  paille,  de  baudufTe,  de 
bourre,  de  laine,  de  papier.  Mais 

Tousjours  laisse  aux  couillons  esmorche 
Qui  son  hord  cul  de  papier  torche. 

—  Quoy  !  dist  Grandgousier,-  mon  petit  couil- 
lon,  as  tu  prins  au  pot,  veu  que  tu  rimes  desjà?  — 
Ouy  dea,  respondit  Gargantua,  mon  roy;  je  rime 
tant  et  plus,  et  en  rimant  souvent  m'enrime.  Es- 
coutez  que  dict  notre  retraict  aux  fîanteurs  : 

Chiart, 
Foirart, 
Petart, 
Brenous» 
Ton  lard, 
Chappart, 
S'espart 
Sus  nous. 

Hordous, 
Merdous, 


54  LIVRE   I,    CHAPITRE   XIII 

Esgous, 
Le  feu  de  sainct  Antoine  te  ard, 

Sy  tous 

Tes  trous 

Esclous 
Tu  ne  torche  ayant  ton  départ. 

En  voulez  vous  dadventaige  ?  —  Ouy  dea,  res- 
pondit  Grandgousier.  — Adoncq,  dist  Gargantua  : 

RONDEAU 

« 

En  chiant  l'aultre  hyer  senty 
La  guabelle  que  à  mon  cul  doibs  ; 
L*odeur  feut  aultre  que  cuydois  : 
J'en  feuz  du  tout  empuanty, 
O  I  ,si  quelc'un  eust  consenty 
*  M'amener  une  que  attendoys 
En  chiant, 

Car  je  lui  eusse  assimenty 
Son  trou  d'urine  à  mon  lourdoys; 
Cependant  eust  ayec  ses  doigtz 
Mon  trou  de  merde  guarenty 
En  chiant. 

Or  dictes  maintenant  que  je  n'y  sçay  rien.  Par 
la  mer  Dé,  je  ne  les  ay  faict  mie;  mais,  les  oyant 
reciter  à  dame  grand  que  voyez  cy,  les  ay  retenu 
en  la  gibbesiere  de  ma  mémoire. 

—  Retournons,  dist  Grandgousier,  à  nostre 
propos.  —  Quel  ?  dist  Gargantua,  chier?  —  Non, 
dist  Grandgousier,  mais  torcher  le  cul.  —  Mais, 
dist  Gargantua,  voulez  vous  payer  un  bussart  de 
vin  breton  si  je  vous  foys  quinault  en  ce  propos? 
—  Ouy  vrayment,  dist  Grandgousier. 


GARGANTUA  55 

—  Il  n'est,  dist  Gargantua,  poinct  besoing  tor- 
cher le  cul ,  sinon  qu'il  y  ayt  ordure  ;  ordure  n'y 
peut  estre  si  on  n'a  chié;  chier  doncques  nous 
fault  davant  que  le  cul  torcher.  —  O  !  dist  Grand- 
gousier,  que  tu  -as  bon  sens,  petit  guarsonnet  1  Ces 
premiers  jours,  je  te  feray  passer  docteur  en  gaie 
science,  par  Dieu,  car  tu  as  de  raison  plus  que 
d'aage.  Orpoursuiz  ce  propos  torcheculatif,  je  t'en 
prie.  Et,  par  ma  barbe,  pour  un  bussart  tu  auras 
soixante  pippes,  j'entends  de  ce  bon  vin  breton, 
lequel  poinct  ne  croist  en  Bretaigne ,  mais  en  ce 
bon  pays  de  Verron. 

—  Je  me  torchay  après ,  dist  Gargantua ,  d'un 
couvrechief,  d'un  aureiller,  d'ugne  pantophle,d'ugne 
gibbessiere,  d'un  panier  (mais  o  le  mal  plaisant  tor- 
checul  !),  puis  d'un  chappeau  :  et  notez  que  des  chap- 
peaulx  les  uns  sont  ras ,  les  aultres  à  poil ,  les  aul- 
tres  veloutez ,  les  aultres  taffetassez ,  les  aultres  sa- 
tinizez.  Le  meilleur  de  tous  est  celluy  de  poil,,  car 
il  faîct  très  bonne  abstersion  de  la  matière  fécale. 

Puis  me  torchay  d'une  poulie,  d'un  coq,  d'un 
poulet,  de  la  peau  d'un  veau,  d'un  lièvre,  d'un 
pigeon,  d'un  cormoran,  d'un  sac  d'advocat,  d'une 
barbu  te,  d'une  coyphe,  d'un  leurre. 

Mais  concluent  je  dys  et  maintiens  qu'il  n'y  a  tel 
torchecul  que  d'un  oyzon  bien  dumeté,  pourveu 
qu'on  luy  tienne  la  teste  entre  les  jambes.  Et  m'en 
croyez  sus  mon  honneur,  car  vous  sentez  au  trou 
du  cul  une  volupté  mirificque,  tant  pour  la  doul- 


-.•«" 


56  LIVRE  I,    CHAPITRE  XIII 

ceurd'iceilujdumetque  par  la  chaleur  tempérée  de 
l'oizon,  laquelle  facilement  est  communîcquée  au 
boyau  culier  et  aultres  intestines,  jusques  à  venir  à 
la  région  du  cueur  et  du  cerveau.  Et  ne  pensez 
pas  que  la  béatitude  des  heroes  et  '  semi-dieux  qui 
sont  par  les  Champs  Elysiens  soit  en  leur  aspho- 
dèle, ou  ambrosie,  ou  nectar,  comme  disent  ces 
vieilles  ycy  :  elle  est,  selon  mon  opinion,  en  ce 
qu'ilz  se  torchent  le  cul  d'un  oyzon.  Et  telle  est 
l'opinion  de  maistre  Jehan  d'Escosse.  » 

CHAPITRE  XIV 

Comment  Gargantua  feut  institué  par  un  sophiste 

en  lettres  latines, 

ES  propos  entenduz,  le  bon  homme 
Grandgousier  fu  ravy  en  admiration, 
considérant  le  hault  sens  et  merveilleux 
:  entendement  de  son  filz  Gargantua. 
Et  dist  à  ses  gouvernantes  :  «  Philippe,  roy  de 
Macedone,  congneutle  bon  sens  de  son  filz  Alexan- 
dre à  manier  dextrement  un  cheval.  Car  ledict 
cheval  estoit  si  terrible  et  efrené  que  nul  ausoit 
monter  dessus ,  par  ce  que  à  tous  ses  chevaucheurs 
il  bailloit  la  saccade  :  à  l'un  rompant  le  coul,  à 
l'aultre  les  jambes,  à  Taultre  la  cervelle,  à  Paultre 
les  mandibules.  Ce  que  considérant  Alexandre  en 
l'hippodrome,  qui  estoit  le  lieu  où  l'on  pourmenoit 


GARGANTUA  ^7 

et  voultigeoît  les  chevaulx ,  advisa  que  la  fureur  du 
cheval  ne  venoit  que  de  frayeur  qu'il  prenoit  à  son 
umbre.  Dont,  montant  dessus,  le  feist  courir  en- 
contre le  soleil,  si  que  Tumbre  tumboit  par  derrière, 
et  par  ce  moïen  rendit  le  cheval  doulx  à  son  vou- 
loir. A  quoy  congneut  son  père  le  divin  entende- 
ment qui  en  luy  estoit,  et  le  feist  tresbien  endoc- 
triner par  Aristoteles,  qui  pour  lors  estoit  estimé 
sus  tous  philosophes  de  Grèce  v 

Mais  je  vous  diz  qu'en  ce  seul  propos  que  j'ay 
présentement  davant  vous  tenu  à  mon  filz  Gargan- 
tua je  congnois  que  son  entendement  participe  de 
quelque  divinité,  tant  je  le  voy  agu,  subtil,  profund 
et  serain.  £t  parviendra  à  degré  souverain  de  sa- 
pience,  s'il  est  bien  institué.  Pourtant  je  veulx  le 
bailler  à  quelque  homme  sçavant  pour  l'endoctri- 
ner selon  sa  capacité,  et  n'y  veulx  rien  espargner.  » 

De  fait,  l'on  luy  enseigna  un  grand  docteur  so- 
phiste, nommé  maistre  Thubal  Holoferne,  qui  luy 
aprint  sa  charte  si  bien  qu'il  la  disoit  par  cueur  au 
rebours;  et  y  fut  cinq  ans  et  troys  mois.  Puis  luy 
leut  Donat,  le  Facet,  Theodolet  et  Alanus  in  Para- 
bolis;  et  y  fut  treze  ans  six  moys  et  deux  sep- 
maines. 

Mais  notez  que  ce  pendent  il  luy  aprenoit  à 
escripre  gotticquement,  et  escripvoit  tous  ses  livres, 
car  l'art  d'impression  n'estoit  encores  en  usaiges. 

Et  portoit  ordinairement  un  gros  escriptoire  pe- 
sant plus  de  sept  mille  quintaulx ,  duquel  le  guali- 

8 


58  LIVRE   I,    CHAPITRE   XIV 

mart  estoit  aussi  gros  et  grand  que  les  gros  pilliers 
de  Eùay,  et  le  cornet  y  pendoit  à  grosses  chaines 
de  fer,  à  la  capacité  d'un  tonneau  de  marchandise. 

Puis  luy  leugt  De  Modis  significandiy  avecques  les 
commens  de  Hurtebize,  de  Fasquin,  de  Tropditeulx^ 
de  Gualehaul ,  de  Jean  le  Veau ,  de  Billonio,  Bre- 
linguandus,  et  un  tas  d'aultrès  ;  et  y  fut  plus  de 
dixhujt  ans  et  unze  moys.  Et  le  sceut  si  bien  que 
au  coupelaud  il  le  rendoit  par  cuçur  à  revers.  Et 
prouvoit  sus  ses  doigtz  à  sa  mère  que  de  modis  si- 
gnificandi  non  erat  scientia. 

Puis  luy  leugt  le  Compost,  où  il  fut  bien  seize 
ans  et  deux  moys,  lors  que  son  dict  précepteur 
mourut, 

Et  fut  Fan  mil  quatre  cens  et  vingt. 
De  la  verolle  qui  luy  Tint. 

Après  en  eut  un  aultre  vieux  tousseux,  nommé 
maistre  Jobeiin  Bridé,  qui  luy  leugt  Hugutio,  He- 
brard,  Grecisme ,  le  Doctrinal,  les  Pars/\e  Quid 
est,  le  Supplementumy  Marmotret,  De  Moribus  in 
mensa  servandis  ;  Seneca,  De  QuatuorVirtutibus  car- 
dinalibus;  Passavantus  cum  commento  et  Dormi  se- 
cure  pour  les  festes,  et  quelques  aultres  de  sembla- 
ble farine,  à  la  lecture  desquelzil  devint  aussi  saige 
qu'onques  puis  ne  fourneasmes  nous. 


Si  —■----— ^.^ 


GARGANTUA  Sç 

« 

CHAPITRE  XV 

Comment  Gargantua  fut  mis  soubz  aultns 

pédagogues, 

tant  son  père  apercent  que  vrayement 
il  estudioit  tresbîen  et  y  mettoit  tout 
son  temps,  toutesfoys  qu'en  rien  ne 
prouffitoit.  Et,  qui  pis  est,  en  devenoit 
fou,  niays,  tout  resveux  et  rassoté. 

De  quoi  se  complaignant  à  Don  Philippe  des 
Marajs,  Viceroj  de  Papeligosse,  entendit  que 
mieuix  luy  vauldroit  rien  n'aprendre  que  telz  li- 
vres soubz  telz  précepteurs  aprendre ,  car  leur  sça- 
voir  n'estoit  que  besterie,  et  leur  sapience  n'estoit 
que  moufles  abastardisant  les  bons  et  nobles  espe- 
ritz,  et  corrompent  toute  fleur  de  jeunesse. 

a  Qu'ainsi  soit,  prenez,  dist-il,  quelc'un  de  ces 
jeunes  gens  du  temps  présent  qui  ait  seulement 
estudié  deux  ans.  En  cas  qu'il  ne  ait  meilleur  juge- 
ment, meilleures  paroUes,  meilleur  propos  que 
Yostre  filz,  et  meilleur  entretien  et  honnesteté  en- 
tre le  monde,  reputez-moy  à  jamais  ung  tailleba- 
con  de  la  Brene.  »  Ce  que  à  Grandgousier  pleut 
tresbien,  et  commanda  qu'ainsi  feust  faict. 

Au  soir,  en  soupant,  ledict  des  Marays  introduict 
un  sien  jeune  paige  de  Ville  Gongys ,  nommé  £u- 
demon,  tant  bien  testonné,  tant  bien  tiré,  tant  bien 
espousseté ,  tant  honneste  en  son   maintien ,  que 


6o  LIVRE   I,    CHAPITRE   XV 

trop  mieulx  ressembloit  quelque  petit  angelot  qu'un 
homme.  Puis  dist  à  Grandgousier  : 

«Voyez  vous  ce  jeune  enfant?  il  n'a  encor  douze 
ans  ;  voyons ,  si  bon  vous  semble,  quelle  différence 
y  a  entre  le  sçavoir  de  vos  resveurs  mateologiens  du 
temps  jadis  et  les  jeunes  gens  de  maintenant.  » 

L'essay  pleut  à  Grandgousier,  et  commanda  que 
le  paige  propozast. 

Alors  Eudemon ,  demandant  congié  de  ce  faire 
audict  Viceroy  son  maistre,  le  bonnet  au  poing,  la 
face  ouverte ,  la  bouche  vermeille ,  les  yeulx  ass;eu- 
rez  et  le  reguard  assis  sus  Gargantua,  avecques  mo- 
destie juvénile  se  tint  sus  ses  pieds,  et  commença 
le  louer  et  magnifier  premièrement  de  sa  vertus  et 
bonnes  Qiœurs ,  secondement  de  son  sçavoir^  tier- 
cement  de  sa  noblesse ,  quartement  de  sa  beaulté 
corporelle.  Et  pour  le  quint  doulcement  Texhortoit 
à  révérer  son  père  en  toute  observance,  lequel  tant 
s'estudioit  à  bien  le  faire  instruire;  enfin  le  prioit 
qu'il  le  voulsist  retenir  pour  le  moindre  de  ses  ser- 
viteurs. Car  aultre  don  pour  le  présent  ne  reque- 
roit  des  cieulx ,  sinon  qu'il  luy  feust  faict  grâce  de 
luy  complaire  en  quelque  service  agréable. 

Le  tout  feut  par  icelluy  proféré  avecques  gestes 
tant  propres,  pronunciation  tant  distincte,  voix  tant 
éloquente  et  languaige  tant  aorné  et  bien  latin, 
que  mieulx  resembloit  un  Gracchus,  un  Ciceron  ou 
un  Emilius  du  temps  passé  qu'un  jouvenceau  de  ce 
siècle. 


GARGANTUA  6l 

Mais  toute  la  contenence  de  Gargantua  fut  qu'il 
se  priât  à  plorer  comme  une  vache,  et  se  cachoit 
le  visaige  de  son  bonnet,  et  ne  fut  possible  de  tirer 
de  luj  une  paroUe,  non  plus  qu'un  pet  d'un  asne 
mort. 

Dont  éon  père  fut  tant  courroussé  qu'il  voulut 
occire  maistre  Jobelin.  Mais  ledict  des  Marays 
l'enguarda  par  belle  remonstrance  qu'il  luy  feist, 
en  manière  que  fut  son  ire  modérée/ Puis  com- 
menda  qu'il  feust  payé  de  ses  guaiges ,  et  qti'on 
le  feist  bien  chopiner  sophisticquement  ;  ce  faict, 
qu'il  allast  à  tous  les  diables.  «  Au  moins,  disoit-il, 
pour  le  jourd'huy  ne  coustera  il  gueres  à  son  houste, 
si  d'aventure  il  mouroit  ainsi  sou  comme  un  An- 
gloys  !  » 

Maistre  Jobelin  party  de  la  maison,  consulta 
Grandgousier  avecques  le  Viceroy  quel  précepteur 
l'on  lui  pourroit  bailler,  et  feut  avisé  entre  eulx  que 
à  cest  office  seroit  mis  Ponocrates,  pédagogue  de 
Eudemon,  et  que  tous  ensemble  iroient  à  Paris 
pour  congnoistre  quel  estoit  l'estude  des  jouven- 
ceaulx  de  France  pour  icelluy  temps. 


62  LIVRE   I,    CHAPITRE   XVI 

CHAPITRE  XVI 

Comment  Gargantua  fut  envoyé  à  Paris,  et  de  V énorme 
jument  qui  le  porta,  et  comment  elledeffit  les  mous- 
ches  bovines  de  la  Beauce, 

N  ceste  mesmes  saison,  Fayoles,  quart 
roy  de  Numidie ,  envoya  du  pays  de 
^Africque  à  Grandgousier  une  jument 
la  plus  énorme  et  la  plus  grande  que 
feut  oncques  veue ,  et  la  plus  monstrueuse ,  comme 
assez  sçavez  que  Africque  aporte  tousjours  quelque 
chose  de  nouveau ,  car  elle  estoit  grande  comme 
six  oriflans,  et  avoit  les  pieds  fenduz  en  doigts, 
comme  le  cheval  de  Jules  César,  les  aureilles  ainsi 
pendentes  comme  les  chievres  de  Languegoth ,  et 
une  petite  corne  au  cul.  Au  reste,  avoit  poil  d'ale- 
zan toustade,  entreillizé  de  grizes  pommeleHes; 
mais  sus  tout  avoit  la  queue  horrible,  car  elle  estoit 
poy  plus  poy  moins  grosse  comme  la  pile  Sainct 
Mars  auprès  de  Langes,  et  ainsi  quarrée  avecques 
les  brancars  ny  plus  ny  moins  ennicrochez  que  sont 
les  espicz  au  blé. 

Si  de  ce  vous  esmerveillez ,  esmerveillez  vous 
dadvantaige  de  la  queue  des  béliers  de  Scythie,  qui 
pesoit  plus  trente  livres,  et  des  moutons  de  Surie, 
esquelz  fault ,  si  Tenaud  dict  vray,  affuster  une 
charrette  au  cul  pour  la  porter,  tant  elle  est  longue 
et  pesante.  Vous  ne  l'avez  pas  telle,  vous  aultres 


GARGANTUA  63 

paillards  de  plat  pays.  Et  fut  amenée  par  mer  en 
troys  carracques  et  un  brigantin,  jusques  au  port  de 
Olone  en  Thalmondoys. 

Lorsque  Grandgousier  la  veit  :  «  Voicy,  dist  il, 
bien  le  cas  pour  porter  mon  fîlz  à  Paris.  Or  çà,  de 
par  Dieu,  tout  yra  bien.  Il  sera  grand  clerc  on 
temps  advenir.  Si  n'estoient  messieurs  les  bestes, 
nous  vivrions  comme  clercs.  » 

Au  lendemain,  après  boyre,  comme  entendez, 
prindrent  chemin  Gargantua,  son  précepteur  Po- 
nocrates,  et  ses  gens,  ensemble  eubt  Eudemon,  le 
jeune  paige.  Et  par  ce  que  c'estoit  en  temps  serain 
et  bien  attrempé,  son  père  luy  feist  faire  des  botes 
fauves  :  Babin  les  nomme  brodequins. 

Ainsi  joyeusement  passèrent  leur  grand  chemin, 
et  tousjours  grand  chère,  jusques  au  dessus  de  Or- 
léans, au  quel  lieu  estoit  une  ample  forest  de  la 
longueur  de  trente  et  cinq  lieues,  et  de  largeur  dix 
et  sept,  ou  environ.  Icelle  estoit  horriblement  fer- 
tile et  copieuse  en  mousches  bovines  et  freslons,  de 
sorte  que  c'estoit  une  vraye  briguanderie  pour  les 
pauvres  jumens,  asnes  et  chevaulx.  Mais  la  jument 
de  Gargantua  vengea  honnestement  tous  les  oui- 
trages  en  icelle  perpétrés  sus  les  bestes  de  son 
espèce  par  un  tour  duquel  ne  se  doubtoient  mie , 
car  soubdain  qu'ilz  feurent  entrez  en  la  dicte  forest, 
et  que  les  freslons  luy  eurent  livré  l'assault,  elle 
desguaina  sa  queue,  et  si  bien  s'escarmouchant  les 
esmoucha  qu'elle  en  abatit  tout  le  boys  :  à  tord,  à 


64  LIVRE   I,    CHAPITRE   XVI 

travers,  deçà,  delà,  par  cy,  par  ia,  de  long,  de 
large,  dessus,  dessoubz,  abatoit  boys  comme  un 
fauscheur  faict  d'herbes ,  en  sorte  que  depuis  n'y 
eut  ne  boys  ne  freslons,  mais  feut  tous  le  pays  re- 
duict  en  campaigne. 

Quoy  voyant,  Gargantua  y  print  plaisir  bien 
grand,  sans  aultrement  s'en  vanter,  et  dist  à  ses 
gens  :  a  Je  trouve  beau  ce  » ,  dont  fut  depuis  ap- 
pelé ce  pays  la  Beauce.  Mais  tout  leur  desjeuner 
feut  par  baisler  :  en  mémoire  de  quoy  encores  de 
présent  les  gentilz  hommes  de  Beauce  desjeu- 
nent  de  baislér,  et  s'en  trouvent  fort  bien,  et  n'en 
crachent  que  mieulx. 

Finablement  arrivèrent  à  Paris,  auqueliieu  se  re- 
fraischit  deux  ou  troys  jours,  faisant  chère  lye  avec- 
ques  ses  gens,  et  s'enquestant  quelz  gens  sçavans 
estoient  pour  lors  en  ia  ville ,  et  quel  vin  on  y 
beuvoit. 

CHAPITRE  XVII 

Comment  Gargantua  paya  sa  bien  venue  es  Parisiens, 
et  comment  il  print  les  grosses  cloches  de  l'église 
Nostre  Dame. 

UELQUES  jours  aprés  qu'ilz  se  feurent 
refraichiz,  il  visita  la  ville,  et  fut  veu 
de  tout  le  monde  ^n  grande  admira- 
tion. Car  le  peuple  de  Paris  est  tant 
sot,  tant  badaud  et  tant  inepte  de  nature,  qu'un 


GARGANTUA  65 

basteleur,  un  porteur  de  rogatons ,  un  mulet  avec* 
ques  ses  cymbales,  un  vielleux  au  mylieu  d'un  car- 
refour, assemblera  plus  de  gens  que  ne  feroît  un 
bon  prescbeur  evangelicque. 

Et  tant  molestement  le  poursuyvirent  qu'il  feut 
contrainct  soy  reposer  suz  les  tours  de  l'église 
Nostre  Dame.  Auquel  lieu  estant,  et  voyant  tant 
de  gens  à  l'entour  de  soy,  dist  clerement  : 

«  Je  croy  que  ces  marroufles  veulent  que  je  leurs 
paye  icy  ma  bien  venue  et  mon  proficiat^  C'est 
raison.  Je  leur  voys  donner  le  vin,  mais  ce  ne  sera 
que  par  rys.  » 

Lors,  en  soubriant,  destacha  sa  belle  braguette, 
et,  tirant  sa  mentule  en  l'air,  les  compissa  si  aigre- 
ment qu'il  en  noya  deux  cens  soixante  mille  quatre 
cens  dix  et  huyt,  sans  les  femmes  et  petiz  enfants. 

Quefque  nombre  d'iceulx  évada  ce  pissefort  a 
legiereté  des  pieds.  £t  quand  furent  au  plus  hault 
de  l'Université ,  suans ,  toussans ,  crachans ,  et  hors 
d'halene,  commencèrent  à  renier  et  jurer,  les  ungs 
en  cholere,  les  aultres  par  rys.  «  Carymary,  Cary- 
mara  1  Par  saincte  Mamye ,  nous  son  baignez  par 
rys  » ,  dont  fut  depuis  la  ville-  nommée  Paris ,  la- 
quelle au  paravant  on  appelloit  Leucece,  comme  dict 
Strabo,  lih,  iiij,  c'est  à  dire  en  grec  BlanchetU, 
pour  les  blanches  cuisses  des  dames  dudict  lieu. 

Et  par  aultant  que  à  ceste  nouvelle  imposition 
du  nom  tous  les  assistansjurerentchascunlesSaincts 
de  sa  paroisse,  les  Parisiens,  qui  sont  faictz  de  tou- 
Rabelais.    /.  o 


66  LIVRE   I,    CHAPITRE   XVII 

tes  gens  et  toutes  pièces,  sont  par  nature  et  bons 
jureurs  et  bons  juristes,  et  quelque  peu  oultrecuy- 
dez.  Dont  estime  Joaninus  de  Barranco,  Libro  De 
copiositate  reverentiarum,  que  sont  dictz  Parrkesiens 
en  grecisme,  c'est  à  dire  fiers  en  parier. 

Ce  faict,  considéra  les  grosses  cloches  que  es- 
toient  esdictes  tours,  et  les  feist  sonner  harmonieu- 
sement. Ce  que  faisant,  luy  vint  en  pensée  qu'elles 
serviroient  bien  de  campanes  au  coul  de  sa  jument, 
laquelle  il  vouloit  renvoier  à  son  père  toute  char- 
gée de  froumaiges  de  Brye  et  de  harans  frays.  De 
faict,  les  emporta  en  son  logis. 

Ce  pendant  vint  un  commandeur  jambonnier  de 
sainct  Antoine  pour  faire  sa  queste  suille,  lequel, 
pour  se  faire  entendre  de  loing  et  faire  trembler  le 
lard  au  charnier ,  les  voulut  emporter  furtivement , 
mais  par  honnesteté  les  laissa,  non  parce  qu'elles 
estoient  trop  chauldes,  mais  parce  qu'elles  estoient 
quelque  peu  trop  pesantes  à  la  portée.  Cil  ne  fut 
pas  celluy  de  Bourg,  car  il  est  trop  de  mes  amys. 

Toute  la  ville  feut  esmeue  en  sédition,  comme 
vous  sçàvez  que  à  ce  ils  sont  tant  faciles  que  les 
nations  estranges  s'esbahissent  de  la  patience  des 
Roys  de  France,  lesquelz  aultrement  par  bonne 
justice  ne  les  refrènent,  veuz  les  inconveniens  qui 
en  sortent  de  jour  en  jour.  Pleust  à  Dieu  que  je 
sceusse  l'officine  en  laquelle  sont  forgez  ces  schis- 
mes et  monopoles  pour  les  mettre  en  évidence  es 
confraries  de  ma  paroisse.  Croyez  que  le  lieu  au- 


GARGANTUA  67 

quel  convia t  le  peuple  tout  folfré  et  habaliné  feut 
Nesie,  où  lors  estoit,  maintenant  n'est  plus,  Toracle 
de  Lucece.  Là  feut  proposé  le  cas,  et  remonstré 
l'inconvénient  des  cloches  transportées. 

Après  avoir  bien  ergoté  pro  et  contra,  feut  con- 
clud  en  Baralipton  que  Ton  envoyroit  le  plus  vieux 
et  suffisant  de  la  Faculté  vers  Gargantua  pour  luy 
remonstrer  l'horrible  inconvénient  de  la  perte  d'i- 
celles  cloches.  £t,  nonobstant  la  remonstrance  d'aul- 
cuns  de  l'Université  qui  alleguoient  que  ceste 
charge  mieulx  competoit  à  un  orateur  que  à  un  so- 
phiste, feut  à  cest  affaire  esleu  nostre  maistre  Ja- 
notus  de  Bragmardo. 

CHAPITRE  XVIII 

Comment  Janotus  de  Bragmardo  feut  envoyé  pour 
recouvrer  de  Gargantua  les  grosses  cloches, 

,AiSTjiE  Janotus,  tondu  à  laCesarine, 
vestu  de  son  lyripipion  à  l'antique,  et 
bien  antidote  l'estomac  de  coudignac 
de  four  et  eau  beniste  de  cave,  se 
transporta  au  logis  de  Gargantua,  touchant  davant 
soy  troys  vedeaulx  à  rouge  muzeau,  et  trainant 
après  cinq  ou  six  maistres  inertes ,  bien  crottez  à 
profit  de  mesnaige. 

A  l'entrée  les  rencontra  Ponocrates,  et  eut 
frayeur  en  soy,  les  voyant  ainsi  desguisez ,  et  pen- 


68  LIVRE    I,    CHAPITRE   XVIII 

soit  que  feussent  quelques  masques  hors-  du  sens. 
Puis  s'enquesta  à  quelqu'un  desdictzmaistres  inertes 
de  la  bande  que  queroit  ceste  mosmerie?  Il  luy 
feut  respondu  qu'ilz  demandoient  les  cloches  leurs 
estre  rendues. 

Soubdain  ce  propos  entendu,  Ponocrates  courut 
dire  les  nouvelles  à  Gargantua,  affin  qu'il  feust 
prest  de  la  responce,  et  deliberast  sur  le  champ  ce 
que  estoit  de  faire.  Gargantua,  admonesté  du  cas, 
appella  à  part  Ponocrates  son  précepteur,  Philoto- 
mie  son  maistre  d'hostel.  Gymnaste  son  escuyer, 
et  Eudemon,  et  sommairement  conféra  avecques 
eulx  sus  ce  que  estoit  tant  à  faire  que  à  respondre. 

Tous  feurent  d*advis  que  on  les  menast  au  re- 
traict  du  goubelet,  et  là  on  les  feist  boyre  rustre- 
ment;  et,  affin  que  ce  tousseux  n'entrast  en  vaine 
gloire  pour  à  sa  requeste  avoir  rendu  les  cloches, 
Ton  mandast,  cependent  qu'il  chopineroit,  quérir  le 
prevost  de  la  Ville,  le  recteur  de  la  Faculté,  le 
vicaire  de  l'église,  esquelz,  davaot  que  le  sophiste 
eust  proposé  sa  commission,  l'on  delivreroit  les  clo- 
ches. Après  ce,  iceulx  presens,  l'on  oyroit  sa  belle 
harangue.  Ce  que  fut  faict,  et,  les  susdictz  arrivez, 
le  sophiste  feut  en  plene  salle  introduict,  et  com- 
mença ainsi  que  s'ensuit  en  toussant  : 


GARGANTUA  69 


CHAPITRE  XIX 

La  harangue  de  maistre  Janotus  de  Bragmardo,  faicte 
à  Gargantua  pour  recouvrer  les  cloches. 

hen  !  hen  !  hen  !  Mna  dies.  Monsieur, 
Mna  dies,  et  vobis.  Messieurs.  Ce  ne 
seroyt  que  bon  que  nous  rendissiez 
noz  cloches,  car  elles  nous  font  bien 
besoing.  Hen  !  hen  1  hasch  !  Nous  en  avions  bien 
aultresfoys  refusé  d«  bon  argent  de  ceulx  de  Lon- 
dres en  Cahors,  sy  avions  nous  de  ceux  de  Bour- 
.  deaubc'en  Brye,  qui  les  vouloient  achapter  pour  la 
substantificque  qualité  de  la  complexion  élémen- 
taire que  est  entronificquée  en  la  terreistreité 
de  leur  nature  quidditative  pour  extraneizer  les  ha- 
lotz  et  les  turbines  suz  noz  vignes,  vrayement  non 
pas  nostres,  mais  d'icy  auprès.  Car,  si  nous  perdons 
le  piot,  nous  perdons  tout,  et  sens  et  loy.  Si  vous 
nous  les  rendez  à  ma  requeste ,  je  y  guaigneray  six 
pans  de  saulcices,  et  une  bonne  paire  de  chausses, 
que  me  feront  grand  bien  à  mes  jambes,  ou  ilz  ne 
me  tiendront  pas  promesse.  Hol^par  Dieu,  Domine^ 
une  pair  de  chausses  est  bon.  Et  vir  sapiens  non 
ahhorrebit  eam.  Ha  !  ha  I  il  n'a  pas  paire  de  chausses 
qui  veult.  Je  le  sçay  bien  quant  est  de  moy.  Ad- 
visez.  Domine,  il  y  a  dixhuyt  jours  que  je  suis  àma- 
tagraboliser  ceste  belle  harangue.  Keddite  qux  sunt 
CxsarisCxsari,  et  qux  sunt  Dei  Deo.Ibi  jacet  lepus. 


yo  LIVRE   I,    CHAPITRE   XIX 

Par  ma  foy,  Domine,  si  vous  voulez  souper  avec- 
ques  moy  in  caméra,  par  le  corps  Dieu,  charitatis, 
nos  faciemus  bonum  chérubin.  Ego  occidi  unum  por- 
cum,  et  ego  habet  bon  vino.  Mais  de  bon  vin  on  ne 
peult  faire  maulvais  latin. 

Or  sus,  de  parte  Dei,  date  nobis  clochas  nostras. 
Tenez,  je  vous  donne  de  par  la  Faculté  ung  Ser- 
mones  de  Utino  que  utinam  vous  nous  baillez  nos 
cloches.  Vultis  etiam  pardonos^Per  diem,  vos  habebitis 
et  nihil  poyabitis. 

O  Monsieur,  Domine,  cloc^idonnaminor  nobis. 
Dea,  est  bonum  urbis.  Tout  le  monde  s'en  sert.  Si 
vostre  jument  s'en  trouve  bien,  aussi  faict  nostre 
Faculté  qux  comparata  est  jumentis  insipitntibus,  et 
similis  facta  est  e/s,  Psalmo  nescio  quo;  si  Tavoys  je 
bien  quotté  en  mon  paperat,  et  est  unum  bonum 
Achilles.  Hen!  hen!  ehenl  hasch! 

Ça,  je  vous  prouve  que  me  les  doibvez  bailler. 
Ego  sic  argumentor  : 

Omnis  clocha  clochabilis  in  clocherio  clochando, 
clochans  clochativo  clochare  facit  clochabiliter  clo- 
chantes. Parisius  habet  clochas.  Ergo  gluc. 

Ha  1  ha  !  ha  !  C'est  parlé  cela  !  Il  est  in  tertio,pri- 
mx,  en  Darii  ou  ailleurs.  Par  mon  ame,  j'ay  veu  le 
temps  que  je  faisois  diables  de  arguer,  mais  de  pré- 
sent je  ne  fais  plus  que  resver,  et  ne  me  fault  plus 
dorénavant  que  bon  vin,  bon  lict,  le  dos  au  feu, 
le  ventre  à  table,  et  escuelle  bien  profonde. 

Hayl  Domine,  je  vous  pry,  in  nomine  Patris  et 


GARGANTUA 


7 


FUii  et  Spiritus  Sancti,  Amen,  que  vous  rendez  nos 
cloches,  et  Dieu  vous  guard  de  mal,  et  Nostre  Dame 
de  santé,  qui  vivit  et  régnât  per  omnia  secula  seculô^ 
rum.  Amen.  Hen!  haschl  ehasch!  grenhenhasch  ! 

Vtrum  enim  vero,  quando  quidem,  dubio  procul, 
edfpoly  quoniamy  ita,  certe,  meus  Deus  fiduSy  une 
ville  sans  cloche  est  comme  un  aveugle  sans  baston, 
un  asne  sans  cropiere,  et  une  vache  sans  cymbales. 
Jusques  à  ce  que  nous  les  ayez  rendues,  nous  ne  ces- 
serons de  crier  après  vous  comme  un  aveugle  qui  a 
perdu  son  baston,  de  braisler  comme  un  asne  sans 
cropiere,  et  de  bramer  comme  une  vache  sans  cym- 
bales. 

Un  quidam  latinisateur,  demourant  prés  l'hostel 
Dieu,  dist  une  foys,  allegant  l'autorité  d'ung  Ta- 
ponnus,  (je  faulx,  c'estoit  Pontanus,  poète  séculier), 
qu'il  desiroit  qu'elles  feussent  de  plume,  et  le  ba- 
tail  feust  d'une  queue  de  renard,  pource  qu'elles 
luy  engendroient  la  chronique  aux  tripes  du  cer- 
veau, quand  il  composoit  ses  vers  carminiformes. 
Mais 

Nac  petetin  petetac, 
Ticque,  torche,  lorne, 

il  feut  declairé  hereticque  :  nous  les  faisons  comme 
de  cire.  Et  plus  n'en  dict  le  déposant.  Valete  et 
plaudite,  Calepinus  recensui,  » 


72  LIVRE    I,    CHAPITRE    XX 

CHAPITRE  XX 

Comment  le  sophiste  emporta  son  drap,  et  comment 
il  eut  procez  contre  les  aultres  maistres. 

E  sophiste  n'eut  si  toust  achevé  que 
Ponocrates  et  Eudemon  s'esclaffèrent 
de  rire  tant  profondement  que  en 
riant  cuiderent  rendre  l'ame  à  Dieu, 
ne  plus  ne  moins  que  Crassus  voyant  un  asne  couil- 
lart  qui  niangeoit  des  chardons,  et  comme  Phile- 
mon,  voyant  un  asne  qui  mangeoit  les  figues  qu'on 
avoit  apresté  pour  le  disner,  mourut  de  force  de 
rire. 

Ensemble  eulx  commença  rire  maistre  Janotus 
à  qui  mieulx  mieulx,  tant  que  les  larmes  leurs  ve- 
noient  es  yeux  par  la  véhémente  concution  de  la 
substance  du  cerveau,  à  laquelle  furent  exprimées 
ces  humiditez  lachrymales,  et  transcouUées  jouxte 
les  nerfz  optiques.  En  quoy  par  eulx  estoyt  De- 
mocrite  heraclitizant,  et  Heraclyte  democritizant 
représenté. 

Ces  rys  du  tout  sedez,  consulta  Gargantua  avec- 
ques  ses  gens  sur  ce  qu'estoit  de  faire.  Là  feut  Po- 
nocrates d'advis  qu'on  feist  reboyre  ce  bel  orateur.  Et, 
veu  qu'il  leurs  avoit  donné  de  paèse  temps  et'plusfafct 
rire  que  n'eust  faict  Songecreux,  qu'on  luy  baillast  les 
dix  pans  de  saulcice  mentionnez  en  la  joyeuse  ha- 
rangue, avecques  une  paire  de  chausses,  troys  cens  de 


GARGANTUA  ^3 

gros  boys  de  moulle,  vingt  et  cinq  muitz  de  vin, 
un  lict  à  triple  couche  de  plume  anserine,  et  une 
escuelle  bien  capable  et  profonde,  lesquelles  disoit 
estre  à  sa*vieillesse  nécessaires. 

De  tout  fut  faist  ainsi  que  avoit  esté  délibéré, 
excepté  que  Gargantua,  doubtant  que  on  ne  trou- 
vast  à  l'heure  chausses  commodes  pour  ses  jambes, 
doubtant  aussj  de  quelle  façon  mieulx  duyroient 
audict  orateur,  ou  à  la  martingualle,  qui  est  un 
pont  levis  de  cul  pour  plus  aisément  fianter,  ou  à 
la  marinière  pour  mieulx  soulaiger  les  roignons,  ou 
à  la  Souice  pour  tenir  chaulde  la  bedondaine,  ou 
à  queue  de  mertuz  de  peur  d'eschauffer  les  reins, 
luy  feist  livrer  sept  aulnes  de  drap  noir  et  troys  de 
blanche t  pour  la  doubleure.  Le  boys  feut  porté  par 
les  guaingnedeniers;  les  maistres  ez  ars  portèrent 
les  saulcices  et  escuelles;  maistre  Janot  voulut  por- 
ter le  drap. 

Un  desdictz  maistres  ,  nommé  maistre  Jousse 
Bandouille,  luy  remonstroit  que  ce  n'estoit  ho- 
neste  ny  décent  à  son  estât,  et  qu'il  le  baillast  à 
quelqu'un  d'entre  eulx. 

a  Ha  !  dist  Janotus,  Baudet,  Baudet,  tu  ne  con- 
cluds  poinct  m  modo  et  figura,  Voyia  dequoy  ser- 
vent les  suppositions,  et  parva  logicalia.  Pannus 
pro  quo  supponit^  —  Confuse,  dist  Bandouille,  et 
distributive,  —  Je  ne  te  demande  pas,  dit  Janotus, 
Baudet,  quomodo  supponit,  mais  pro  quo  :  c'est. 
Baudet,  pro  tibiis  meis.  Et  pour  ce  le  porteray  je 

10 


74  LIVRE    I,    CHAPITRE   XX 

egomety  sicut  suppositum  portât  adpositum.  »  Ainsi 
l'emporta  en  tapinois,  comme  feist  Patelin  son  drap. 

Le  bon  feut  quand  le  tousseux,  glorieusement, 
en  plein  acte  tenu  chez  les  Mathurins,  n^quist  ses 
chausses  et  saulcisses,  car  péremptoirement  luj  feu- 
rent  déniez,  par  autant  qu'il  les  avoit  eu  de  Gar- 
gantua, selon  les  informations  sus  ce  faictes.  Il  leurs 
remonstra  que  ce  avoit  esté  de  gratis,  et  de  sa  libe- 
raUté,  par  laquelle  ilz  n'estoient  mie  absoubz  de 
leurs  promesses. 

Ce  nonobstant,  luy  fut  respondu  qu'il  se  conten- 
tast  de  raison,  et  que  aultre  bribe  n'en  auroit. 

«  Raison  !  dist  Janotus,  nous  n'en  usons  poinct 
céans.  Traistres  malheureux,  vous  ne  valez  rien  ;  la 
terre  ne  porte  gens  plus  meschans  que  vous  estes, 
je  le  sçaybien;  ne  clochez  pas  devant  les  boyteux: 
j'ay  exercé  la  meschanceté  avecques  vous.  Par  la 
ratte  Dieu,  je  adv^rtiray  le  Roy  des  énormes  abus 
qui  sont  forgez  céans,  et  par  vos  mains  et  menéez, 
et  que  je  soye  ladre  s'il  ne  vous  faict  tous  vifz 
brusler  comme  bougres,  traistres,  hereticques  et  sé- 
ducteurs, ennemys  de  Dieu  et  de  vertus.  » 

Aces  mots, prindrent  articles  contre  luy;  luy, de 
l'aultre  costé,  les  feist  adjourner.  Somme,  le  procez 
fut  retenu  par  la  court,  et  y  est'encores.  Les  ma- 
gistres,  sur  ce  poinct,  feirent  veu  de  ne  soy  des- 
croter;  maistre  Janot,  avecques  ses  adherens,  feist 
veu  de  ne  se  mouscher  jusques  à  ce  qu'en  feust 
dict  par  arrest  difinitif. 


GARGANTUA  yS 

Par  ces  véuz  sont  jusques  à  présent  demourez  et 
croteux  et  morveux^  car  la  court  n'a  encores  bien 
grabelé  toutes  les  pièces  :  Tarrest  sera  donné  es 
prochaines  Calendes  grecques,  c'est  à  dire  jamais, 
comme  vous  sçavez  qu'ilz  font  plus  que  nature  et 
contre  leurs  articles  propres.  Les  articles  de  Paris 
chantent  que  Dieu  seul  peult  faire  choses  infinies. 
Nature  rien  ne  faict  immortel,  car  elle  mect  fin  et 
période  à  toutes  choses  par  elle  produictes;  car 
omnia  orta  cadunty  etc.  Mais  ces  avalleurs  de  fri- 
mars  font  les  procès  davant  eux  pendens  et  infiniz 
et  immortelz.  Ce  que  faisans,  ont  donné  lieu  et 
vérifié  le  dict  de  Chilon,  Lacedemonien ,  con- 
sacré en  Delphes,  disant  misère  estre  compaigne 
de  procès  et  gens  playdoiens  misérables ,  car 
plus  tost  ont  fin  de  leur  vie  que  de  leur  droict  pré- 
tendu. 


CHAPITRE  XXI    * 

L'estude  de  Gargantua  sdon  la  discipline  de  ses 
précepteurs  sophistes, 

ES  premiers  jours  ainsi  passez  et  les 
cloches  /émises  en  leur  lieu ,  les  ci- 
toyens de  Paris,  par  recongnoissance 
de  ceste  honnesteté,  se  offrirent  d'en- 
tretenir et  nourrir  sa  jument  tant  qu'il  luy  plairoit, 
ce  que  Gargantua  print  bien  à  gré,  et  l'envoyèrent 


76  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXI 

vivre  en  la  forest  de  Bière.  Je  croy  qu'elle  n'y  soyt 
plus  maintenant. 

Ce  faict,  voulut  de  tout  son  sens  estudier  à  la 
discrétion  de  Ponocrates;  mais  icelluy,  pour  le 
commencement,  ordonna  qu'il  feroit  à  sa  manière 
accoustumée,  affin  d'entendre  par  quel  moyen,  en 
si  long  temps,  ses  antique»  précepteurs  l'avoient 
rendu  tant  fat,  niays  et  ignorant. 

Il  dispensoit  doncques  son  temps  en  telle  façon 
que  ordinairement  il  s'esveilloit  entre  huyt  et  neuf 
heures,  feust  jour  ou  non  :  ainsi  l'avoient  ordonné 
ses  regens  antiques,  alleguans  ce  que  dict  David  : 
Vanum  est  vohis  ante  lucem  surgere. 

Puis  se  guambayoit,  penàdoit  et  paillardoit  parmy 
le  lîct  quelque  temps  pour  mieulx  esbaudir  ses  es- 
peritz  animaulx,  et  se  habiloit  selon  la  saison  ;  mais 
voluntiei-s  portoit-il  une  grande  et  longue  robbe 
de  grosse  frize  fourrée  de  renards;  après  se  pei- 
gnoit  du  peigne  de  Almain,  c'estoit  des  quatre 
doigtz  et  le  poulce,  car  ses  précepteurs  disoient 
que  soy  aultrement  pigner,  laver  et  nettoyer,  estoit 
perdre  temps  en  ce  monde. 

Puis  fiantoit,  pissoyt,  rendoyt  sa  gorge,  rottoit, 
pettoyt,  baisloyt,  crachoyt,  toussoyt,  sangloutoyt, 
esternuoyt  et  se  morvoyt  en  archidiacre,  et  desjeu- 
noyt  pour  abatre  la  rouzée  et  maulvais  aer  :  belles 
tripes  frites,  belles  charbonnades,  beaulx  jambons, 
belles  cabirotades  et  force  soupes  de  prime. 

Ponocrates  luy  remonstroit  que  tant  soubdain  ne 


GARGANTUA  77 

debvoit  repaistre  au  partir  du  lict  sans  avoir  pre- 
mièrement faict  quelque  exercice.  Ga^antua  res- 
pondit  :  a  Quoy!  n'ay  je  faict  suffisant  exercice? 
Je  me  suis  vauitré  six  ou  sept  tours  parmy  le  lict 
devant  que  me  lever.  Ne  est  ce  assez?  Le  pape 
Alexandre  ainsi  faisoit,  par  le  conseil  de  son  medi- 
cin  juif,  et  vesquit  jusques  à  la  mort  en  despit  des 
envieux.  Mes  premiers  maistres  me  y  ont  acous- 
tuméy  disans  que  le  desjeuner  faisoit  bonne  mé- 
moire ;  pourtant  y  beuvoient  les  premiers.  Je  m'en 
trouve  fort  bien  et  n'en  disne  que  mieulx. 

Et  me  disoit  maistre  Tubal,  qui  feut  premier  de 
sa  licence  à  Paris,  que  ce  n'est  tout  l'advantaige  de 
courir  bien  toust,  mais  bien  de  partir  de  bonne 
heure;  aussi  n'est  ce  la  santé  totale  de  nostre  hu- 
manité boyre  à  tas,  à  tas,  à  tas,  comme  canes, 
mais  ouy  bien  de  boyre  matin.  Unde  versus  : 

m 

Lever  matin  n'est  poinct  bon  heur', 
Boyre  matin  est  le  meilleur.  » 

Après  avoir  bien  à  poinct  desjeuné,  alloit  à  l'é- 
glise ,  et  luy  pourtoit  on  dedans  un  grand  penier 
un  gros  bréviaire  empantophlé,  pesant,  tant  en 
gresse  que  en  fremoirs  et  parchemin,  poy  plus  poy 
moins,  unze  quintaulx  six  livres;  là  oyoit  vingt  et 
six  ou  trente  messes.  Ce  pendent  venoit  son  diseur 
d'heures  en  place  empaletocqué  comme  une  duppe, 
et  tresbien  antidote  son  alaine  à  force  syrop  vigno- 
iat;  avecques  icelluy  marmonnoit  toutes  ses  kyrielles. 


78  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXI 

et  tant  curieusement  les  espluschoit  qu'il  n'en  tom- 
boit  un  seuL grain  en  terre 

Au  partir  de  l'église,  on  luy  amenoit  sur  une 
traine  à  beufz  un  faratz  de  patenostres  de  Sainct 
Claude  aussi  grosses  chacune  qu'est  le  mouUe  d'un 
bonnet,  et,  se  pourmenant  par  les  cloistres,  gale- 
ries ou  jardin,  en  disoit  plus  que  seze  hermites. 

Puis  estudioit  quelque  meschante  demje  heure, 
les  jeulx  assis  dessus  son  livre.  Mais,  comme  dit  le 
Comicque,  son  ame  estoit  en  la  cujsine. 

Pissant  doncq  plein  urinai,  se  asséoyt  à  table.  Et, 
par  ce  qu'il  estoit  naturellement  phlegmaticque, 
commençoit  son  repas  par  quelques  douzcines  de 
jambons,  de  langues  de  beuf  fumées,  de  boutar- 
gues,  d'andouilles ,  et  telz  aultres  avant  coureurs 
de  vin. 

Ce  pendent  quatre  de  ses  gens  luy  gettoient  en 
la  bouche  l'un  après  l'autre  continuement  mous- 
tarde  à  pleines  palerées  ;  puis  beuvoit  un  horrificque 
traict  de  vin  blanc  pour  luy  soulaiger  les  roignons. 
Après,  mangeoit,  selon  la  saison,  viandes  à  son 
appétit,  et  lors  cessoit  de  manger  quand  le  ventre 
luy  tiroit. 

A  boyre  n'avoit  poinct  fin  ny  canon,  car  il  disoit 
que  les  metes  et  bournes  de  boyre  estoient  quand, 
la  personne  beuvant,  le  liège  de  ses  pantoufles  en- 
floit  en  hault  d'un  demy  pied. 


GARGANTUA 


79 


CHAPITRE  XXII 
Les   Jeux   de   Gargantua. 

uis,  tout  lordement  grignotant  d'un 
transon  de  Grâces,  se  lavoit  les  mains 
de  vin  frais,  s'escuroit  les  dens  avec 
un  pied  de  porc,  et  devisoit  joyeuse- 
ment avec  ses  gens. 

Puis,  le  verd  estendu,  l'on  desployoit  force 
chartes,  force  dez,  et  renfort  de  tabliers.  Là 
jouoyt  : 


au  flux, 

à  la  prime, 

à  la  vole, 

à  la  pille^ 

à  la  triumphe, 

à  la  Picardie, 

au  cent, 

à  l'espinay, 

à  la  malheureuse, 

au  fourby, 

à  passe  dix, 

à  trente  et  ung, 

à  pair  et  séquence, 

à  trois  cens, 

au  malheureux, 

à  la  condemnade, 

à  la  charte  virade. 


au  maucontent, 

au  lansquenet, 

au  cocu, 

à  Qui  a  si  parle, 

à  Pille,  nade,  jocque,  fore, 

à  mariaige, 

au  gay, 

à  l'opinion, 

à  Qui   faict  Vung  faict 

Vaultre, 
à  la  séquence, 
aux  luettes, 
au  tarau, 
à  Coquinbert  qui  gaigne 

perd, 
au  Beliné, 
au  torment, 


8o 


LIVRE   I,    CHAPITRE  XXII 


à  la  ronfle, 

au  glic, 

aux  honneurs, 

à  la  mourre, 

aux  eschetz, 

au  renard, 

aux  marelles, 

aux  vasches, 

à  la  blanche, 

à  la  chance, 

à  trois  dez, 

aux  tables, 

à  la  nicnocque, 

au  lourche, 

à  la  renette, 

au  barignin, 

au  trictrac, 

à  toutes  tables, 

aux  tables  rabatues^ 

au  reniguebieu, 

au  forcé, 

aux  dames, 

à  la  babou, 

à  primus  secundus, 

au  pied  du  Cousteau, 

aux  clefz, 

au  franc  du  carreau, 

à  pair  ou  non, 

à  croix  ou  pille. 


aux  martres, 

aux  pingres, 

à  la  bille, 

au  savatier, 

au  hybou, 

au  dorelot  du  lièvre, 

à  la  tirelitantaine, 

à  Cochonnet  va  devant, 

aux  pies, 

à  la  corne, 

au  beuf  violé, 

à  la  chevêche, 

à  Je  te  pinse  sans  rire, 

à  picoter, 

à  déferrer  Tasne, 

à  la  jautru, 

au  Bourry  bourry  zou, 

à  Je  m'assis, 

à  la  barbe  d'oribus, 

à  la  bousquine, 

à  Tire  la  broche, 

à  la  boutte  foyre, 

à  Compère  prestez  moy 

vostre  sac, 
à  la  couille  de  bélier, 
à  boute  hors, 
à  figues  de  Marseille, 
à  la  mousque, 
à  l'archer  tru. 


GARGANTUA 


8 


à  escorcher  le  renard, 
à  la  ramasse, 
au  croc  madame, 
à  vendre  l'avoine, 
à  souffler  le  charbon, 
aux  responsailles, 
au  juge  vif  et  juge  mort, 
à  tirer  les  fers  du  four, 
au  fault  villain, 
aux  c aille teaux, 
au  bossu  aulican, 
à  Sainct  Trouvé, 
à  pinse  morille, 
au  poirier, 
à  pimpompet, 
au  triori, 
au  cercle, 
à  la  truje, 

à  ventre  contre  ventre, 
aux  combes, 
à  la  vergette, 
au  palet, 
au  J*en  suis, 
à  foucquet, 
aux  quilles, 
au  rampeau, 
à  la  boulle  plate, 
au  vireton, 
au  pîcquarome, 
Rabelais.  I. 


à  rouchemerde, 

à  Angenart, 

à  la  courte  boulle, 

à  la  griesche, 

à  la  recoquillette, 

au  cassepot, 

à  montaient, 

à  la  pyrouete, 

au  jonchées, 

au  court  baston, 

au  pyrevollet, 

à  cline  muzete, 

au  picquet, 

à  la  blancque, 

au  furon, 

à  la  seguette, 

au  chastelet, 

à  la  rengée, 

à  la  foussette, 

au  ronfiart, 

à  la  trompe, 

au  mojne, 

au  tenebry, 

à  Tesbahy, 

à  la  soulle, 

à  la  navette, 

à  fessart, 

au  ballay, 

à  StCosmeje  teviens  adorer. 


1 1 


82 


LIVRE    I,    CHAPITRE   XXII 


à  escharbot  le  brun, 
à  Je  vous  prens  sans  vtrd, 
à  Bitn  tt  htau  s'en  va 

Quaresme, 
au  chesne  forchu, 
au  chevau  fondu, 
h  la  queue  au  loup, 
à  pet  en  gueuUe, 
à  Guillemin  baille  my  ma 

lance, 
à  la  brandetle, 
au  treseau, 
au  bouleau, 
à  la  mousche, 
à  la  Migne  migne  beufy 
au  propous, 
à  neuf  mains, 
au  chapifou, 
au  pontz  cheuz, 
à  Colin  bridé, 
à  la  groUe, 
au  cocquantin, 
à  Colin  Maillard» 
à  myrelimofle, 
à  mouschart, 
au  crapault, 
à  la  crosse, 
au  piston, 
au  bille  boucquet. 


aux  roynes, 

aux  mestiers, 

à  teste  à  teste  bechevel, 

au  pinot, 

à  maie  mort, 

aux  croquinoUes, 

à  laver  la  coiffe  ma  dame» 

au  belusteau, 

à  semer  Tavoyne, 

à  briffault, 

au  molinet, 

à  Defendo, 

à  la  virevouste, 

à  la  bacule, 

au  laboureur, 

à  la  chevêche, 

aux   escoublettes  enrai- 

gées, 
à  la  beste  morte, 
à  Monte  monte   l'esche'- 

letle, 
au  pourceau  mory, 
à  cul  salle, 
au  pigonnet, 
au  tiers, 
à  la  bourrée, 
au  sault  du  buisson, 
à  croyzer, 
à  la  cutte  cache, 


GARGANTUA  83 

à  la  maille  bourse  en  cul,  au  picandeau, 

au  nid  de  la  bondrée,  à  croqueteste, 

au  passavant,  à  la  groUe, 

à  la  figue,  à  la  grue, 

aux  petarrades,  à  taillecoup, 

à  pillemoustarde,  aux  nazardes, 

à  cambos,  aux  allouettes, 

à  la  recheute,  aux  chinquenaudes. 

Après  avoir  bien  joué,  sassé,  passé  et  beluté 
temps,  convenoit  boire  quelque  peu  :  c'estoient 
unze  peguadz  pour  homme;  et  soubdain  après 
bancqueter,  c'estoit  sus  un  beau  banc  ou  en  beau 
plein  lict  s'estendre  et  dormir  deux  ou  troys  heures, 
sans  mal  penser  ny  mal  dire. 

Luy  esveillé  secouoit  un  peu  les  aureilles.  Ce 
pendent  estoit  apporté  vin  frais  ;  là  beuvoyt  mieulx 
que  jamais. 

Ponocrates  luy  remonstroit  que  c'estoit  mauvaise 
diète  ainsi  boyre  après  dormir,  a  C'est,  respon- 
dist  Gargantua,  la  vraye  vie  des  pères.  Car  de  ma 
nature  je  dors  salle,  et  le  dormir  m*a  valu  autant 
de  jambon.  » 

Puis  commençoit  estudier  quelque  peu,  et  pâte- 
nostres  en  avant,  pour  lesquelles  mieulx  en  forme 
expédier  montoit  sus  une  vieille  mulle,  laquelle 
avoit  servy  neuf  roys.  Ainsi  marmotant  de  la 
bouche  et  dodelinant  de  la  teste,  alloit  veoir  pren- 
dre quelque  connil  aux  fiUetz. 


84  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXII 

Au  retour  se  transportoit  en  la  cuysine  pour 
sçavoir  quel  roust  estoit  en  broche. 

Et  souppoit  tresbien,  par  ma  conscience,  et  vo- 
luntiers  convioit  quelques  beuveurs  de  ses  voisins, 
avec  lesquelz  beuvant  d'autant,  comptoient  des 
vieux  jusques  es  nouveaulx.  Entre  aultres  avoit 
pour  domesticques  les  seigneurs  du  Fou ,  de  Gour— 
ville,  de  Grignault  et  de  Marigny. 

Après  souper  venoient  en  place  les  beaux  évan- 
giles de  boys,  c'est  à  dire  force  tabliers,  ou  le  beau 
flux,  «  un,  deux,  troys  » ,  ou  «  à  toutes  restes  »  pour 
abréger,  ou  bien  alloient  veoir  les  garses  d'entour^ 
et  petitz  banquetz  parmy,  collations  et  arrierecol- 
lations.  Puis  dormoit  sans  desbrider  jusques  au  len- 
demain huipt  heures. 


CHAPITRE  XXIII 

Comment  Gargantua  feut  institué  par  Ponocrates  en. 
telle  discipline  qu'il  ne  perdoit  heure  du  jour, 

UAND  Ponocrates  congneut  la  vitieuse 
manière  de  vivre  de  Gargantua,  déli- 
béra aultrement  le  instituer  en  lettres  ; 
mais  pour  les  premiers  jours  le  toléra, 

considérant  que  nature  ne  endure  mutations  soub- 

daines  sans  grande  violence. 

Pour  doncques  mieulx  son  œuvre  commencer, 

supplia  un  sçavant  medicin  de  celluy  temps  nommé 


GARGANTUA  8S 

inaistre  Théodore,  à  ce  qu'il  corisiderast  si  possible 
estoit  remettre  Gargantua  en  meilleure  voye.  Le- 
quel le  purgea  canonicquement  avecq  elebore  de 
Anticyre,  et  par  ce  médicament  luy  nettoya  toute 
l'altération  et  perverse  habitude  du  cerveau.  Par  ce 
moyen  aussi  Ponocrates  luy  feist  oublier  tout  ce 
qu'il  avoit  appris  soubz  ses  antiques  précepteurs, 
comme  faisoit  Timothe  à  ses  disciples  qui  avoient 
esté  instruictz  soubz  aultres  musiciens. 

Pour  mieulx  ce  faire,  l'introduisçit  es  compai- 
gnies  des  gens  sçavans  que  là  estoient,  à  l'émula- 
tion desquelz  luy  creust  l'esperit  et  le  désir  de  es- 
tudier  aultrement  et  se  faire  valoir. 

Après  en  tel  train  d'estude  le  mist  qu'il  ne 
perdoit  heure  quelconcques  du  jour,  ains  tout 
son  temps  consommoit  en  lettres  et  honeste  sça- 
voir. 

Se  esveilloit  doncques  Gargantua  environ  quatre 
heures  du  matin.  Ce  pendent  qu'on  le  frotoit,  luy 
estoit  leue  quelque  pagine  de  la  divine  Escripture, 
haultement  et  clerement,  avec  pronunciation  com- 
pétente à  la  matière,  et  à  ce  estoit  commis  un 
jeune  paige  natif  de  Basché,  nommé  Anagnostes. 
Selon  le  propos  et  argument  de  ceste  leçon  sou- 
ventesfoys  se  adonnoit  à  révérer,  adorer,  prier  et 
supplier  le  bon  Dieu,  duquel  la  lecture  monstroit 
la  majesté  et  jugemens  merveilleux. 

Puis  alloit  es  lieux  secretz  faire  excrétion  des  di- 
gestions naturelles.  Là,  son  précepteur  repetoit  ce 


86  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXIII 

que  avoit  esté  leu,  iuy  exposant  les  poinctz  plus 
obscurs  et  difficiles. 

Eulx  retomans  consideroient  Testât  du  ciel,  si 
tel  estoit  comme  Tavoient  noté  au  soir  précèdent, 
et  quelz  signes  entroit  le  soleil,  aussi  la  lune,  pour 
icelle  journée. 

Ce  faict,  estoit  habillé,  peigné,  testonné,  accous- 
tré  et  parfumé,  durant  lequel  temps  on  luy  repetoit 
les  leçons  du  jour  d'avant.  Luy  mesmes  les  disoit 
par  cueur,  et  y  fondoit  quelques  cas  practicques  et 
concernens  Testât  humain,  lesquelz  ilz  estendoient 
aulcunes  foys  jusquesdeux  ou  troys  heures,  mais  or- 
dinairement cessoient  lors  qu'il  estoit  du  tout  habillé. 

Puis  par  troys  bonnes  heures  luy  estoit  faicte 
lecture. 

Ce  faict,  yssoient  hors,  tousjours  conferens  des 
propoz  de  la  lecture,  et  se  desportoient  en  Brac- 
que,  ou  es  prez,  etjouoient  à  la  balle,  à  la  paulme, 
à  la  pile  trigone,  galentement  se  exercens  les  corps 
comme  ilz  avoient  les  âmes  au  paravant  exercé. 

Tout  leur  jeu  n'estoit  qu'en  liberté,  car  ilz 
laissoient  la  partie  quand  leur  plaisoit,  et  cessoient 
ordinairement  lors  que  suoient  parmy  le  corps,  ou 
estoient  aultrement  las.  Adoncq  estoient  tresbien 
essuez  et  frottez,  changeoient  de  chemise,  et,  doul- 
cément  se  pourmenans,  alloient  veoir  sy  le  disner 
estoit  prest.  Là,  attendens,  recitoient  clerement  et 
eloquentement  quelques  sentences  retenues  de  la 
leçon. 


GARGANTUA  8? 

Ce  pendent  monsieur  l'appétit  venoit,  et  par 
bonne  oportunité  s'asseoient  à  table. 

Au  commencement  du  repas  estoit  leue  quelque 
histoire  plaisante  des  anciennes  prouesses,  jusques 
à  ce  qu'il  eust  prins  son  vin.  Lors,  si  bon  sembloit, 
on  continuôit  la  lecture,  ou  commenceoient  à  deviser 
joyeusement  ensemble,  parlans  pour, les  premiers 
moys  de  la  vertus,  propriété,  efficace  et  nature  de 
tout  ce  que  leur  estoit  servy  à  table  :  du  pain,  du 
vin,  de  l'eau,  du  sel,  des  viandes,  poissons,  fruictz, 
herbes,  racines,  et  de  l'apprest  d'icelles.  Ce  que 
faisant,  aprint  en  peu  de  temps  tous  les  passaiges 
à  ce  competens  en  Pline,  Athené,  Dioscorides, 
Jullius  Pollux,  Galen,  Porphyre,  Opian,  Po- 
lybe,  Heliodore,  Aristoteles,  iElian  et  aultres. 
Iceulx  propos  tenus,  faisoient  souvent,  pour  plus 
estre  asseurez,  apporter  les  livres  susdictz  à  table. 
Et  si  bien  et  entièrement  retint  en  sa  mémoire  les 
choses  dictes  que  pour  lors  n'estoit  medicin  qui  en 
scetist  à  la  moitié  tant  comme  il  faisoit. 

Après  devisoient  des  leçons  leues  au  matin,  et, 
parachevant  leur  ^epas  par  quelque  confection  de 
cotoniat,  s'escuroit  les  dens  avecques  un  trou  de 
lentisce,  se  lavoit  les  mains  et  les  yeulx  de  belle 
eaue  fraische,  et  rendoient  grâces  à  Dieu  par  quel- 
ques beaulx  canticques  faictz  à  la  louange  de  la 
munificence  et  bénignité  divine.  Ce  faict,  on  appor- 
toit  des  chartes,  non  pour  jouer,  mais  pour  y  ap- 
prendre mille  petites  gentillesses  et  inventions  nou- 


88  LIVRE   ï,    CHAPITRE   XXIII 

velles,  lesquelles  toutes  yssoient  de  arithmétique. 

En  ce  moyen  entra  en  affection  de  icelie  science 
numérale,  et  tous  les  jours  après  disner  et  souper  y 
passoit  temps  aussi  plaisantement  qu'il  souloit  en 
dez  ou  es  chartes.  A  tant  sceut  d'icelle  et  theoric- 
que  et  practique  si  bien  que  Tunstal,  angloys  qui 
en  avoit  amglement  escript,  confessa  que  vrayement 
en  comparaison  de  luy  il  n'y  entendoit  que  le  hault 
alemant. 

Et  non  seulement  d'icelle,  mais  des  aultres  sciences 
mathematicques,  comme  géométrie,  astronomie  et 
musicque.  Car,  attendens  la  concoction  et  diges- 
tion de  son  past,  ils  faisoient  mille  joyeulx  instru- 
mens  et  figures  geometricques,  et  de  mesmes  pra- 
ticquoient  les  canons  astronomicques. 

Après  se  esbaudissoient  à  chanter  musicalement 
à  quatre  et  cinq  parties,  ou  sus  un  thème,  à  plaisir 
de  gorge.  Au  reguard  des  instrumens  de  musicque 
il  aprint  jouer  du  lue,  de  l'espinette,  de  la  harpe, 
de  la  Hutte  de  Alemant  et  à  neuf  trouz,  de  la  viole 
et  de  la  sacqueboutte. 

Geste  heure  ainsi  employée,  la  digestion  para- 
chevée, se  purgoit  des  excremens  naturelz,  puis  se 
remettoit  à  son  estude  principal  par  troys  heures 
ou  davantaige ,  tant  à  repeter  la  lecture  matutinalc 
que  à  poursuyvre  le  livre  entreprins,  que  aussi  à 
escripre  et  bien  traire  et  former  les  antiques  et  ro- 
maines lettres. 

Ce  faict,  yssoient  hors  leur  hostel;  avecques  eulx 


GARGANTUA  89 

un  jeune  gentilhomme  de  Touraîne  nommé  l'es- 
cuyer  Gymnaste,  lequel  luy  montrait  Tart  de  che- 
valerie. 

Changeant  doncques  de  vestemens,  monstoit  sus 
un  coursier,  sus  un  roussin,  sus  un  genêt,  sus  un 
cheval  barbe,  cheval  legier,  et  luy  donnoit  cent 
quarieres,  le  fai^it  voltiger  en  Tair,  franchir  le 
fossé,  saulter  le  palys,  court  tourner  en  un  cercle, 
tant  à  dextre  comme  à  senestre. 

Là  rompoit  non  la  lance,  car  c'est  la  plus  grande 
resverye  du  monde  dire  :  «  J'ay  rompu  dix  lances 
en  toumoy,  ou  en  bataille;  »  un  charpentier  le  fe- 
roit  bien,  mais  louable  gloire  est  d'une  lance  avoir 
rompu  dix  de  ses  ennemys. 

De  sa  lance  doncqasserée,  verde  et  roide,  rom- 
poit un  huys,  enfonçoit  un  harnoys,  aculloyt  une 
arbre,  enclavoyt  un  anneau,  enlevoit  une  selle 
d'armes,  un  haubert,  un  gantelet.  Le  tout  faisoit 
armé  de  pied  en  cap. 

Au  reguard  de  fanfarer  et  faire  les  petitz  popis- 
mes  sus  un  cheval,  nul  ne  le  feist  mieulx  que  luy. 
Le  voltigeur  de  Ferrare  n'estoit  .qu'un  singe  en 
comparaison.  Singulièrement  estoit  aprins/à  saul- 
ter hastivement  d'un  cheval  sus  Taultre  sans  prendre 
terre  (et  nommoit  on  ces  chevaulx  desultoyres),  et 
de  chascun  cousté,  la  lance  au  poing,  monter  sans 
estriviers,  et  sans  bride  guider  le  cheval  à  son  plai- 
sir, car  telles  choses  servent  à  discipline  militaire. 

Un  aultre  jour  se  exerceoit  à  la  hasche,  laquelle 

12 


90  LIVRE    I,    CHAPITRE   XXIII 

tant  bien  coulloyt,  tant  verdement  de  tous  pics 
reserroyt,  tant  soupplement.  avalloit  en  taille  ronde, 
qu'il  feut  passé  chevalier  d'armes  en  campaigne  et 
en  tous  essays. 

Puis  bransloit  la  picque,  sacquoit  de  Tespée  à 
deux  mains,  de  Tespée  bastarde,  de  l'espagnole, 
de  la  dague  et  du  poignard,  armé,  non  armé,  au 
boucler,  à  la  cappe,  à  la  rondelle.  I 

Couroit  le  cerf,  le  chevreuil,  Tours,  le  dain,  le 
sanglier,  le  lièvre,  la  perdrys,  le  faisant,  To tarde. 

Jouoit  à  la  grosse  balle,  et  la  faisoit  bondir  en 
Tair  autant  du  pied  que  du  poing. 

Luctoit,  couroit,  saultoit,  non  à  troys  pas  un 
sault,  non  à  clochepied,  non  au  sault  d'Alemant, 
«  car,  disoit  Gymnaste,  telz  saulx  sont  inutiles  et 
de  nul  bien  en  guerre  »,  mais  d'un  sault  persoit  un 
foussé ,  volloit  sus  une  haye ,  montoit  six  pas  en- 
contre une  muraille ,  et  rampoit  en  ceste ,  façon  à 
une  fenestre  de  la  haulteur  d'une  lance. 

Nageoit  en  parfonde  eau,  à  l'endroit,  à  l'envers, 
de  cousté,  de  tout  le  corps,  des  seulz  pieds,  une 
main  en  l'air,  en  laquelle  tenant  un  livre,  transpas- 
soit  toute  là  rivière  de  Seine  sans  icelluy  mouiller, 
et  tyrant  par  les  dens  son  manteau,  comme  faisoit 
Jules  César;  puis  d'une  main  entroit  par  grande 
force  en  basteau  ;  d'icelluy  se  gettoit  de  rechief  en 
l'eaue,  la  teste  première,  sondoit  le  parfond,  creu» 
soyt  les  rochiers,  plongeoit  es  abysmes  et  goufres  ; 
puis  icelluy  basteau  tournoit,  gouvernoit,  menoit 


GARGANTUA  91 

hastivementy  lentement,  à  fîl  d'eau,  contre  cours, 
le  retenoit  en  pleine  escluse,  d'une  main  le  guidoit, 
de  i'aultre  s'escrimoit  avec  un  grand  aviron,  ten- 
doit  le  vêle,  montoit  au  matz  par  les  traictz,  cou- 
roit  sus  les  brancquars,  adjustoit  la  boussole,  contre- 
ventoit  les  boulines,  bendoit  le  gouvernail. 

Issant  de  l'eau,  roidement  montoit  encontft  la 
montaigne,  et  devalloit  aussi  franchement;  gravoit 
es  arbres  comme  un  chat,  saultoit  de  l'une  en 
I'aultre  comme  un  escurieux,  abastoit  les  gros  ra- 
meaulx  comme  un  aultre  Milo. 

Avec  deux  poignards  asserez  et  deux  poinsons 
esprouvez  montoit  au  hault  d'une  maison  comme 
un  rat,  descendoit  puis  du  hault  en  bas  en  telle 
composition  des  membres  que  de  la  cheute  n'estoit 
aulcunement  grevé. 

Jectoit  le  dart,  la  barre,  la  pierre,  la  javeline, 
Tespieu,  la  halebarde,  enfonceoit  l'arc,  bandoit  es 
reins  les  fortes  arbalestes  de  passe,  visoit  de  l'arque- 
bouse  à  l'œil,  affeustoit  le  canon,  tyroit  à  la  butte, 
au  papegay,  du  bas  en  mont,  d'amont  en  val,  de- 
vant, de  cousté,  en  arrière,  comme  les  Parthes. 

On  luy  attachoit  un  cable  en  quelque  haulte 
tour  pendent  en  terre  :  par  icelluy  avecques  deux 
maiils  montoit,  puis  devaloit  sy  roidement  et  sy 
asseurement  que  plus  ne  pourriez  parmy  un  pré 
bien  eguallé. 

On  luy  mettoit  une  grosse  perche  apoyée  à  deux 
arbres  :  à  icelle  se  pendoit  par  les  mains,  et  d'icelle 


92  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXIII 

alloit  et  venoit  sans  des  pieds  à  rien  toucher,  que 
à  grande  course  on  ne  Teust  peu  aconcepvoir. 

Et,  pour  se  exercer  le  thorax  et  pulmon,  crioit 
comme  tous  les  diables.  Je  l'ouy  une  foys  appellant 
Eudemon  depuis  la  porte  Sainct  Victor  jusques  à 
Montmartre.  Stentor  n'eut  oncques  telle  voix  à  la 
bataille  de  Troye. 

Et,  pour  gualentir  les  nerfz,  on  luy  avoit  faict 
deux  grosses  saulmones  de  plomb,  chascune  du 
poys  de  huyt  mille  sept  cens  quintaulx,  lesquelles 
il  nommoit  alUrts.  Icelles  prenoit  de  terre  en  chas- 
cune main  et  les  eslevoit  en  Tair  au  dessus  de  la 
teste,  et  les  tenoit  ainsi  sans  soy  remuer  trojrs  quars 
d'heure  et  davantaige,  que  estoit  une  force  inimi- 
table. 

Jouoit  aux  barres  avecques  les  plus  fors,  et , 
quand  le  poinct  advenoit,  se  tenoit  sus  ses  pieds 
tant  roiddement  qu'il  se  abandoAnoit  es  plus  adven- 
tureuxen  cas  qu'ilz  le  feissent  mouvoir  de  sa  place, 
comme  jadis  faisoit  Milo,  à  l'imitation  duquel  aussi 
tenoit  une  pomme  de  grenade  en  sa  main,  et  la 
donnoit  à  qui  luy  pourroit  ouster. 

Le  temps  ainsi  employé,  luy  froté,  nettoyé  et 
refraischy  d'habillemens,  tout  doulcement  retour- 
noit,  et,  passans  par  quelques  prez  ou  aultres  lieux 
herbuz,  visitoient  les  arbres  et  plantes,  les  confe- 
rens  avec  les  livres  des  anciens  qui  en  ont  escript, 
comme  Theophraste,  Dioscorides,  Marinus,  Pline, 
Nicander,  Macer  et  Galen,  et  en   emportoient 


GARGANTUA  çS 

leurs  plenes  mains  au  logis,  desquelles  avoit  la 
charge  un  jeune  page  nommé  Rhizotome,  ensem- 
ble des  marrochons,  des  pioches,  cerfouettes,  bê- 
ches, tranches  et  aultres  instrumens  requis  à  bien 
arborîzer. 

Eulx  arrivez  au  logis,  ce  pendent  qu'on  après- 
toit  le  souper,  repetoient  quelques  passaiges  de  ce 
qu'avoit  esté  leu,  et  s'asseoient  à  table. 

Notez  icy  que  son  disner  estoit  sobre  et  frugal, 
car  tant  seulement  mangeoit  pour  refréner  les 
aboys  de  Testomach;  mais  le  soupper  estoit  co- 
pieux et  large,  car  tant  en  prenoit  que  luy  estoit 
de  besoing  à  soy  entretenir  et  nourrir,  ce  que  est 
la  vraye  diète  prescripte  par  l'art  de  bonne  et  seure 
medicine,  quoy  qu'un  tas  de  badaulx  medicins, 
herselez  en  l'officine  des  sophistes,  conseillent  le 
contraire. 

Durant  icelluy  repas  estoit  continuée  la  leçon  du 
disner  tant  que  bon  sembloit  ;  le  reste  estoit  con- 
sommé en  bons  propous,  tous  lettrez  et  utiles. 

Âpres  grâces  rendues  se  adonnoient  à  chanter 
musicalement,  à  jouer  d'instrumens  harmonieux, 
ou  de  ces  petitz  passetemps  qu'on  faict  es  chartes, 
es  dez  et  guobeletz,  et  là  demouroient  faisans 
grand'chere  et  s'esbaudissans  aulcunes  foys  jusques 
à  l'heure  de  dormir;  quelque  foys  alloient  visiter 
les  compaignies  des  gens  lettrez,  ou  de  gens  qui 
eussent  veu  pays  estranges. 

En  pleine  nuict,  davant  que  soy  retirer,  alloient 


94  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXIII 

au  lieu  de  ieur  logis  le  plus  descouvert  veoir  la 
face  du  ciel,  et  là  notoient  les  comètes,  sy  aul- 
cunes  estoient,  les  figures,  situations,  aspectz,  opr 
positions  et  conjunctions  des  astres. 

Puis  avec  son  précepteur  recapituloit  briefve- 
ment,  à  la  mode  des  Pythagoricques,  tout  ce  qu'il 
avoit  leu,  veu,  sceu,  faict  et  entendu  au  decours 
de  toute  la  journée. 

Si  prioient  Dieu  le  créateur  en  l'adorant  et  ra- 
tifiant leur  foy  envers  luy,  et  le  glorifiant  de  sa 
bonté  immense,  et,  lui  rendant  grâce  de  tout  le 
temps  passé,  se  recommandoient  à  sa  divine  clé- 
mence pour  tout  Tadvenir. 

Ce  faict,  entroient  en  leur  repous. 

CHAPITRE  XXIV 

Comment  Gargantua  employait  le  temps  quand 
l'air  estait  pluvieux,    - 

'iLadvenoit  que  l'air  feust  pluvieux 
et  in  tempéré,  tout  le  temps  davant 
disner  estoit  employé  comme  de  cous- 
tume,  excepté  qu'il  faisoit  allumer  un 

beau  et  clair   feu  pour   corriger  l'intempérie   de 

l'air. 
Mais  après  disner,  en  lieu  des  exercitations,  ilz 

demouroient  en  la  maison,  et  par  manière  de  apo- 

therapic  s'esbatoient  à  boteler  du  foin,  à  fendre 


GARGANTUA  ^5 

et  scier  du  boys,  et  à  batre  les  gerbes  en  la  grange  ; 
puys  estudoient  en  Tart  de  paincture  et  sculpture, 
ou  revocquoient  en  usage  l'anticque  jeu  des  tables, 
ainsi  qu'en  a  estript  Leonicus,  et  comme  y  -joue 
Qostre  bon  amy  Lascaris.  En  y  jouant,  recoloient 
les  passaiges  des  auteurs  anciens  es  quelz  est  faicte 
mention  ou  prinse  quelque  métaphore  sus  iceluy 
jeu.  Semblablement,  ou  alloient  veoir  comment  on 
tiroit  les  metaulx,  ou  comment  on  fondoit  Tartille- 
rye,  ou  alloient  veoir  les  lapidaires,  orfèvres  et 
tailleurs  de  pierreries,  ou  les  alchymistes  et 
monoyeurs,  ou  les  haultelissiers,  les  tissotiers,  les 
velotiers ,  les  horologiers ,  miralliers ,  imprimeurs, 
organistes,  tinturiers  et  aultres  telles  sortes  d'ou- 
vriers, et  partout  donnans  le  vin,  aprenoient  et 
consideroient  l'industrie  et  invention  des  mestiers. 

Alloient  ouir  les  leçons  publicques,  les  actes  so- 
lennelz,  les  répétitions,  les  déclamations,  les  plai- 
doyez  des  gentilz  advocatz,  les  concions  des  près- 
cheurs  evangeliques. 

Passoit  par  les  salles  et  lieux  ordonnez  pour 
l'escrime,  et  là  contre  les  maistres  essayoit  de  tous 
bastons,  et  leurs  monstroit  par  évidence  que  aul- 
tant,  voyre  plus,  en  sçavoit  que  iceulx. 

Et,  au  lieu  de  arboriser,  visitoient  les  bouticques 
des  drogueurs,  herbiers  et  apothecaires ,  et  soi- 
gneusement consideroient  les  fruictz,  racines, 
fueilles,  gommes,  semences,  axunges  peregrines,- 
ensemble  aussi  comment  on  les  adulteroit. 


^6  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXIV 

Alloit  veoir  les  basteleurs ,  trejectaires  et  therîa- 
cleurs,  et  consideroit  leurs  gestes,  leurs  ruses,  leurs 
sobressaulx  et  beau  parler,  singulièrement  de  ceulx 
de  Chaunys  en  Picardie ,  car  ils  sont  de  nature 
grands  jaseurs  et  beaulx  bailleurs  de  baillivemes 
en  matière  de  cinges  verds. 

£ulx  retournez  pour  soupper,  mangeoient  plus 
sobrement  que  es  aultres  jours,  et  viandes  plus 
desiccatives  et  exténuantes,  afïîn  que  l'intempérie 
humide  de  l'air,  communicquée  au  corps  par  néces- 
saire confinité,  feust  par  ce  moyen  corrigée,  et  ne 
leurs  feust  incommode  par  ne  soy  estre  exercitez 
comme  avoient  de  coustume. 

Ainsi  fut  gouverné  Gargantua,  et  continuoit  ce 
procès  de  jour  en  jour,  profitant  comme  entendez 
que  peut  faire  un  jeune  homme,  scelon  son  aage, 
de  bon  sens  en  tel  exercice  ainsi  continué,  lequel, 
combien  que  semblast  pour  le  commencement  dif- 
ficile, en  la  continuation  tant  doulx  fut,  legier  et 
délectable  que  mieulx  ressembloit  un  passe-temps 
de  roy  que  l'estude  d'un  escholier. 

Toutesfoys,  Ponocrates,  pour  le  séjourner  de 
ceste  véhémente  intention  des  esperitz,  advisoit 
une  foys  le  moys  quelque  jour  bien  clair  et  serain, 
auquel  bougeoient  au  matin  de  la  ville ,  et  alloient 
ou  à  Gentilly  ou  à  Boloigne,  ou  à  Montrouge,  ou 
au  pont  Charanton,  ou  à  Vanves,  ou  à  Sainct 
Clou.  £t  là  pas9oient  toute  la  journée  à  faire  la 
plus  grande  chère  dont  ilz  se  pouvoient  adviser. 


GARGANTUA 


97 


raillans,  gaudissans,  beuvans  d'aultant,  jouans, 
chantans,  dansans,  se  vojtrans  en  quelque  beau 
pré,  denigeans  des  passereaulx,  prenans  des  cailles, 
peschaas  aux  grenouilles  et  escrevisses. 

Mais,  encores  que  icelle  journée  feust  passée 
sans  livres  et  lectures,  poinct  elle  n'estoit  passée 
sans  profit,  car  en  beau  pré  ilz  recoloient  par 
cueur  quelques  plaisans  vers  de  VAgriculture  de 
Virgile,  de  Hésiode,  du  Kusticque  de  Politian; 
descripvoient  quelques  plaisans  epigrammes  en 
latin,  puis  le  mettoient  par  rondeaux  et  ballades 
en  langue  françoyse. 

£n  banquetant,  du  vin  aisgué  separoient  Teau, 
comme  l'enseigne  Cato,  De  re  rust.,  et  Pline, 
avecques  un  guobelet  de  lyerre  ;  lavoient  le  vin  en 
plain  bassin  d'eau,  puis  le  retiroient  avec  un  em- 
but;  faisoient  aller  Teau  d'un  verre  en  aultre;  bas- 
tissoient  plusieurs  petitz  engins  automates,  c'est  à 
dire  soj  mouvens  eulx  mesmes. 


Rabtlais.    1.  1 3 


oS  LIVRE    I,    CHAPITRE   XXV 

CHAPITRE  XXV 

CommtnX  feut  meu  entre  les  fouaciers  de  Lerné  et 
ceulx  du  pays  de  Gargantua  le  grand  débat  dont 
furent  faictes  grosses  guerres. 

N  cestuj  temps ,  qui  fut  la  saison  de 
vendanges,  au  commencement  de 
automne,  les  bergiers  de  la  contrée 
estoient  à  guarder  les  vignes,  et  em- 
pescher  que  les  estourneaux  ne  mangeassent  les 
raisins. 

Onquel  temps,  les  fouaciers  de  Lerné  passoient 
le  grand  quarroy,  menans  dix  ou  douze  charges 
de  fouaces  à  la  ville. 

Lesdictz  bergiers  les  requirent  courtoisement 
leurs  en  bailler  pour  leur  argent,  au  pris  du  mar- 
ché. 

Car  notez  que  c'est  viande  céleste  manger  à 
desjeuner  riasins  avec  fouace  fraiche,  mesmement 
des  pineaulx,  des  fiers,  des  muscadeaulx,  de  la  bi- 
cane,  et  des  foyrars  pour  ceulx  qui  sont  constipez 
de  ventre,  car  ilz  les  font  aller  long  comme  un 
vouge;  et  souvent,  cuidans  peter,  ilz  se  conchient, 
dont  sont  nommez  les  «  cuideurs  de  vendanges  »> . 

  leur  requeste  ne  feurent  aucunement  encli- 
nez  les  fouaciers,  mais,  que  pis  est,  les  oultrage- 
rent  grandement,  les  appelans  «  trop  diteulx,  bres- 
chedens,  plaisans  rousseaulx,  galliers,   chienlictz. 


GARGANTUA  99 

averlans ,  Umessourdes ,  faictneans ,  friandeaulx  , 
bustarins,  talvassiers,  riennevaulx,  rustres,  chal- 
lans,  hapelopins,  trainneguainnes,  gentilz  floc- 
quetz,  copieux,  landores,  malotruz,  dendins,  bau- 
gears,  tezez,  gaubregeux,  goguelus,  claquedens, 
boyers  d'etrons,  bergiers  de  n\erde  »,  et  auUres 
telz  epithetes  diffamatoires,  adjoustans  que  poinct 
à«eulx  n'apartenoit  manger  de  ces  belles  fouaces, 
mais  qu'ilz  se  debvoient  contenter  de  gros  pain 
balle  et  de  tourte. 

Auquel  oultraige  un  d'entr'eulx,  nommé  For- 
gier,  bien  honneste  homme  de  sa  personne  et  no- 
table bacchelier,  respondit  doulcement  : 

«  Depuis  quand  avez  yousprins  cornes,  qu'estes 
tant  rogues  devenuz?  Deal  vous  ûous  en  soûliez 
voluntiers  bailler,  et  maintenant  y  refusez?  Ce 
n'est  faict  de  bons  voisins,  et  ainsi  ne  vous  faisons 
nous  quand  venez  ici  achapter  nostre  beau  frument, 
duquel  vous  faictes  voz  gasteaux  et  fouaces;  en- 
tores  par  le  marché  vous  eussions  nous  donné  de 
noz  raisins.  Mais,  par  la  mer  Dé,  vous  en  pour- 
riez repentir,  et  aurez  quelque  jour  affaire  de 
nous;  lors  nous  ferons  envers  vous  à  la  pareille,  et 
vous  en  soubvienne.  » 

Adoncq  Marquet,  grand  bastonnier  de  la  con- 
frairie  des  fouaciers,  luy  dist  :  a  Vrayement ,  tu  es 
bien  acresté  à  ce  matin;  tu  mangeas  hersoir  trop 
de  mil.  Vien  çà,  vien  çà,  je  te  donneray  de  ma 
fouace.  »  Lors  Forgier,  en  toute  simplesse,  appro- 


lOO  LIVRE    I,    CHAPITRE   XXV 

cha,  tirant  un  unzain  de  son  baudrier,  pensant  qii« 
Marquet  luj  deust  deposcher  de  ses  fouaces;  mais 
il  luy  bailla  de  son  fouet  à  travers  les  jambes  si 
rudement  que  les  noudz  y  apparoissoient  ;  puis 
voulut  gaigner  à  la  fayte,  mais  Forgier  Vescria  au 
meurtre  et  à  la  force  tant  qu'il  peut,  ensemble  luy 
getta  un  gros  tribard  qu'il  portoitsoubzson  escelle, 
et  le  attainct  par  la  joincture  coronale  de  la  teste, 
sus  Tartere  crotaphique,  du  cousté  dextre,  en  telle 
sorte  que  Marquet  tomba  de  sa  jument:  mtenlx 
sembloit  homme  mort  que  vif. 

Ce  pendent  les  mestaiers,  qui  là  auprès  chai- 
loient  les  noiz,  accoururent  avec  leurs  grandes 
gaules  et  frappèrent  sus  ces  fouaciers  comme  sus 
seigle  verd.  Les  aultres  bergiers  et  bergieres, 
ouyans  le  cry  de  Forgier,  y  vindrent  avec  leurs 
fondes  et  brassiers,  et  les  suyvirent  à  grands  coups 
de  pierres  tant  menuz  qu'il  sembloit  que  ce  feust 
gresle.  Finablement  les  aconceurent,  et  housterent 
de  leurs  fouaces  environ  quatre  ou  cinq  donzeiaes; 
toutesfoys  ilz  les  payèrent  au  prix  acoastumé,  et 
leurs  donnèrent  un  cens  de  quecas  et  troys  pane* 
rées  de  francs  aubiers.  Puis  les  fouaciers  ayderent 
à  monter  Marquet,  qui  estoit  villainement  blessé, 
et  retournèrent  à  Lerné  sans  poursuivre  le  chemin 
de  Pareille,  menassans  fort  et  ferme  les  boviers, 
bergiers  et  mestayers  de  Seuillé  et  de  Synays. 

Ce  faict,  et  bergiers  et  bergieres  finirent  dierê 
lye  avecques  ces  fouaces  et  beaulx  raisins,  et  se  n- 


GARGANTUA  lOI 

I  gollerent  ensemble  au  son  de  la  belle  bonzine, 

f  se  mocquans  de    ces  beaulx  fouaciers   glorieux, 

qui  avoient  trouvé  maie  encontre  par  faulte  de 
s'estre  seignez  de  la  bonne  main  au  matin,  et 
avec  gros  raisins  chenins  estuverent  les  jambes 
de  Forgier  mignonnement,  si  bien  qu'il  feut  tan- 
tost  guery. 

CHAPITRE  XXVI 

Comment  Us  habitans  de  Lerné,  par  le  commande-' 
ment  de  Picrochole,  leur  roy,  assaillirent  au  des- 
pourveu  les  bergiers  de  Gargantua. 

E  s  fouaciers,  retournez  à  Lemé,  soub- 
dain ,  davant  bojre  ny  manger ,  se 
transportèrent  au  Capitolj,  et  là,  da- 
ivant   leur  roy,    nommé   Picrochole, 
tiers  de   ce   nom,  proposèrent   leur   complainte, 
moastràns  leurs  paniers   rompuz ,   leurs  bonnetz 
foupiz,  leurs  robbes  dessirées,  leurs  fouaces  des- 
troussées, et  singulièrement  Marquet  blessé  énor- 
mément, disans  le  tout  avoir  esté  faict  par  les  ber- 
giers et  mestaiers  de  Grandgousier,  prés  le  grand 
carroy,  par  delà  Seuiilé. 

Lequel  incontinent  entra  en  courroux  furieux, 
el,  sans  plus  oultre  se  interroguer  quoy  ne  com* 
ment,  feist  crier  par  son  pays  ban  et  arrière  ban,  et 
que  un  chascun,  sur  peine  de  la  hart,  convint  en 


I02  LIVRE    I,    CHAPITRE   XXVI 

armes  en  la  Grand  Place  devant  le  Chasteau,  à 
heure  de  midy. 

Pour  mieulx  confermer  son  entreprise,  envoya 
sonner  le  tabourin  à  l'entour  de  la  ville.  Luy  mes- 
mes,  ce  pendent  qu'on  aprestoit  son  disner,  alla 
faire  ajuster  son  artillerie,  desployer  son  enseigne 
et  oriflant,  et  charger  force  munitions  tant  de  har- 
noys  d'armes  que  de  gueuUes. 

En  disnant,  bailla  les  commissions  ;  et  feut,  par 
son  edict,  constitué  le  seigneur  Trepelu  sus  l'avant- 
guarde,  en  laquelle  furent  contez  seize  mille  qua- 
torze hacquebutiers,  trente  cinq  mille  et  unze 
avanturiers. 

A  l'artillerie  fut  commis  le  grand  escuyer  Touc- 
quedillon ,  en  laquelle  feurent  contées  neuf  cens 
quatorze  grosses  pièces  de  bronze  en  canons, 
doubles  canons,  baselicz,  serpentines,  couleuvrines, 
bombardes,  faulcons,  passevolans,  spiroles  et  aul- 
tres  pièces. 

L'arriereguarde  feut  baillée  au  duc  Racquede- 
nare.  En  la  bataille,  se  tint  le  roy  et  les  princes  de 
son  royaulme. 

Ainsi  sommairement  acoustrez ,  davant  que  se 
mettre  en  voye,  envoyèrent  troys  cens  chevauix 
legiers  soubz  la  conduicte  du  capitaine  Engoule- 
vent pour  descouvrir  le  pays  et  sçavoir  si  embusche 
aulcune  estoyt  par  la  contrée.  Mais,  après  avoir  di- 
ligemment recherché,  trouvèrent  tout  le  pays  à  Ten- 
viron  en  paix  et  silence,  sans  assemblée  quelconque. 


GARGANTUA  Io3 

Ce  que  entendent,  Picrochole  commenda  qu'un 
chascun  marchas t  soubz  son  enseigne  hastivement. 

Âdoncques  sans  ordre  et  mesure  prindrent  les 
champs  les  uns  parmy  les  aultres,  gastans  et  dissi- 
pans  tout  par  où  ilz  passoient  sans  espargner  nj 
pauvre  nj  riche,  ny  lieu  sacré  nj  prophane  ;  emme- 
noient  beufz,  vaches,  thoreaux,  veaubt,  génisses, 
brebis,  moutons,  chèvres  et  boucqs,  poulies,  chap- 
pons,  poulletz,  ojsons,  jards,  oyes,  porcs,  truyes, 
guoretz;  abastans  les  noix,  vendangeans  les  vi- 
gnes, emportans  les  seps,  crouUans  tous  les  fruictz 
des  arbres. 

C'estoit  un  desordre  incomparable  de  ce  qu'ilz 
faisoient,  et  ne  trouvèrent  personne  qui  leur  resis- 
tast  ;  mais  un  chascun  se  mettoit  à  leur  mercy,  les 
suppliant  estre  traictez  plus  humainement  en  con- 
sidération de  ce  qu'ilz  avoient  de  tous  temps  esté 
bons  et  amiables  voisins,  et  que  jamais  envers  eulx 
ne  commirent  excès  ne  oultraige  pour  ainsi  soub- 
dainement  estre  par  iceulx  mal  vexez,  et  que  Dieu 
les  en  puniroit  de  brief.  Es  quelles  rem'onstrances 
rien  plus  ne  respondoient,  sinon  qu'ilz  leurs  vou- 
loient  aprendre  à  manger  de  la  fouace. 


I04  LIVRE    I,    CHAPITRE   XXVII 


CHAPITRE  XXVII 

Comment  un  moine  de  SeuUlé  saulva  le  cioz  dt 
V abbaye  du  sac  des  ennemys. 

,ANT  feirent  et  tracassèrent»  pillant  et 
larronnant,  qu'ilz  arrivèrent  à  Seuiilé 
et  destrousserent  hommes  et  femmes, 
et  prindrent  ce  qu'ilz  peurent;  rien 
ne  leurs  feut  ne  trop  chault  ne  trop  pesant.  Com- 
bien que  la  peste  y  feust  par  la  plus  grande  part 
des  maisons,  ilz  entroient  par  tout  et  ravissoient 
tout  ce  qu'estoit  dedans  ;  et  jamais  nul  n'en  print 
dangier,  qui  est  cas  assez  merveilleux,  car  les  cu- 
rez, vicaires,  pre&cheurs,  m^icins,  chirugiens  et 
apothecaires  qui  alloient  visiter,  penser,  guérir, 
prescher.et  admonnester  les  malades,  estoient  tous 
mors  de  l'infection,  et  ces  diabks  pilleurs  et  meur- 
triers oncques  n'y  prindrent  mal.  Dont  vient  cela, 
Messieurs  ?  Pensez  j,  je  vous  pry. 

Le  bourg  ainsi  pillé,  se  transportèrent  en  l'Ab- 
baye avecques  horrible  tumulte;  mais  la  trouvèrent 
bien  reserrée  et  fermée,  dont  l'armée  principale 
marcha  oultre  vers  le  gué  de  Vede,  exceptez  sept 
enseignes  de  gens  de  pied  et  deux  cens  lances  qui 
là  restèrent,  et  rompirent  les  murailles  du  cloz  affin 
de  guaster  toute  la  vendange. 

Les  pauvres  diables  de  moines  ne  sçavoient  au- 


GARGANTUA  loS 

quel  de  leurs  saiacts  se  vouer.  A  toutes  adventures, 
feirent  sonner  ad  Capitulum  capitulantes.  Là  feut 
décrété  qu'ilz  feroient  une  belle  procession  renfor- 
cée de  beaulx  preschans  et  letanies 

Contra  hostium  insidias, 

et  beaulx  responds  pro  pacc. 

En  TAbbaye  estoit  pour  lors  un  moine  claustrier 
nommé  frère  Jean  des  Entommeures,  jeune,  guaU 
lant,  f risque,  de  hayt,  bien  à  dextre,  hardy,  ad- 
ventureux,  délibéré,  hault,  maigre,  bien  fendu  de 
gueule,  bien  advantagé  en  nez,  beau  despescheur 
d'heures,  beau  desbrideur  de  messes,  beau  descro- 
teur  de  vigiles,  pour  tout  dire  sommairement,  vray 
moyne,  si  oncques  en  feut  depuys  que  le  monde 
moynant  moyna  de  moynerie.  Au  reste,  clerc  jus- 
ques  es  dents  en  matière  de  bréviaire. 

Icelluy,  entendent  le  bruyt  que  faisoyent  les  en- 
nemys  par  le  cloz  de  leur  vigne,  sortit  hors  pour 
veoir  ce  quSlz  faisoient,  et,  advisant  qu*ilz  ven- 
dangeoient  leur  cloz,  auquel  estoyt  leur  boyte  de 
tout  Tan  fondée,  retourne  au  cueur  de  l'église,  où 
estoient  les  aultres  moynes,  tous  estonnez  comme 
fondeurs  de  cloches,  lesquelz  voyant  chanter  Ini, 
nim,  pe,  nt,  nt,  ne,  ne,  ne,  ne,  tum,  ne,  num,  num, 
ini,  i,  mi,  i,  mi,  co,  o^  ne,  no,  o,  o,  ne,  no,  ne,  no, 
no,  no 9  rum,  ne,  num,  num  :  a  C'est,  dist  il,  bien 
chié  chanté  !  Vertus  Dieu  I  que  ne  chantez  vous  : 

Adieu  paniers»  vendanges  sont  faictes? 

H 


]o6  LIVRE    I,    CHAPITRE    XXVII 

Je  me  donne  au  diable  s'ilz  ne  sont  en  nos- 
tre  cloz,  et  tant  bien  couppent  et  seps  et  raisins 
qu'il  n'y  aura,  parle  corps  Dieu,  de  quatre  années 
que  haUeboter  dedans.  Ventre  Sainct  Jacques! 
que  boyronsnous  ce  pendent,  nous  aultres  pauvres 
diables?  Seigneur  Dieu,  Da  mihi potum.  » 

Lors  dist  le  Prieur  claustral  :  «  Que  fera  cest 
hyvrogne  icy?  Qu'on  me  le  mené  en  prison  !  Trou- 
bler ainsi  le  service  divin  1 

—  Mais,  dist  le  moyne,  le  service  du  vin  ?  Fai- 
sons tant  qu'il  ne  soit  troublé  ;  car  vous  mesmes. 
Monsieur  fe  Prieur,  aymez  boyre  du  meilleur.  Sj 
faict  tout  homme  de  bien  ;  jamais  homme  noble  ne 
hayst  le  bon  vin;  c'est  un  apophthegme  monachal. 
Mais  ces  Responds  que  chantez  ycy  ne  sont,  par 
Dieu  !  poinct  de  saison. 

Pour  quoy  sont  noz  heures  en  temps  de  mois- 
sons et  vendenges  courtes,  en  l'Advent  et  tout 
hyver  longues? 

Feu  de  bonne  mémoire  frère  Macé  Pelosse,  vray 
zélateur,  ou  je  me  donne  au  Diable,  de  nostre 
religion,  me  dist,  il  m'en  soubvient,  que  la  raison 
estoyt  affin  qu'en  ceste  saison  nous  facions  bien 
serrer  et  faire  le  vin,  et  qu'en  hyver  nous  le  hu- 
mons. 

Escoutez,  Messieurs  :  vous  aultres  qui  aymez  le 
vin,  le  corps  Dieu,  sy  nie  suyvez,  car,  hardiment, 
que  sainct  Antoine  me  harde  sy  ceulx  tastent  du 
pyot  qui  n'auront  secouru  la  vigne  !  Ventre  Dieu  ! 


GARGANTUA  IO7 

les  biens  de  l'Eglise!  .Ha!  non,  non.  Diable! 
sainct  Thomas  l'Anglois  voulut  bien  pour  yceulx 
mourir;  si  je  y  mouroys,  ne  seroys  je  sainct  de 
mesmes  ?  Je  n'y  mourray  jà  pourtant ,  car  c'est 
moy  qui  le  foys  es  aultres.  » 

Ce  disant,  mist  bas  son  grand  habit,  et  se  saisist 
du  baston  de  la  croix,  qui  estoyt  de  cueur  de  cor- 
mier, long  comme  une  lance,  rond  à  plain  poing, 
et  quelque  peu  semé  de  fleurs  de  lys,  toutes 
presque  effacées. 

Ainsi  sortit  en  beau  sayon,  mist  son  froc  en  es- 
charpe,  et  de  son  baston  de  la  croix  donna  sy 
brusquement  sus  les  ennemys,  qui  sans  ordre  ne 
enseigne ,  ne  trompette ,  ne  tabourin ,  parmy  le 
cloz  vendangeoient  :  car  les  porteguydons  et  les 
portenseignes  avoient  mys  leurs  guidons  et  ensei- 
gnes l'orée  des  murs,  les  tabourineurs  avoient  de- 
foncé  leurs  tabourins  d'un  cousté  pour  les  emplir 
de  raisins ,  les  trompettes  «stoient  chargez  de 
moussines,  chascun  estoyt  desrayé.  Il  choqua  donc- 
ques  si  roydement  sus  eulx  sans  dyre  guare  qu'il 
les  renversoyt  comme  porcs,  frapant  à  tors  et  à 
travers  à  la  vieille  escrime. 

£s  uns  escarbouilloyt  la  cervelle,  es  aultres  rom- 
poyt  bras  et  jambes,  es  aultres  deslochoyt  les 
spondyles  du  coul ,  es  aultres  demoulloyt  les  reins, 
avalloyt  le  nez,  poschoyt  les  yeulx,  fendoyt  les 
mandibules,  enfonçoyt  les  dens  en  la  gueule, 
descrouUoyt  les  omoplates,  sphaceloyt  les  grèves. 


Io8  LIVRE    I,     CHAPITRE    XXVII 

desgondoit   les  ischies,   debezilloit    les   fauciles. 

Si  quelqun  se  voulojt  cascher  entre  les  seps  plus 
espës,  à  iceiluy  freussoit  toute  i'aresle  du  douz,  et 
l'esrenoit  comme  un  chien. 

Si  aulcun  saulver  se  vouloyt  en  fuyant,  à  iceiluy 
faisoyt  voler  la  teste  en  pièces  par  la  commissure 
lambdoTde. 

Sy  quelqu'un  gravoyt  en  une  arbre,  pensant  y 
estre  en  seureté,  iceiluy  de  son  baston  empaloyt 
par  le  fondement. 

Si  quelqu'un  de  sa  vieille  congnoissance  luy 
crioyt  :  t  Ha!  frère  Jean,  mon  amy,  frère  Jean, 
je  me  rend  I  —  Il  t'est,  disoyt  il,  bien  force  ;  mais 
ensemble  tu  rendras  l'ame  à  tous  les  diables.  » 
£t  soubdain  luy  donnoit  dronos.  Et,  si  personne 
tant  feust  esprins  de  témérité  qu'il  luy  voulust  ré- 
sister en  face,  là  monstroyt  il  la  force  de  ses  mus- 
cles, car  il  leurs  transperçoyt  la  poictrine  par  le 
mediastine  et  par  1«  cueur  ;  à  d'aultres,  donnant 
suz  la  faulte  des  coustes,  leur  subvertissoyt  l'esto- 
mach,  et  mouroient  soubdainement  ;  es  aultres  tant 
fièrement  frappoyt  pdtr  le  nombril  qu'il  leurs  fai- 
soyt sortir  les  tripes;  es  aultres  parmy  les  couillons 
persoyt  le  boyau  cullier. 

Croyez  que  c'estoyt  le  plus  horrible  spectacle 
qu'on  veit  oncques. 

Les  uns  cryoient  saincte  Barbe; 

Les  aultres,  sainct  George  ; 

Les  aultres,  saincte  Nytouche; 


GARGANTUA  IO9 

Les  ^uhres,  nostre  Dame  de  Cunauh,  de  Lau- 
rette,  de  Bonnes  Nouvelles,  de  la  Lenou,  de  Ri- 
vière. 

Les  ungs  se  vouoyent  à  sainct  Jacques  ; 

Les  aultres  au  sainct  Suaire  de  Chamberj  :  mais 
il  brasia  troys  moys  après  si  bien  qu'on  n'en  peut 
saulver  un  seul  brin  ; 

Les  aultres  à  Cadouyn; 

Les  aultres  à  sainct  Jean  d'Angely  ; 

Les  aultres  à  sainct  Eutrope  de  Xainctes,  à 
sainct  Mesmes  de  Chinon,  à  sainct  Martin  de  Can- 
des,  à  sainct  Clouaud  de  Sinays,  es  reliques  de 
Laurezay,  et  mille  aultres  bons  petitz  sainctz. 

Les  ungs  mouroient  sans  parler,  les  aultres  par- 
loient  sans  mourir  ;  les  ungs  mouroient  en  parlant, 
les  aultres  parloient  en  mourant. 

Les  aultres  crioient  à  haulte  voix  :  «  Confession  ! 
Confession  !  Confiteor,  Miserere,  In  manus  !  » 

Tant  fut  grand  le  cris  des  navrez  que  le  Prieur 
de  TAbbaye  avec  tous  ses  moines  sortirent,  les- 
quelz,  quand  apperceurent  ces  pauvres  gens  ainsi 
ruez  pafmy  la  vigne  et  blessez  à  mort ,  en  confes- 
sèrent quelques  ungs.  Mais  ce  pendent  que  les 
prebstres  se  amusoient  à  confesser, .  les  petits  moi- 
netons  coururent  au  lieu  où  estoit  frère  Jean,  et 
luy  demandèrent  en  quoy  il  vouloit  qu'ilz  luy  ay- 
dassent.  A  quoy  respondit  qu'ilz  esguorgetassent 
ceulx  qui  estoient  portez  par  terre. 

Adoncques,  laissans  leurs  grandes  cappes  sus  une 


IIO  LIVRE    I,     CHAPITRE    XXVII 

treille  au  plus  prés,  commencèrent  csguorgeter  et 
achever  ceulx  qu'il  avoit  desja  meurtriz.  Sçavezvous 
de  quelz  ferremens?  Â  beaulx  guouetz,  qui  sont 
petitz  demy  cousteaux  dont  les-  petitz  enfans  de 
nostre  pays  cernent  les  noix. 

Puis,  à  tout  son  baston  de  croix,  guaingna  la 
brèche  qu'avoient  faict  les  ennemys.  Aulcuns  des 
moinetons  emportèrent  les  enseignes  et  guydons  en 
leurs  chambres  pour  en  faire  des  jartiers.  Mais, 
quand  ceulx  qui  s'estoient  confessez  vouleurent 
sortir  par  icelle  bresche,  le  moyne  les  assommoit  de 
coups,  disant  :  a  Ceux  cy  sont  confés  et  repentans, 
et  ont  guaigné  les  pardons  :  ilz  s'en  vont  en  para- 
dis aussy  droict  comme  une  faucille,  et  comme  est 
le  chemin  de  Paye.  » 

Ainsi,  par  sa  prouesse,  feurent  desconfiz  tous 
ceulx  de  l'armée  qui  estoient  entrez  dedans  le  clous, 
jusques  au  nombre  de  treze  mille  six  cens  vingt  et 
deux,  sans  les  femmes  et  petitz  enfans,  cela  s'en- 
tend tous]  ours. 

Jamais  Maugis,  hermite,  ne  se  porta  sy  vaillam- 
ment à  tout  son  bourdon  contre  les  Sarrasins,  des 
quelz  est  escript  es  gestes  des  Quatre  filz  Haymon, 
comme  feist  le  moine  à  l'encontre  des  ennemys 
avec  le  baston  de  la  croix. 


GARGANTUA  III 

CHAPITRE    XXVIII 

Comment  Picrochole  print  d'assault  la  Koche-Cler- 
mauld,  et  le  regret  et  difficulté  que  feist  Grandgou- 
sier  de  entreprendre  guerre. 

E  pendent  que  le  moine  s'escarmou- 
choit,  comme  avons  dict,  contre  ceulx 
qui  estoient  entrez  le  clous,  Picro- 
v».^dïit!^=^^§  choie  à  grande  hastiveté  passa  le  gué 
de  Vede  avec  ses  gens,  et  assaillit  la  Roche-Cler- 
mauld,  auquel  lieu  ne  luy  feut  faicte  résistance  quel- 
conques; et,  par  ce  qu'il  estoit  ja  nuict,  délibéra  en 
icelle  ville  se  héberger  soy  et  ses  gens,  et  refrais- 
chir  de  sa  cholere  pungitive. 

Au  matin  print  d'assault  les  boullevars  et  chas- 
teau^  et  le  rempara  tresbien,  et  le  proveut  de  muni- 
tions requises,  pensant  là  faire  sa  retraicte,  si  d'ail- 
leurs estoit  assaillj,  car  le  lieu  estoit  fort  et  par  art 
et  par  nature,  à  cause  de  la  situation  et  assiete. 

Or  laissons  les  là,  et  retournons  à  nostre  bon 
Gargantua,  qui  est  à  Paris,  bien  instant  à  l'estude 
des  bonnes  lettres  et  exercitations  athlétiques,  et  le 
vieux  bon  homme  Grandgousier,  son  père,  qui,  après 
souper,  se  chauffe  les  couilles  à  un  beau  clair  et 
grand  feu,  et,  attendent  graisler  des  chastaines, 
escript  au  foyer  avec  un  baston  bruslé  d'un  bout, 
dont  on  escharbotte  le  feu,  faisant  à  sa  femme  et 
famille  de  beaulx  contes  du  temps  jadis. 


lia  LIVRE    I,     CHAPITRE    XXVIII 

Un  des  bergiers  qui  gardoient  les  vignes,  nommé 
Pillot,  se  transporta  devers  luj  en  icelle  heure,  et 
raconta  entièrement  les  excès  et  pillaiges  que  faisoit 
Picrochole,  rojdeLerné,  en  ses  terres  et  dommaines, 
et  comment  il  avoit  pillé,  gasté,  saccagé  tout  le 
pays,  excepté  le  clous  de  Seuillé,  que  frère  Jean 
des  Entommeures  avoit  saulvé  à  son  honneur,  et  de 
présent  estoit  ledict  roy  en  la  Roche-Clermauld,  et 
là  en  grande  instance  se  remparoit,  luy  et  ses 
gens. 

«  Holos  1  holos  !  dist  Grandgousier,  qu'est  cecy, 
bonnes  gens?  Songe  je,  ou  si  vray  est  ce  qu'on  me 
dict?  Picrochole,  mon  amy  ancien  de  tout  temps, 
de  toute  race  et  alliance,  me  vient  il  assaillir?  Qui 
le  meut?  qui  le  poinct?  qui  le  conduict?  qui  Ta 
ainsi  conseillée  Ho  !  ho  I  ho  I  ho  I  ho  I  Mon  dieu  ! 
mon  saulveur!  ayde  moy,  inspire  moy,  conseille 
moy  à  ce  qu'est  de  faire  I 

Je  proteste,  je  jure  davant  toy  ;  ainsi  me  soys  tu 
favorable,  sy  jamais  à  luy  desplaisir,  ne  à  ses  gens 
dommaige,  ne  en  ses  terres  je  feis  pillerie,  mais, 
bien  au  contraire,  je  Tay  secouru  de  gens,  d'argent, 
de  faveur  et  de  conseil,  en  tous  cas  que  ay  peu 
cognoistre  son  adventaige.  Qu*il  me  ayt  doncques 
en  ce  poinct  oultraigé,  ce  ne  peut  estre  que  par 
l'esprit  maling.  Bon  Dieu  !  tu  congnois  mon  cou- 
raige,  car  à  toy  rien  ne  peut  estre  celé.  Si  par  cas  il 
estoit  devenu  furieux,  et  que  pour  luy  rehabilliter 
son  cerveau  tu  me  l'eusse  icy  envoyé,  donne-moy 


GARGANTUA  Il3 

et  pouvoir  et  sçavoirle  rendre  au  joug  de  ton  sainct 
vouloir  par  bonne  discipline  ! 

Hol  ho!  ho!  mes  bonnes  gens,  mes  amjs  et 
mes  feaulx  serviteurs,  faudra  il  que  je  vousempesche 
à  me  y  ayder?  Las!  ma  vieillesse  ne  requerroit  do- 
rénavant que  repous,  et  toute  ma  vie  n'ay  rien  tant 
procuré  que  paix;  mais  il  fault,  je  le  voy  bien,  que 
maintenant  de  harnoys  je  charge  mes  pauvres  es- 
paules  lasses  et  foibles,  et  en  ma  main  tremblante 
je  preigne  la  lance  et  la  masse  pour  secourir  et 
guarantir  mes  pauvres  subjectz.  La  raison  le  veult 
ainsi,  car  de  leur  labeur  je  suis  entretenu,  et  de  leur 
sueur  je  suis  nourry,  moy,mes  enfans  et  ma  famille. 

Ce  non  obstant,  je  n'entreprendray  guerre  que 
je  n'aye  essayé  tous  les  ars  et  moyens  de  paix  :  là 
je  me  résolus.  » 

Adoncques  feist  convocquer  son  conseil,  et  pro- 
pousa  l'affaire  tel  comme  il  estoit,  et  fut  conclud 
qu'oir  envoiroit  quelque  homme  pradent  devers  Pi- 
crochole  sçavoir  pourquoy  ainsi  soubdainement  es- 
toit  party  de  son  repous  et  envahy  les  terres  es 
quelles  n'avoit  droict  quicquonques.  Davantaige, 
qu'on  envoyast  quérir  Gargantua  et  ses  gens,  affin 
de  maintenir  le  pays  et  défendre  à  ce  besoing.  Le 
tout  pleut  à  Grandgousier,  et  commenda  que  ainsi 
feust  faict. 

Dont  sus  l'heure  envoya  le  Basque,  son  laquays, 
quérir  à  toute  diligence  Gargantua  ;  et  luy  escrip- 
voit  comme  s'ensuit. 

Rabelais.  J,  i5 


114  LIVRE   I,    CHAPITRE    XXIX 

CHAPITRE    XXIX 

Le  teneur  des  lettres  que  Grandgousier  escripvoit 

à  Gargantua. 

A  ferveur  de  tes  estudes  requérait  que  de 
long  temps  ne  te  revocasse  de  cestuy 
\^  philosophicque  repous,  sy  la  confiance 
de  noz  amys  et  anciens  confederez  n'eust 
de  présent  frustré  la  seureti  de  ma  vieillesse.  Mais,  puis 
que  telle  est  ceste  fatale  destinée,  que  par  iceulx  soye 
inquiété  es  quelz  plus  je  me  repousoye,  force  me  est  te 
rappeller  au  subside  des  gens  et  biens  qui  te  sont  par 
droict  naturel  affiez. 

Car,  ainsi  comme  débiles  sont  les  armes  au  dehors 
si  le  conseil  n'est  en  la  maison,  aussi  vaine  est  l'estude 
et  le  conseil  inutile  qui  en  temps  oportun  par  vertus 
n'est  exécuté  et  à  son  effect  reduict. 

Ma  délibération  n'est  de  provocquer,  ains  de  apai- 
ser; d'assaillir,  mais  défendre;  de  conquester,  mais 
de  guarder  mes  feaulx  subjectz  et  terres  héréditaires, 
es  quelles  est  hostillement  entré  Picrochole  sans  cause 
ny  occasion,  et  de  jour  en  jour  poursuit  sa  furieuse 
entreprinse  avecques  excès  non  tolerables  à  personnes 
libères. 

Je  me  suis  en  devoir  mis  pour  modérer  sa  cholere 
tyrannicque,  luy  offrent  tout  ce  que  je  pensois  luy  po- 
voir  estre  en  contentement,  et  par  plusieurs  fois  ay  en- 
voya amiablement  devers  luy  pour  entendre  en  quoy. 


GARGANTUA  Il3 

par  qui  et  comment  il  se  sentait  oultragé)  mais  de  luy 
n*ay  eu  responce  que  de  voluntaire  defpance,  et  que  en 
mes  terres  prétendait  seulement  droict  de  bien  séance. 
Dont  j'ay  congneu  que  Dieu  éternel  l'a  laissé  au  gou- 
vernail de  son  franc  arbitre  et  propre  sens,  qui  ne 
peult  estre  que  meschant  sy  par  grâce  divine  n'est 
continuellement  guidé;  et,  pour  le  contenir  en  office  et 
réduire  à  congnoissance,  me  l'a  icy  envoyé  à  molestes 
enseignes. 

Pour  tant,  mon  filz  bien  aymé,  le  plus  tost  que 
faire  pouras,  ces  lettres  veues,  retourne  à  diligence 
secourir  non  tant  moy,  ce  que  toutesfoys  par  pitié  na^ 
turellement  tu  doibs,  que  les  tiens,  lesquelz,  par  rai- 
son, tu  peuzsaulver  et  guarder,  L'exploict  sera  faict  à 
moindre  effusion  de  sang  que  sera  possible ,  et,  si  pos- 
sible est,  par  engins  plus  expediens,  cauteles  et  ruzes 
de  guerre,  nous  saulverons  toutes  les  âmes  et  les  en- 
voyerons  joyeux  à  leurs  domiciles, 

Treschier  filz,  la  paix  de  Christ,  nostre  rédemp- 
teur, soyt  avecques  toy.  Salue  Ponocrates,  Gymnaste 
et  Eudemon  de  par  moy. 

Du  vingtiesme  de  septembre. 

Ton  père,  Grandgousier. 


CHAPITRE    XXX 
Comment  Ulrich  GatUt  fut  envoya  devers  Pkroeholt. 

ES  lettres  dictées  et  signées,  Grand* 

gousier  ordoona  que  Ulrich  GaQet, 

maistre  de  ses  requestes,  homme  ssige 

et  discret,  duquel  ea  divers  et  contcB- 

tieux  aSaires  il  avoit  esprouvé  la  vertus  et  boD  ad- 

vis,  alUst  devers  Picrochole  pour  iuy  remonstrer 

ce  que  par  eux  avoit  esté  décrété. 

En  celle  heure  partit  le  bon  homme  Gallet,  et, 
passé  le  gué,  demanda  au  meusnier  de  r«stat  de 
Picrochole,  lequel  luy  feist  responce  que  seî  gens 
ne  luy  avoieut  laissé  ny  coq  a;  geline,  et  qu^ 
s'estoient  enserrez  en  la  Roche  Clermauld,  et  qu'il 
ne  luy  conseilloit  poinct  de  procéder  oaltre,  de 
peur  du  guet,  car  leur  fureur  estoit  énorme.  Ce  que 
facilement  il  creut,  et  pour  cejle  nuict  herbei^ea 


Au  lendemain  matin  se  transporta,  avecqnes  la 
trompette,  à  laporteduchasteau,  et  requistésguardes 
qu'ilï  le  feisseni  parler  au  roy  pour  son  profit. 

Les  parolles  annoncées  au  roy,  ne  consentit  aul- 
cunement  qu'on  tuy  ouvrist  la  porte,  mais  se  trans- 
porta sus  le  bolevard,  et  dist  à  l'embassadenr  : 
«  Qu'i  a  il  de  nouveauf  Que  voulez-vous  dire?  b 

Adoncques  l'embassadeur  propousa  comme  s'en- 


GARGANTUA  II7 

CHAPITRE    XXXI 
La  Harangue  faktt  par  GalUt  à  PicrochoU. 

LUS  juste  cause  de  douleur  naistre  ne 
peut  entre  les  humains  que  si,  du  lieu 
dont  par  droicture  esperoient  grâce  et 
benevolence,  ilz  recepvent  ennuy  et 
dommaige.  Et  non  sans  cause,  combien  que  sans 
raison,  plusieurs,  venuz  en  tel  accident,  ont  ceste  in- 
dignité moins  estimé  tolerable  que  leur  vie  propre, 
et,  en  cas  que  par  force  nj  aultre  engin  ne  l'ont 
peu  corriger,  se  sont  eulx  mesmes  privez  de  ceste 
lumière. 

«  Doncques  merveille  n'est  si  le  roy  Grandgousier, 
mon  maistre,  est  à  ta  furieuse  et  hostile  venue  saisj 
de  grand  desplaisir  et  perturbé  en  son  entendement; 
merveille  seroit  si  ne  Tavoient  esmeu  les  excès  in- 
comparables qui  en  ses  terres  et  subjectz  ont  esté 
par  toy  et  tes  gens  commis,  es  quelz  n'a  esté  obmis 
exemple  aulcun  d'inhumainité.^Ce  que  luy  est  tant 
grief  de  soy,  par  la  cordiale  affection  de  laquelle 
tousjours  a  chery  ses  subjectz,  que  à  mortel  homme 
plus  estre  ne  sçauroit.  Toutesfoys  sus  l'estimation 
humaine  plus  grief  luy  est  en  tant  que  par  toy  et 
les  tiens  ont  esté  ces  griefz  et  tords  faictz,  qui  de 
toute  mémoire  et  ancienneté  aviez,  toi  et  tes  pères, 
une  amitié  avecques  luy  et  tous  ses  ancestres  conceue, 
laquelle  jusques  à  présent,  comme  sacrée,  ensemble 


Il8  LIVRE   I,    CHAPITRE  XXXI 

aviez  inviolablement  maintenue,  guardée  et  entre- 
tenue, si  bien  que  non  luy  seulement  nj  les  siens, 
mais  les  nations  barbares,  Poictevins,  Bretons, 
Manseaux,  et  ceulx  qui  habitent  oultre  les  isles  de 
Canarre  et  Isabella,  ont  estimé  aussi  facile  demol- 
lir  le  firmament  et  les  abjsmes  ériger  au  dessus  des 
nues  que  desemparer  vostre  alliance,  et  tant  l'ont 
redoubtfée  en  leurs  entreprinses  que  n'ont  jamais 
auzé  provoquer,  irriter,  ny  endommaiger  Tung, 
par  craincte  de  l'aultre. 

«  Plus  y  a  :  ceste  sacrée  amitié  tant  a  emply  ce 
ciel  que  peu  de  gens  sont  aujourd'huy  habitans 
par  tout  le  continent  et  isles  de  l'Océan  qui  ne 
ayent  ambitieusement  aspiré  estre  receuz  en  icelle 
à  pactes  par  vous  mesmes  conditionnez,  autant  es- 
timans  vostre  confédération  que  leurs  propres  terres 
et  dommaines.  En  sorte  que  de  toute  mémoire  n'a 
esté  prince  ny  ligue  tant  efferée  ou  superbe,  qui  ait 
auzé  courir  sus,  je  ne  dis  poinct  voz  terres,  mais 
celles  de  vos  confederez.  £t,  si  par  conseil  précipité 
ont  encontre  eulx  attempté  quelque  cas  de  nouvel- 
leté,  le  nom  et  tiltre  de  vostre  alliance  entendu, 
ont  soubdain  désisté  de  leurs  entreprinses. 

«  Quelle  furie  doncques  te  esmeut  maintenant, 
toute  alliance  brisée,  toute  amitié  conculquée,  tout 
droict  trespassé,  envahir  hostilement  ses  terres  sans 
en  rien  avoir  esté  par  luy  ny  les  siens  endommaigé, 
irrité,  ny  provocqué?  Où  est  foy?  Où  est  loy?  Où 
est  raison  ?  Où  est  humanité?  Où  est  craincte  de  Dieu? 


GARGANTUA  11^ 

Cuyde  tu  ces  oultraiges  estre  recellés  es  esperitz 
eternelz  et  au  Dieu  souverain,  qui  est  juste  retri- 
buteur  de  noz  entreprinses?  Si  le  cuyde,  tu  te 
trompe  :  car  toutes  choses  viendront  à  son  juge- 
ment. 

«  Sont  ce  fatales  destinées  ou  influences  des  astres 
qui  voulent  mettre  fin  à  tes  ayzes  et  repous?  ^nsi 
ont  toutes  choses  leur  fin  et  période.  Et,  quand  elles 
sont  venues  à  leur  poinct  suppellatif^  elles  sont  en 
bas  ruinées;  car  elles  ne  peuvent  long  temps  en  tel 
estât  demourer.  C'est  la  fin  de  ceulx  qui  leurs  for- 
tunes et  prosperitez  ne  peuvent  par  rayson  et  tem- 
pérance modérer. 

«  Mais,  si  ainsi  estoit  pheé,  etdeust  ores  ton  heur 
et  repos  prendre  fin,  failloit  il  que  ce  feust  en  in- 
commodant à  mon  roy,  celluy  par  lequel  tu  estois 
estably?  Si  ta  maison  debvoit  ruiner,  failloit  il 
qu'en  sa  ruine  elle  tombast  suz  les  atres  de  celluy 
qui  l'avoit  aornée  ?  La  chose  est  tant  hors  les  metes 
de  raison ,  tant  abhorrente  de  sens  commun ,  que  à 
peine  peut  elle  estre  par  humain  entendement 
conceue,  et  jusques  à  ce  demourera  non  croiable 
entre  les  estrangiers  que  Teffect  asseuré  et  tesmoi- 
gné  leur  donne  à  entendre  que  rien  n'est  ny  sainct 
ny  sacré  à  ceubc  qui  se  sont  émancipez  de  Dieu  et 
raison  pour  suyvre  leurs  affections  perverses. 

((  Si  quelque  tort  eust  esté  par  nous  faict  en  tes 
subjectz  et  dommaines,  si  par  nous  eust  esté  porté 
faveur  à  tes  mal  vouluz,  si  en  tes  affaires  ne  te 


120  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXI 

eussions  secouru ,  si  par  nous  ton  nom  et  honneur 
eust  esté  blessé ,  ou  y  pour  mieulx  dire ,  si  l'esperit 
calumniateur,  tentant  à  mal  te  tirer,  eust  par  fal- 
laces  espèces  et  phantasmes  ludificatoyres  mis  en 
ton  entendement  que  envers'  toy  eussions  faict 
choses  non  dignes  de  nostre  ancienne  amitié,  tu 
debvpis  premier  enquérir  de  la  vérité,  puis  nous  en 
admonester,  et  nous  eussions  tant  à  ton  gré  satis- 
faict  que  eusse  eu  occasion  de  toy  contenter.  Mais, 
ô  Dieu  étemel  1  quelle  est  ton  entreprinse? 

«  Vouldroys  tu,  comme  tyrant  perfide,  pillier 
ainsi  et  dissiper  le  royaulme  de  mon  maistre  ?  Le 
as  tu  esprouvé  tant  ignave  et  stupide  qu'il  ne  vou- 
lust,  ou  tant  destitué  de  gens,  d'argent,  de  conseil 
et  d'art  militaire  qu'il  ne  peust  résister  à  tes  ini- 
ques assaulx?  Dépars  d'icy  présentement,  et  de- 
main pour  tout  le  jour  soys  retiré  en  tes  tenes 
sans  par  le  chemin  faire  aulcun  tumulte  ne  force; 
et  paye  mille  bezans  d'or  pour  les  dommaiges  que 
as  faict  en  ces  terres.  La  moytié  bailleras  demain, 
l'aultre  moytié  payeras  es  Ides  de  may  prochaine- 
ment venant,  nous  délaissant  ce  pendent  pour  houl- 
taige  les  ducs  de  Tournemoule ,  de  Basdefesses  et 
de  Menuail ,  ensemble  le  prince  de  Gratelles  et  le 
vicomte  de  Morpiaille.  » 


GARGANTUA  121 

CHAPITRE  XXXII 

Comment  GrandgousUr,  pour  achapter  paix,  feist 

rendre  lei  fouaces. 

tant  se  teut  le  bon  homme  Gallet; 
mais  Picrochole  à  tous  ses  propos  ne 
respond  aultre  chose  sinon  :  «  Venez 
les  <}ueHr,  Tenez  les  quérir.  liz  ont 
belle  couille  et  molle.  Hz  yous  braderont  de  la 
fouace.  »  Âdoncques  retourne  vers  Grandgousier, 
lequel  trouva  à  genous,  teste  nue,  encline  en  un 
petit  coing  de  son  cabinet ,  priant  Dieu  qu'il  vou-  / 
zist  amollir  la  cholere  de  Picrochole ,  et  le  mettre  '  ^ 
au  poinct  de  raison  sans  y  procéder  par  force. 

Quand  veit  le  bon  homme  de  retour,  il  luy  de- 
manda :  <!c  Ha!  mon  amy,  mon  amy,  quelles  nou- 
velles m'apportez-vous?  —  Il  n'y  a,  dist  Gallet, 
ordre  :  cest  homme  est  du  tout  hors  du  sens  et  dé- 
laissé de  Dieu.  —  Voyre  mais,  dist  Grangousier, 
mon  amy,  quelle  cause  prétend  il  de  cest  excès?  — 
Il  ne  me  a,  dist  Gallet,  cause  queconques  exposé, 
sinon  qu'il  m'a  dict  en  cholere  quelques  motz  de 
fouaces.  Je  ne  sçay  si  l'on  auroit  poinct  faict  oul- 
trage  à  ses  fouaciers.  —  Je  le  veulx ,  dist  Grand- 
gousier, bien  entendre  davant  qu'aultre  chose  déli- 
bérer sur  ce  que  seroit  de  faire.  » 

Alors  manda  sçavoir  de  cest  affaire,  et  trouva 
pour  vray  qu'on  avoit   prins  par  force  quelques 

i6 


122  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXII 

fouaces  de  ses  gens ,  et  que  Marquet  avoit  repceu 
un  coup  de  tribard  sus  la  teste;  toutesfoys  que  le 
tout  avoit  esté  bien  payé,  et  que  le  dict  Marquet 
avoit  premier  blessé  Foi^ier  de  son  fouet  par  les 
jambes.  £t  sembla  à  tout  son  conseil  que  en  toute 
force  il  se  doibvoit  delfendre. 

«  Ce  non  obstant,  dist  Grandgousier,  puisqu'il 
n'est  question  que  de  quelques  fouaces,  je  essaje- 
ray  le  contenter,  car  il  me  desplait  par  trop  de  le- 
ver guerre.  »  Adoncques  s'enquesta  combien  on 
avoit  prins  de  fouaces,  et,  entendent  quatre  ou 
cinq  douzaines,  commenda  qu'on  en  feist  cinq 
charretées  en  icelle  nuict,  et  que  l'une  feust  de 
fouaces  faictes  à  beau  beurre,  beaux  moyeux  d'eufz, 
beau  saffran  et  belles  espices,  pourestre  distribuées 
à  Marquet,  et  que,  pour  ses  interestz,  il  luy  don- 
n  oit  sept  cens  mille  et  trois  philippus  pour  payer 
les  barbiers  qui  l'auroient  pensé,  et  d'abondant  luy 
donnoit  la  mestayrie  de  la  Pomardiere  à  perpétuité 
franche  pour  luy  et  les  siens. 

Pour  le  tout  conduire  et  passer  fut  envoyé  Gal- 
let,  lequel  par  le  chemin  feist  cuillir  prés  de  la 
sauloye  force  grands  rameaux  de  cannes  et  rou- 
zeaux,  et  en  feist  armer  autour  leurs  charrettes  et 
chascun  des  chartiers  ;  luy  mesmes  en  tint  un  en  sa 
main ,  par  ce  voulant  donner  à  congnoistre  qu'ilz 
ne  demandoient  que  paix,  et  qu'ilz  venoient  pour 
l'achapter.  Eulx  venuz  à  la  porte,  requirent  parler  à 
Picrochole   de   par   Grandgousier.  Picrochole   ne 


GARGANTUA  IsS 

voulut  oncques  les  laisser  entrer,  ny  aller  à  eulx 
parler,  et  leurs  manda  qu'il  estoit  empesché,  mais 
qu'ilz  dissent  ce  qu'ilz  Youldroient  au  capitaine 
Toucquedillon ,  lequel  affustoit  quelque  pièce  sus 
les  murailles. 

Adonc,  luy  dict  le  bon  homme  :  «  Seigneur, 
pour  vous  retirer  de  tout  ce  débat  et  ouster  toute 
excuse  que  ne  retournez  en  nostre  première  al- 
liance, nous  vous  rendons  présentement  les  fouaces 
dont  est  la  controverse.  Cinq  douzaines  en  prin- 
drent  noz  gens,  elles  feurent  tresbien  payées;  nous 
aymons  tant  la  paix  que  nous  en  rendons  cinq 
charrettes,  desquelles  ceste  icy  sera  pour  Marquet, 
qui  plus  se  plainct.  Dadvantaige,  pour  le  contenter 
entièrement,  voyla  sept  cens  mille  et  trois  philippus 
que  je  luy  livre,  et,  pour  Tinterest  qu'il  pourroit 
prétendre,  je  luy  cède  la  mestayrie  de  la  Pomar- 
diere  à  perpétuité  pour  luy  et  les  siens,  possedable 
en  franc  alloy  :  voyez  cy  le  contract  de  la  trans- 
action. Et,  pour  Dieu,  vivons  dorénavant  en  paix, 
et  vous  retirez  en  yoz  terres  joyeusement,  cedans 
ceste  place  icy,  en  laquelle  n'avez  droict  quelcon- 
ques, comme  bien  le  confessez,  et  amis  comme  par 
avant.  » 

Toucquedillon  raconta  le  tout  à  Picrochole,  et 
de  plus  en  plus  envenima  son  couraige,  luy  disant  : 
«  Ces  rustres  ont  belle  paour.  Par  Dieu,  Grand- 
gousier  se  conchie,  le  pauvre  beuveur  ;  ce  n'est  son 
art  aller  en  guerre,  mais  ouy  bien  Yuider  les  fias- 


124  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXII 

cons.  Je  suis  d'opinion  que  retenons  ces  fouaces  et 
l'argent,  et  au  reste  nous  hastons  de  remparer  icy 
et  poursuivre  nostre  fortune.  Mais  pensent  ilz  bien 
avoir  affaire  à  une  duppe,  de  vous  paistre  de  ces 
fouaces?  Voilà  que  c'est  :  le  bon  traictement 
et  la  grande  familiarité  que  leurs  avez  par  cy  da- 
vaut  tenue  vous  ont  rendu  envers  eulx  contemp- 
tible  : 

Oignez  villain,  il  vous  poindra. 
Poignez  villain,  il  vous  oindra. 

—  Çà,  çà,  çà,  dist  Picrochole,  sainct  Jacques, 
ilz  en  auront  :  faictes  ainsi  qu'avez  dict.  —  D'une 
chose,  dist  Toucquedillon,  vous  veux  je  advertir  : 
nous  sommes  icy  assez  mal  avituaillez,  et  pourveuz 
maigrement  des  harnoys  de  gueule.  Si  Grandgou- 
sier  nous  mettoit  siège,  dés  à  présent  m'en  icois 
faire  arracher  les  dents  toutes,  seulement  que  trojs 
me  restassent,  autant  à  voz  gens  comme  à  moy  : 
avec  icelles  nous  n'avangerons  que  trop  à  manger 
noz  munitions.  —  Nous,  dist  Picrochole,  n'aurons 
que  trop  mangeailles.  Sommes  nous  icy  pour  man- 
ger ou  pour  batailler?  —  Pour  batailler,  vraye- 
ment,  dist  Toucquedillon  ;  mais  De  la  panse  vient 
la  dance,  et  Ou  faim  règne  force  exule,  —  Tairt 
jazerl  dit  Picrochole.  Saisissez  €e  qu'ilz  ont 
amené.  » 

Adoncques  prindrent  argent  et  fouaces  et  beufz 
et  charrettes,  et  les  renvoyèrent  sans  mot  dire,  si 


GARGANTUA  125 

non  que  plus  n'aprochassent  de  si  prés  pour  la 
cause  qu'on  leur  diroit  demain 

Ainsi  sans  rien  faire  retournèrent  devant  Grand- 
gousier,  etjuy  contèrent  le  tout,  adjoustans  qu'il 
n'estoit  aulcun  espoir  de  les  tirer  à  paix,  sinon  à 
vive  et  forte  guerre. 

CHAPITRE  XXXIII 

Comment  certains  gouverneurs  de  Picrochole,  par 
conseil  précipité,  le  mirent  au  dernier  periL 

ES  fouaces  destroussées,  comparurent 
davant  Picrochole  les  duc  de  Me- 
nuail,  comte  Spadassin  et  capitaine 
Merdaille,  et  lui  dirent  :  a  Cyre,  au- 
jourd'huy  nous  vous  rendons  le  plus  heureux,  plus 
chevaleureux  prince  qui'  oncques  feust  depuis  la 
mort  de  Alexandre  Macedo.  —  Couvrez,  couvrez 
vous,  dist  Picrochole.  — Grand  mercy,  dirent-ilz, 
Cyre^  nous  sommes  à  nostre  debvoir.  Le  moyen  est 
tel  :  vous  laisserez  icy  quelque  capitaine  en  garni- 
son avec  petite  bande  de  gens  pour  garder  la 
place,  laquelle  nous  semble  assez  forte,  tant  par 
nature  que  par  lesrempars  faictzà  vostre  invention. 
Vostre  armée  partirez  en  deux,  comme  trop  mieulx 
l'entendez. 

«  L'une  partie  ira  ruer  sur  ce  Grandgousier  et  ses 
gens.  Par  icelle  sera  de  prime  abordée  facilement 


126  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXIII 

desconfi.  Là  recouvrerez  argent  à  tas,  car  le  vilain 
en  a  du  content  :  vilain,  disons-nous,  parce  que  un 
noble  prince  n'a  jamais  unsou.Thesaurizer  estfaict 
de  vilain. 

<K  L'aultre  partie ,  ce  pendent ,  tirera  vers  Onjs, 
Sanctonge,  Angomojs  et  Gascoigne,  ensemble 
Perigot,  Medoc  et  Elanes.  Sans  resistence  pren- 
dront villes,  chasteaux  et  forteresses.  A  Bayonne, 
à  Sainct-Jean-de-Luc  et  Fotitarabie,  sajsirez  toutes 
les  naufs ,  et ,  coustoyant  vers  Galice  et  Portugal , 
pillerez  tous  les  lieux  maritimes  jusques  à  U lis- 
bonne,  où  aurez  renfort  de  tout  équipage  requis  à 
un  conquerent.  Par  le  corbieu!  Hespaigne  se  ren- 
dra, car  ce  ne  sont  que  madourrez.  Vous  passerez 
par  Testroict  de  Sibyle,  et  là  érigerez  deux  co- 
lomnes  plus  magnifîcques  que  celles  de  Hercules  à 
perpétuelle  mémoire  de  vostre  nom.  Et  sera  nommé 
cestuy  destroict  la  mer  Picrocholine. 

ce  Passée  la  mer  Picrocholine,  voicy  Barberousse 
qui  se  rend  vostre  esclave.  —  Je,  dist  Picrochole, 
le  prendray  à  mercy.  —  Voyre ,  dirent  ilz ,  pour- 
veu  qu'il  se  face  baptiser.  Et  oppugnerez  les  royaul- 
mes  de  Tunic,  de  Hippes,  Argiere,  Bone,  Corone, 
hardiment  toute  Barbarie.  Passant  oultre,  retiendrez 
en  vostre  main  Majorque ,  Minorque ,  Sardaine , 
Corsicque  et  aultres  isles  de  la  mer  Ligusticque  et 
Baleare.  Coustoyant  à  gausche,  dominerez  toute 
la  Gaule  Narbonicque,  Provence  et  AUobroges, 
Gènes,  Florence,  Lucques,  et  à  Dieu  seas  Rome. 


GARGANTUA  127 

Le  pauvre  monsieur  du  pape  meurt  desja  de  peur. 

—  Par  ma  foy,  dist  Picrochole,  je  ne  luy  baiseray 
ja  sa  pantoufle.  — Prinze  Italie,  voyla  Naples, 
Calabre,  Appoulle  et  Sicile  toutes  à  sac,  et  Malthe 
avec.  Je  vouldrois  bien  que  les  plaisans  chevaliers 
jadis  Rhodiens  vous  résistassent,  pourveoir  de  leur 
urine  !  —  Je  iroys ,  dist  Picrochole ,  voluntiers  à 
Laurette.  —  Rien,  rien,  dirent  ilz,  ce  sera  au  re- 
tour. —  De  là  prendrons  Candie,  Cypre,  Rhodes 
et  les  isles  Cyclades,  et  donnerons  sus  la  Morée. 
Nous  la  tenons.  Sainct  Treignan,  Dieu  gard  Hie- 
rusalem!  car  le  soubdan  n'est  pas  comparable  à 
vostre  puissance.  —  Je,  dist-il,  feray  doncques 
bastir  le  temple  de  Salomon.  —  Non,  dirent  ilz, 
encores;  attendez  un  peu.  Ne  soyez  jamais  tant 
soubdain  à  voz  entreprinses.  Sçavez  vous  que  disoit 
Octavian  Auguste?  Festina  lente, 

«  Il  vous  convient  premièrement  avoir  l'Asie  Mi- 
nor.  Carie,  Lycie,  Pamphile,Celicie,  Lydie,  Phry- 
gie,  Mysie,  Betune,  Charazie ,  Satalie,  Samagarie, 
Castamena,  Luga,  Savasta,  jusques  à  Euphrates. 

—  Voyrons  nous,  dist  Picrochole,  Babylone  et  le 
mont  Sinay  ?  —  Il  n'est,  dirent  ilz,  ja  besoing  pour 
ceste  heure.  —  N'est  ce  pas  assez  tracassé  de  avoir 
transfreté  la  mer  Hircane ,  chevauché  les  deux  Ar- 
menies  et  les  troys  Arabies?  — Par  (pa  foy!  dist  il, 
nous  sommes  affolez.  Ha  !  pauvres  gens  !  —  Quoyl 
dirent  ilz.  —  Que  boirons  nous  par  ces  desers?  Car 
Julian  Auguste  et  tout  son  oust  y  moururent  de 


i 


..6  uvKE.,c  ^^^^^eatV. 

desconfi.Urecou«^2n-t^ous.ç^«e 

e.ad«contenyj2;^,,,.Tbesaunx« 
noble  prince  n a, am  .^^ 

de  vilain.  ce  pe^deut ,  *«''" 

Sanctonge,  Ango     J  g^ns  tesv 

Perigot,  Medoc  et  m  ^^.esses.  A 

d^on^ûles,cl-^-::efFonurabie,says^ 

,  Sainct-Jean-    -l;^;,,         G^U  e  ^^ 

Itnne,  où  a-»  «n  f^orbieul  Hesp«; 
un  conquerent.  Par  pourrez.  ^^ 

ar    l'es""*'^*    Llficoues  q«  celles  d. 
lomnes  plus  °««;*'\e  vostre  nom-B^ 

KsSxy  df  rli'î^^rocholine,  vo^) 
«    passée  la  mer  n  __  ^^    ^is 

"se  rend  vostre  esclave^^^^^^.^^ 

?e     P-'it^S  refuser.  Et  oppufi 

If^s  aeTumc,  d«  "^    'passant  ouU 
r^^^aixnenttouteBarbp^J    ^.^,,,. 

t**"^   vosue  main  1"*»)°;^   ^    ^a  mer 

o<>'-r<s-"r..t  «te...  ^« 

1»      S^s ,  Florence ,  Lucques ,  et  a  u 


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iisl-U,  le 
maigae, 
Iz,  Cjrc,» 
vous  face 

esproavé 
j,  nommé 
ist  :  «J'ay 
sera  sem- 
lel  un  cor- 
j^uisy  le  pot 
'  tendez  vous 
la  la  fin  de 

»7 


l3o  LIVRE   I,    CHAPITRE  XXXIII 

tant  de  travaulx  et  traverses?  —  Ce  sera,  dist  Pi- 
crochole ,  que ,  nous  retournez ,  repouserons  à  noz 
aises.  »  Dont  dist  Echephron  :  «  Et  si  par  cas  ja- 
mais n'en  retournez?  Car  le  voyage  est  long  ei 
pereilleux.  N'est  ce  mieulx  que  des  maintenant  nous 
repousons  sans  nous  mettre  en  ces  bazars?  —  0! 
dist  Spadassin,  par  Dieu!  voicy  un  bon  resveux! 
Mais  allons  nous  cacber  au  coing  de  la  cheminée, 
et  là  passons  avec  les  dames  nostre  vie  et  nostre 
temps  à  enfiller  des  perles,  ou  à  filler  comme  Sarda- 

napalus  : 

Qui  ne  se  adventure  • 

N'a  cheval  ny  mule. 

Ce  dist  Salômon. 
—  Qui  trop... 

dist  Echephron, 

...  se  adventure 
Perd  cheval  et  mule, 
Respondit  Malcon. 

—  Baste,  dist  Picrocbole ,  passons  oultre .  Je  ne 
crains  que  ces  diables  de  légions  de  Grandgousier; 
ce  pendent  que  nous  sommes  en  Mésopotamie, 
s'ilz  nous donnoient  sus  la  queue,  quel  remède?  — 
Tresbon,  dist  Merdaille  :  une  belle  petite  commis- 
sion ,  laquelle  vous  envoirez  es  Moscovites ,  vous 
mettra  en  camp  pour  un  moment  quatre  cens  cin- 
quante mille  combattans  d'eslite.  O  !  si  vous  me  y 
faictes  vostre  lieutenant ,  je  tueroys  un  pigne  pour 
un  mercier!  Je  mors,  je  rue,  je  frappe,  je  at- 


GARGANTUA  l3l 

trape,  je  tue,  je  renye.  —  Sus!  sus!  dist  Picro- 
choie,  qu'on  despesche  tout,  et  qui  me  ayme  si 
me  suyve  !  » 

CHAPITRE  XXXIV 

Comment  Gargantua  laissa  la  ville  de  Paris  pour 
secourir  son  pais,  et  comment  Gymnaste  rencontra 
les  ennemys, 

N  ceste  mesmes  heure,  Gargantua, 
qui  estoit  yssu  de  l^aris  soubdain  les 
lettres  de  son  père  leues ,  sus  sa  grand 
jument  venant,  avoit  ja  passé  le  pont 
de  la  Nomain,  luy,  Ponocrates,  Gymnaste  et  £u- 
demon,  lesquelz,  pour  le  suivre,  avoient  prins 
chevaulx  de  poste;  le  reste  de  son  train  venoit  à 
justes  journées,  amènent  tous  ses  livres  et  instru- 
ment philosophicque. 

Luy  arrivé  à  Parillé ,  fut  adverty  par  le  mestayer 
de  Gouguet  comment  Picrochole  s'estoitremparé  à 
la  Roche  -  Clermauld,  et  avoit  envoyé  le  capitaine 
Tripet  avec  grosse  armée  assaillir  le  boys  de  Vede 
et  Vaugaudry,  et  qu'ilz  avoient  couru  la  poulie  jus- 
ques  au  pressouer  Billard ,  et  que  c'estoit  chose  es- 
trange  et  difficile  à  croyre  des  excès  qu'ilz  faisoient 
par  le  pays,  tant  qu'il  luy  feist  paour,  et  ne  sçavoit 
bien  que  dire  ny  que  faire. 

Mais  Ponocrates  luy  conseilla  qu'ilz  se  transpor- 


l32  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXIV 

tassent  vers  (e  seigneur  de  la  Vauguyon,  qui  de 
tout  temps  avoit  esté  leur  amj  et  confédéré,  et  par 
luy  seroient  mieulx  advisez  de  tous  affaires;  ce 
qu'ilz  feirent  incontinent,  et  le  trouvèrent  en  bonne 
délibération  de  leur  secourir,  et  feut  de  opinion 
que  il  envoyroit  quelq'un  de  ses  gens  pour  des- 
couvrir le  pays  et  sçavoir  en  quel  estât  estoient  les 
ennemys,  affîn  de  y  procéder  par  conseil  prins 
selon  la  forme  de  l'heure  présente.  Gymnaste  se 
offrit  d'y  aller  ;  mais  il  feut  conclud  que  pour  le 
meilleur  il  menast  avecques  soy  quelq'un  qui  con- 
gneust  les  voyes  et  destorses  et  les  rivières  de  l'en- 
tour. 

Adoncques  partirend  luy  et  Prelinguand,  escuyer 
de  Vauguyon,  et  sans  ^effroy  espierent  de  tous 
coustez.  Ce  pendent  Gargantua  se  refraischit  et 
repeut  quelque  peu  avecques  ses  gens-,  et  feist 
donner  à  sa  jument  un  picotin  d'avoyne  :  c'estoîent 
soisante  et  quatorze  muys  troys  boisseaux.  Gym- 
naste et  son  compaignon  tant  chevauchèrent  qu'ilz 
rencontrèrent  les  ennemys  tous  espars  et  mal  en 
ordre,  pillans  et  desrobans  tout  ce  qu'ilz  povoient; 
et  tant  de  loing  qu'ils  l'apperceurent  accoururent 
sus  luy  à  la  fouUe  pour  le  destrousser.  Adonc  il 
leurs  cria  :  a  Messieurs,  je  suys  pauvre  diable;  je 
vous  requiers  qu'ayez  de  moy  mercy.  J'ay  encores 
quelque  escu  ;  nous  le  boyrons,  car  c'est  aurum  po- 
tahilcy  et  ce  cheval  icy  sera  vendu  pour  payer  ma 
bien  venue  ;  cela  faict ,  retenez  moy  des  vostres  : 


GARGANTUA  l33 

car  jamais  homme  ne  sceut  mieulx  prendre ,  larder, 
roustir  et  aprester,  voyre,  par  Dieu!  démembrer 
et  gourmander  poulie  ^ue  moy  qui  suys  icy ,  et, 
pour  mon  proficiat,  je  boy  à  tous  bons  compai- 
gnons.  » 

Lors  descouvrit  sa  ferriere,  et  sans  mettre  le  nez 
dedans  beuvoyt  assez  honnestement.  Les  maroufles 
le  regardoient,  ouvrant  la  gueule  d'un  graad  pied*, 
et  tirans  les  langues  comme  lévriers  en  attente  de 
boire  après;  mais  Tripet,  le  capitaine,  sus  ce  point 
accourut  veoir  que  c'estoit.  A  luy  Gymnaste  offrit 
sa  bouteille,  disant  :  a  Tenez,  capitaine,  beuvez  en 
hardiment,  j'enayfaict  Tessay;  c'est  vin  de  la  Paye 
Moniau. 

— Quoy!  dist  Tripet,  ce  Gautier  icy  se  guabele  de 
nous?  Qui  es  tu?  —  Je  suys,  dist  Gymnaste,  pau- 
vre diable.  —  Ha!  dist  Tripet,  puisque  tu  es  pau- 
vre diable,  c'est  raison  que  passes  oultre,  car  tout 
pauvre  diable  passe  par  tout  sans  péage  ny  gabelle; 
mais  ce  n'est  de  couslume  que  pauvres  diables  soient 
si  bien  monstez  :  pourtant ,  Monsieur  le  diable , 
descendez,  que  je  aye  le  roussin;  et  si  bien  il  ne 
me  porte,  vous,  maistre  diable,  me  porterez,  car 
j'aime  fort  qu'un  diable  tel  m'emporte.  » 


l34  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXV 

CHAPITRE  XXXV 

Comment  Gymnaste  soupplement  tua  le  Capitaine 
Tripet  et  aultres  gens  de  Picrochole.    , 

ES  motz  entenduz^  aulcuns  d'entre 
eulx  commencèrent  avoir  frayeur,  et 
se  seignoient  de  toutes  mains,  pen- 
\5!^*^5r:î35-«se  sans  que  ce  feust  un  diable  des- 
guisé.  Et  quelq'un  d'eux,  nommé  Bon  Joan,  ca- 
pitaine des  Franctopins,  tyra  ses  heures  de  sa  bra- 
guette, et  cria  assez  hault  :  «  Hagios  ho  Theos! 
Si  tu  es  de  Dieu,  sy  parle;  sy  tu  es  de  Taultre, 
sy  t'en  va.  »  Et  pas  ne  s'en  alloit;  ce  que  enten- 
dirent plusieurs  de  la  bande,  et  departoient  de  la 
compaignie,  le  tout  notant  et  considérant  Gym- 
naste. 

Pourtant  feist  semblant  descendre  de  cheval ,  et, 
quand  feut  pendent  du  cousté  du  montouer ,  feist 
soupplement  le  tour  de  l'estriviere ,  son  espée  bas- 
tarde  au  cousté ,  et^  par  dessoubz  passé,  se  lança 
en  l'air  et  se  tint  des  deux  piedz  sus  la  selle ,  le  cul 
tourné  vers  la  teste  du  cheval.  Puis  dist  :  «  Mon 
cas  va  au  rebours.  » 

Adoncq,  en  tel  poinct  qu'il  estoit,  feist  la  guam- 
bade  sus  un  pied,  et,  tournant  à  senestre,  ne 
faillit  oncq  de  rencontrer  sa  propre  assiete  sans 
en  rien  varier.  Dont  dist  Tripet  :  «  Ha!  ne  feray 
pas    cestuy  là  pour  ceste  heure,  et  pour   cause. 


GARGANTUA  l35 

—  Bren,  dist  Gymnaste,  j'ay  failly,  je  voys  défaire 
cestuy  sault.  » 

Lors  par  grande  force  et  agilité  feist  en  tournant 
à  dextre  la  gambade  comme  davant.  Ce  faict,  mist 
le  poulce  de  la  dextre  sus  Tarçon  de  la  selle,  et 
leva  tout  le  corps  en  l'air,  se.  soustenant  tout  le 
corps  sus  le  muscle  et  nerf  dudit  poulce,  et  ainsi 
se  tourna  troys  foys;  à  la  quatriesme,  se  renversant 
tout  le  corps  sans  à  rien  toucher,  se  guinda  entre 
les  deux  aureilles  du  cheval ,  soudant  tout  le  corps 
en  Pair  sus  le  poulce  de  la  senestre,  et,  en  cest  estât, 
feist  le  tour  du  moulinet^  puis,  frappant  du  plat  de 
la  main  dextre  sus  le  meillieu  de  la  selle  ,  se  donna 
tel  branle  qu'il  se  assist  sus  la  crope ,  comme  font 
les  damoiselles.  Ce  fuict,  tout  à  l'aise  passe  la  jambe 
droicte  par  sus  la  selle,  et  se  mist  en  estât  de  che- 
vaucheur  sus  la  croppe.  «  Mais,  dist-il^  mieulxvault 
que  je  me  mette  entre  les  arsons.  »  Adoncq,  se 
appoyant  sus  les  poulces  des  deux  mains  à  la  crope 
davant  soy,  se  renversa  cul  sus  teste  en  l'air,  et  se 
trouva  entre  les  arsons  en  bon  ^maintien;*  puis 
d'un  sobresault  leva  tout  le  corps  en  l'air,  et  ainsi 
se  tint  pieds  joinctz  eçtre  les  arsons,  et  la  tournoya 
plus  de  cent  tours,  les  bras  estenduz  en  croix,  et 
crioit,.ce  faisant,  à  haultevoix  :  «  J'enrage,  diables, 
j'enrage,  j'enrage;  tenez  moi,  diables,  tenez  moy, 
tenez  !  » 

Tandis  qu'ainsi  voltigeoit ,  les  marroufles ,  en 
grand    esbahissement,  disoient   l'ung   à  l'aultre    : 


\ 


l36  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXV 

«  Par  la  mer  Dé  !  c'est  un  lutin  ou  un  diable  ainsi 
desguisé  : 

Ab  hoste  maligno 
Libéra  nos.  Domine,  » 

Et  fuyoient  à  la  route,  regardans  darriere  soy 
comme  un  chien  qui  emporte  un  plumail. 

Lors  Gymnaste,  voyant  son  advantaige,  descend 
de  cheval,  desguaigne  son  espée,  et  à  grands 
coups  chargea  sus  les  plus  huppés,  et  les  ruoit  à 
grands  monceaulx,  blessez,  navrez  et  meurtriz, 
sans  que  nul  luy  resistast,  pensans  que  ce  feust  un 
diable  affamé,  tant  par  les  merveilleux  voltigemens 
qu'il  avoit  faict  que  par  les  propos  que  luy  avoit 
tenu  Tripet ,  en  l'appellant  pauvre  diable ,  si  non 
que  Tripet  en  trahison  liiy  voulut  fendre  la  cervelle 
de  son  espée  lansquenette  ;  mais  il  estoit  bien  armé, 
et  de  cestuy  coup  ne  sentit  que  le  chargement.  Et 
soubdain ,  se  tournant ,  lancea  un  estoc  volant  au- 
dict  Tripet ,  et,  ce  pendent  que  icelluy  se  couvroit 
en  hâult,  luy  tailla  d'un  coup  l'estomac,  le  colon  et 
la.  moytié  du  foye ,  dont  tumba  par  terre,  et,  tum- 
bant,  rendit  plus  de  quatre  potées  de  souppes,  et 
l'ame  meslée  parmy  les  souppes. 

Ce  faict ,  Gymnaste  se  retyre ,  considérant  que 
les  cas  de  hazart  jamais  ne  fault  poursuivre  jusques 
à  leur  période,  et  qu'il  convient  à  tous  chevaliers 
reverentement  traicter  leur  bonne  fortune ,  sans  la 
molester  ny  gehainer.  £t,  monstant  sus  son  cheval, 


GARGANTUA  llj 

hiy  donne  des  espérons,  tyrant  droict  son  chemin 
vers  ia  Vauguyon,  et  Preiinguand  avecques  luy. 


CHAPITRE  XXXVI 

Comment  Gargantua  dtmoflit  It  chasteau  du  Gué 
de  Vede,  et  comment  Hz  passèrent  le  gué. 

ENU  que  fut,  raconta  Pestât  onquei 
.avoit  trouvé  les  ennemys,  et  du  stra- 
tagème,qu'il  avoit  faict,  luy  seul,  con- 
tre toute  leur  caterve ,  afferment  que 
ilz  n'estoient  que  maraulx,  pilleurs  et  brigans,  igno- 
rans  de  toute  discipline  militaire,  et  que  hardiment 
ilz  se  missent  en  voye,  car  il  leur  seroit  tresfacile 
de  les  assommer  comme  bestes. 

Adoncques  monta  Gargantua  sus  sa  grande 
jument,  accompaigné  comme  davant  avons  dict. 
£t,  trouvant  en  son  chemin  un  hault  et  grand 
arbre,  lequel  communément  on  nommoit  l'Arbre 
de  Sainct  Martin  pource  qu'ainsi  estoit  creu  un 
bourdon  que  jadis  Sainct  Martin  y  planta,  dist  : 
«  Voicy  ce  qu'il  me  failloit.  Cest  arbre  me  servira 
de  bourdon  et  de  lance.  »  Et  l'arrachit  facillement 
de  terre,  et  en  ousta  les  rameaux,  et  le  para  pour 
son  plaisir. 

Ce  pendent  sa  jument  pissa  pour  se  lascher  le 
ventre;  mais  ce  fut  en  telle  abondance  qu'elle  en 
feist  sept  lieues  de  déluge,  et  dériva  tout  le  pissat 

i8 


ï38  LIVRE    I,    CHAPITRE   XXXVI 

au  gué  de  Vede,  et  tant  Tenfla  devers  le  fil  de 
l'eau  que  toute  ceste  bande  des  ennemjs  furent 
en  grand  horreur  noyez,  exceptez  aulcuns  qui 
avoient  prins  le  chemin  vers  les  cousteaux  à 
gausche. 

Gargantua,  venu  à  l'endroict  du  boys  de  Vede, 
feut  advisé  par  Eudemon  que  dedans  le  chasteau 
estoit  quelque  reste  des  ennemys,  pour  laquelle 
chose  sçavoir  Gargantua  s'escria  tant  qu'il  peut  : 
«  Estez  vous  là,  ou  n'y  estez  pas  ?  Si  vous  y  estez, 
n'y  soyez  plus;  si  n'y  estez,  je  n'ay  que  dire.  » 
Mais  un  ribauld  canonier,  qui  estoit  au  machicou- 
lys,  luy  tyra  un  coup  de  canon,  et  le  attainct  par 
la  temple  dextre  furieusement;  toutesfoys  ne  lui 
feist  pour  ce  mal  en  plus  que  s'il  luy  eust  getté 
une  prune.  «  Qu'est  ce  là?  dit  Gargantua.  Nous 
gettez  vous  icy  des  grains  de  raisins?  La  vendange 
vous  coustera  cher,  »  pensant  de  vray  que  le  boulet 
feust  un  grain  de  raisin.  Ceulx  qui  estoient  dedans 
le  chasteau  amuzez  à  la  pille,  entendant  le  bruit, 
coururent  aux  tours  et  forteresses,  et  luy  tirèrent 
plus  de  neuf  mille  vingt  et#cinq  coups  de  faulcon- 
neaux  et  arquebouzes,  visans  tous  à  sa  teste,  et  si 
menu  tiroient  contre  luy  qu'il  s'escria  :  «  Pono- 
crates,  mon  amy,  ces  mousches  icy  me  aveuglent; 
baillez  moy  quelque  rameau  de  ces  sauUes  pour  les 
chasser,  »  pensant -des  plombées  et  pierres  d'artil- 
lerie que  feussent  mousches'  bovines.  Ponocrates 
Tadvisa   que   n'estoient   aultres  mousches  que  les 


CARGANTUA  189 

coups  d'artillerye  que  l'on  droit  du  chasteau.  Alors 
chocqua  de  son  grand  arbre  contre  le  chasteau,  et 
à  grans  coups  abàstit  et  tours  et  forteresses,  et 
ruyna  tout  par  terre.  Par  ce  moyen  feurent  tous 
rompuz  et  mis  en  pièces  ceulx  qui  estoient  en 
icelluy. 

De  là  partans,  arrivèrent  au  pont  du  moulin,  et 
trouvèrent  tout  lé  gué  couvert  de  corps  mors,  en 
telle  foule  qu'ilz  avoient  enguorgé  le  cours  du 
moulin  :  et  c'estoient  ceulx  qui  estoient  peritz  au 
déluge  urinai  de  la  jument.  Là  feurent  en  pense- 
ment  comment  ilz  pôurroient  passer,  veu  Tempes- 
chement  de  ces  cadavres.  Mais  Gymnaste  dist  : 
«  Si  les  diables  y  ont  passé,  jey  passeray  fort  bien. 
—  Les  diables,  dist  Eudemon,  y  ont  passé  pour 
en  emporter  les  âmes  damnées. — Sainct  Treignan! 
dist  Ponocrates,  par  doncques  conséquence  néces- 
saire il  y  passera.  —  Voyre,  voyre,  dist  Gymnaste, 
ou  je  demoureray  en  chemin.  »  Et,  donnant  des 
espérons  à  son  cheval,  passa  franchement  oultre, 
sans  que  jamais  son  cheval  eust  frayeur  des  corps 
mors  :  car  il  Tavoit  acoustumé,  selon  la  doctrine 
de  i£lian,  à  ne  craindre  les  âmes  ny  corps  mors, 
non  en  tuant  les  gens,  comme  Diomedes  tuoyt  les 
Traces,  et  Ulysses  mettoit  les  cwps  de  ses  ennemys 
es  pieds  de  ses  chevaulx,  ainsi  que  raconte  Homère, 
mais  en  luy  mettant  un  phantosme  parmy  son  foin 
et  le  faisant  ordinairement  passer  sus  icelluy  quand 
il  luy  bailloit  son  avoyne. 


140  LIVRE   I,    CHAPITRE  XXXVI 

Les  troys  aultres  le  suy virent  sans  faillir,  excepté 
Eudemon,  duquel  le  cheval  enfoncea  le  pied  droict 
jusques  au  genôil  dedans  la  pance  d'un  gros  et 
gras  villain  qui  estoit  là  noyé  à  l'envers,  et  ne  le 
povoit  tirer  hors;  ainsi  demouroit  empestré,  jus- 
ques à  ce  que  Gargantua  du  bout  de  son  baston 
enfondra  le  reste  des  tripes  du  villain  en  l'eau,  ce 
pendent  que  le  cheval  levoit  le  pied.  Et,  qui  est 
chose  merveilleuse  en  hippiatrie,  feut  ledict  cheval 
guery  d'un  surot  qu'il  avoit  en  celluy  pied  par 
l'atouchement  de  boyaux  de  ce  gros  marroufle. 

CHAPITRE  XXXVII 

Comment  Gargantua,  soy  peignant,  faisait  tomber  de 
ses  cheveulx  les  boulletz  d'artillerye, 

ssuz  la  rive  de  Vede,  peu  de  temps 
après  abordèrent  au  chasteau  de  Grand- 
gouzier^  qui  les  attendoit  en  grand 
désir.  A  sa  venue,  ilz  le  festoyèrent  à 
tour  de  bras;  jamais  on  ne  veit  gens  plus  joyeulx  : 
car  Supplementum  Supplementi  Chronicorum  dict 
que  Gargamelle  y  mourut  de  joye;  je  n'en  sçay 
rien  de  ma  part,  let  bien  peu  me  soucie  ny  d'elle 
ny  d'aultre.  La  venté  fut  que  Gargantua,  se  re- 
fiaischissant  d'habillemens  et  se  testonnant  de  son 
pigne,  qui  estoit  grand  de  cent  cannes,  appoincté 
de  grandes  dents  de  elephans  toutes  entières,  faisoit 


GARGANTUA  I41 

tomber  à  chascun  coup  plus  de  sept  balles  de  bou- 
letz  qui  luy  estoient  demourez  entre  ses  cheveulx 
à  la  démolition  du  boys  de  Vede.  Ce  que  voyant, 
Grandgousier,  son  père,  pensoit  que  feussent  poulx, 
et  luy  dist  :  «  Dea,  mon  bon  filz,  nous  as  tu  aporté 
jusques  icy  des  esparviers  de  Montagu?  Je  n'en- 
tendoys  que  là  tu  feisse  résidence.  »  Adonc  Pono- 
crates  respondit  :  «  Seigneur,  ne  pensez  que  je 
Paye  mis  au  colliege  de  pouillerie  qu'on  nomme 
Montagu;  mieuix  le  eusse  voulu  mettre  entre  les 
guenaux  de  Sainct  Innocent  pour  l'énorme  cruaulté 
et  villennie  que  je  y  ay  congneu  :  car  trop  mieuix 
sont  traictez  les  forcez  entre  les  Maures  et  Tar- 
tares,  les  meurtriers  en  la  prison  criminelle,  voire 
certes  les  chiens  en  vostre  maison,  que  ne  sont  ces 
malautruz  audict  colliege.  Et,  si  j'estoys  roy  de 
Paris,  le  diable  m'emport  si  je  ne  metoys  le  feu 
dedans  et  faysoys  brusler  et  principal  et  regens, 
qui  endurent  ceste  inhumanité  davant  leurs  yeulx 
estre  exercée.  » 

Lors,  levant  un  de  ces  boulletz,  dict  :  «  Ce  sont 
coups  de  canon  que  n'a  guyeres  a  repceu  vostre 
filz  Gargantua  passant  davant  le  boys  de  Vede, 
par  trahison  de  vjos  ennemys.  Mais  ilz  en  eurent 
telle  recompense  qu'ilz  sont  tous  periz  en  la  ruine 
du  chasteau,  comme  les  Philistins  par  l'engvi  de 
Sanson,  et  ceulx  que  opprima  la  tour  de  Siloé, 
desquelz  est  escript  Luc,  xiij.  Iceulx  je  suis  d'avis 
que  nous  poursuyvons,  ce  pendent  que  l'heur  est 


142  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXVII 

pour  nous  :  car  l'occasion  a  tous  ses  cheveulx  au 
front  ;  quand  elle  est  oultre  passée ,  vous  ne  la 
povez  plus  revocquer;  elle  est  chauve  par  le  dar- 
riere  de  la  teste,  et  jamais  plus  ne  retourne.  — 
Vrayment,  dist  Grandgousier ,  ce  ne  sera  pas  à 
ceste  heure,  car  je  veulx  vous  festoyer  pour  ce 
soir,  et  soyez  les  tresbien  venuz.  » 

Ce  dict,  on  apresta  le  soupper,  et  de  surcroist 
feurent  roustiz  seze  bœufz,  troys  génisses,  trente 
et  deux  veaux,  soixante  et  troys  chevreaulx  mois- 
sonniers,  quatre  vingt  quinze  moutons,  troys  cens 
gourretz  de  laict  à  beau  moust,  unze  vingt  per- 
drys,  sept  cens  bécasses,  quatre  cens  chappons  de 
Loudunois  et  Cornouaille,  six  mille  pouUetz  et 
autant  de  pigeons,  six  cens  gualinottes,  quatorze 
cens  levraux,  troys  cens  et  troys  hostardes  et  mille 
sept  cens  hutaudeaux.  De  venaison  Ton  ne  peut 
tant  soubdain  recouvrir,  fors  unze  sangliers  qu'en- 
voya Tabbé  de  Turpenay,  et  dix  et  huict  bestes 
fauves  que  donna  le  seigneur  de  Grandmont;  en- 
semble sept  vingt  faisans  qu'envoya  le  seigneur  des 
Essars,  et  quelques  douzaines  de  ramiers,  de  oi- 
seaulx  de  rivière,  de  cercelles,  buc^urs,  courles, 
pluviers,  francolys,  cravans,  tyrçnsons,  vanereaux, 
tadournes,  pochecuUieres,  pouacres,  hegronneaux, 
foulques,  aigrettes,  ciguoingnes,  cannes  petieres, 
oranges,  flammans,  qui  sont  phœnicopteres,  terri- 
goles^  poulies  de  Inde,  force  coscossons  et  renfort 
de  potages. 


GARGANTUA  I43 

Sans  poinct  de  faulte  y  estoit  de  vivres  abon»- 
dance,  et  feurent  aprestez  honnestement  par  Fri- 
pesaulce,  Hoschepot  et  Pilleverjus,  cuisiniers  de 
Grandgousier.  Janot,  Micquel  et  Verrenet  appres- 
terent  fort  bien  à  boyre. 


CHAPITRE  XXXVIII 
Comment  Gargantua  mangea  en  sallade  six  pèlerins, 

E  propos  requiert  que  racontoYis  ce 
qu'advint  à  six  pèlerins  qui  venoient 
de  Sainct  Sebastien,  prés  de  Nantes, 
et  pour  soy  herberger,  celle  nuit,  de 
peur  des  ennemys,  s'estoient  mussez  au  jardin 
dessus  les  poyzars,  entre  les  choulx  et  lectues. 
Gargantua  se  trouva  quelque  peu  altéré^  et  de- 
manda si  l'on  pourroit  trouver  de  lectues  pour  faire 
sallade.  Et,  entendent  qu'il  y  en  avoit  des  plus 
belles  et  grandes  du  pays,  car  elles  estoient 
grandes  comme  pmniers  ou  noyers,  y  voulut  aller 
luy  mesmes,  et  en  emporta  en  sa  main  ce  que  bon 
luy  sembla,  ensemble  emporta  les  six  pèlerins,  les- 
quelz  avoient  si  grand  paour  qu'ilz  ne  ausoient  ny 
parler  ny  tousser. 

Les  lavant  doncques  premièrement  en  la  fontaine, 
les  pèlerins  disoient  en  voix  basse  «l'un  à  l'aultre  : 
«  Qu'est  il  de  faire?  Nous  noyons  icy  entre  ces 
lectues.  Parlerons  nous?  mais,  si  nou^  parlons,  il 


144  LIVRE    I,    CHAPITRE   XXXVIII 

nous  tuera  comme  espies.  »  Et,  comme  ilz  delibe- 
roient  ainsi,  Gargantua  les  mist  avecques  ses  lectues 
dedans  un  plat  de  la  maison,  grand  comme  la  tonne 
de  Cisteauix,  et,  avecques  huiile  et  vinaigre  et  sel, 
les  mangeoit  pour  soy  refraischir  davant  souper, 
et  avoit  ja  engoullé  cinq  des  pèlerins;  le  sixiesme 
estoit  dedans  le.  plat,  caché  soubz  une  lectue, 
excepté  son  bourdon  qui  apparoissoit  au  dessus. 
Lequel  voyant,  Grandgousier,  dist  à  Gargantua  : 
a  Je  croy  que  c'est  là  une  corne  de  limasson  ;  ne 
le  mangez  poinct.  —  Pour  quoy?  dist  Gargantua; 
ilz  sont  bons  tout  ce  moys.  »  En  tirant  le  bourdon, 
ensemble  enleva  le  pèlerin,  et  le  mangeoit  tresbien. 
Puis  beut  un  horrible  traict  de  vin  pineau,  et  atten- 
dirent que  Ton  apprestast  le  soupper. 

Les  pèlerins  ainsi  dévorez  se  tirèrent  Jiors  les 
meuUes  de  ses  dents  le  mieulx  que  faire  peurent, 
et  pensoient  qu'on  les  eust  mys  en  quelque  basse 
fousse  des  prisons.  Et,  lors  que  Gargantua  beut  le 
grand  traict,  cuiderent  noyer  en  sa  bouche,  et  le 
torrent  du  vin  presque  les  emporta  au  gouffre  de 
son  estomach  ;  toutesfoys,  saultans  avec  leurs  bour- 
dons, comme  font  les  micquelotz,  se  mirent  en 
franchise  Torée  des  dentz.  Mais  par  malheur  Tun 
d'eux,  tastant  avecques  son  bourdon  le  pays,  à 
sçavoir  s'ilz  estoient  en  sceureté,  frappa  rudement 
en  la  faulte  d'une  dent  creuze,  et  ferut  le  nerf  de 
la  mandibule,  dont  feist  tresforte  douleur  à  Gar- 
gantua, et  commença  à  crier  de  raige  qu'il  endu- 


GARGANTUA  14$ 

roit.  Pour  doncques  se  soulaiger  du  mal,  feîst 
apporter  son  curedentz,  et,  sortant  vers  le  noyer 
groUîer,  vous  denigea  messieurs  les  pèlerins. 

Car  il  arrapoit  l'un  par  les  jambes,  l'aultre  par 
tes  espaules,  Taultre  par  la  bezace,  l'aultre  par  la 
foillouze,  l'aultre  par  l'escharpe  ;  et  le  pauvre  haire 
qui  Tavoit  féru  du  bourdon  le  accrochea  par  la 
braguette  ;  toutesfoys  ce  luy  fut  un  grand  heur,  car 
il  luy  percea  une  bosse  chancreuze  qui  le  martyri- 
soit  depuis  le  temps  qu'ilz  eurent  passé  Ancenys. 
Ainsi  les  pèlerins  denigez  s'en  fuyrent  à  travers  la 
plante  à  beau  trot,  et  appaisa  la  douleur. 

En  laquelle  heure  feut  appelé  par  Eudemon 
pour  soupper,  car  tout  estoit  prest.  a  Je  men  voys 
doncques,  dit-il,  pisser  mon  malheur.  »  Lors  pissa 
si  copieusement  que  l'urine  trancha  le  chemin  aux 
pèlerins,  et  furent  contrainctz  passer  la  grande 
boyre.  Passans  de  la  par  l'orée  de  la  touche,  en 
plaîn  chemin  tombèrent  tous,  excepté  Fournillier, 
en  une^trape  qu'on  avoit  faicte  pour  prandre  les 
loups  à  la  trainnée.  Dont  eschapperent  moyennant 
l'industrie  dudict  Fournillier,  qui  rompit  tous  les 
lacz  et  cordages.  De  là  issus,  pour  le  reste  de 
celle  nuyct  couchèrent  en  une  loge  prés  le  Coul- 
dray. 

Et  là  feurent  reconfortez  de  leur  malheur  par 
(es  bonnes  paroles  d'un  de  leur  compaignie  nommé 
Lasd'aller,  lequel  leur  remonstra  que  ceste  adven- 

ture  avoit  esté  predicte  par  David,  Psal 

Rabelais.   /.  1 9 


146  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXVIII 

Cum  exurgerent  homincs  in  nos. 

Forte  vivos  déglutissent  nos, 

Quand  nous  feusmes  mangez  en  salade  au  grain 
du  sel. 

Cum  irasceretur  furor  eorum  in  nos, 

Forsitan  aqua  ahsorbuisset  nos. 

Quand   il  beut  le  grand  traict. 

Torrentem  pertransivit  anima  nostra. 

Quand  nous  passâmes  la  grande  boyre. 

Forsitan  pertransisset  anima  nostra 

Aquam  intolerahilem. 

De  son  urine,  dont  il  nous  tailla  le  chemin. 

Benedictus  Dominus  qui  non  dédit  nos  in  captio- 
nem  dentihus  eorum.  Anima  nostra,  sicut  passer, 
erepta  est  de  laqueo  venantium. 

Quand  nous  tumbasmes  en  la  trape. 

Laqueus  contritus  est  par  Fournillier, 

Et  nos  liherati  sumus,  Adjutorium  nostrum,  etc. 

CHAPITRE  XXXIX 

Comment  le  moyne  feust  festoyé  par  Gargantua, 
et  des  heaulx  propos  qu'il  tint  en  souppant. 

UAND  Gargantua  feut  à  table,  et  la 
première  poincte  des  morceaux  feut 
bauffrée,  Grandgousier  commença  ra- 
conter la  source  et  la  cause  de  la 
guerre  meue  entre  luy  et  Picrochole,  et  vint  au 


GARGANTUA  147 

poinct  de  narrer  comment  frère  Jean  des  Entom- 
meures   avoit  triumphé  à  la  defence  du  clous  de 
l'Abbaye,  et  le  loua  au  dessus  des  prouesses  de 
Camille,  Scipion,  Pompée,  César,  et  Themistocles. 
Adoncques  requist  Gargantua  que  sus  l'heure  feust 
envoyé  quérir,  affîn  qu'avecques  luy  on  consultast 
de  ce  qu'estoit  à  faire.  Par  leur  vouloir  l'alla  qué- 
rir son  maistre  d'hostel,  et  Tadmena  joyeusement 
avecques   son   baston   de   croix   sus   la  mulle  de 
Grandgousier.  Quand  il  feut  venu,  mille  charesses, 
mille  embrassemens,  mille  bons] ours  f eurent  donnez  : 
«  Hés  1    ffere   Jean   mon  amy,  frère  Jean  mon 
grand  cousin,  frère  Jean  de  par  le  diable,  Tacolée, 
mon  amy  1  —  A  moy  la  brassée  !  —  Cza,  couillon, 
que  je  te  esrene  de  force  de  t'acoUer.  »  Et  frère 
Jean  de  rigoller  1  Jamais  homme  ne  feut  tant  cour- 
toys  ny  gracieux.   «  Cza,  cza,  dist  Gargantua,  une 
escabelle  icy  auprès  [de  moy,  à  ce  bout.  —  Je  le 
veulx  bien,  dist  le  moyne,  puis  qu'ainsi  vous  plaist. 
Page,  de   Teau!  Boute,  mon  enfant,  boute;  elle 
me  refraischira  le  faye.  Baille  icy  que  je  guargarise. 

—  Deposita  cappa,  dist  Gymnaste,  oustons  ce  froc  I 

—  Ho!  par  Dieu,  dist  le  moyne,  mon  gentil 
homme,  il  y  a  un  chapitre  in  Statutis  Ordinis  au- 
quel ne  plairoit  le  cas.  —  Bren,  dist  Gymnaste, 
bren  pour  votre  chapitre.  Ce  froc  vous  romp  les 
deux  espaules  :  mettez  bas.  —  Mon  amy,  dist  le 
moyne,  laisse  le  moy,  car,  par  Dieu,  je  n'en 
boy  que  mieulx.  Il  me  faict  le  corps  tout  joyeux. 


148  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXIX 

Si  je  le  laisse,  messieurs  les  pages  en  feront  des 
jarretières,  comme  il  me  feut  faict  une  foys  à 
Coulaines.  Davantaige,  je  n*auray  nul  appétit; 
mais,  si  en  cest  habit  je  m'assys  à  table,  je  boiray, 
par  Dieu ,  et  à  toy  et  à  ton  cheval,  et  de  hayt. 
Dieu  guard  de  mal  la  compaignie.  Je  avoys 
souppé,  mais  pour  ce  ne  mangeray  je  poinct 
moins,  car  j'ay  un  estomac  pavé,  creux  comme  la 
botte  sainct  Benoist,,  tousjours  ouvert  comme  la 
gibbessiere  d'un  advocàt. 

De  tous  poissons,  fors  que  la  tencbe. 

«  Prenez  Taesle  de  la  perdrys,  ou  la  cuisse  d'une 
Nonnain;  n'est  ce  falotement  mourir  quand  on 
meurt  le  caiche  roidde?  Nostre  prieur  aymefortle 
blanc  de  chappon.  —  En  cela,  dist  Gymnaste,  il 
ne  semble  poinct*  aux  renars,  car  des  chappons, 
poulies,  pouletz  qu'ilz  prennent,  jamais  ne  man- 
gent le  blanc.  —  Pourquoy,  dist  le  moyne?  — 
Parce,  respondit  Gymnaste,  qu'ilz  n'ont  poinct  de 
cuisiniers  à  les  cuyre.  Et,  s'ilz  ne  sont  competenie- 
ment  cuitz,  ilz  demeurent  rouge  et  non  blanc.  La 
rougeur  des  viandes  est  indice  qu'elles  ne  sont 
assez  cuytes,  exceptez  les  gammares  et  escrevices, 
que  l'on  cardinalize  à  la  cuyte.  —  Feste  Dieu 
Bayart,  dist  le  moyne,  l'enfermier  de  nostre  abbaye 
n'a  doncques  la  teste  bien  cuyte,  car  il  a  les  yeulx 
rouges  comme  un  jadeau  de  vergue.  Cette  cuisse 
de  levrault  est  bonne  pour  les  goutteux. 


GARGANTUA  149 

<c  A  propos  truelle,  pourquoy  est  ce  que  les  cuisses 
d'une  damoizelle  sont  tous]  ours  fraisches?  —  Ce 
problesme,^  dist  Gargantua,  n'est  ny  en  Aristoteles, 
ny  en  Alexandre  Aphrodisé,  ny  en  Plutarque.  — 
C'est,  dist  le  moyne,  pour  trois  causes  par  les- 
quelles un  lieu  est  naturellement  refraischy  :  Primo  y 
pource  que  Teau  decourt  tout  du  long;  secundo, 
pource  que  c'est  un  lieu  umbrageux,  obscur  et 
ténébreux,  auquel  jamais  le  soleil  ne  luist;  et  tier- 
cernent,  pource  qu'il  est  continuellement  esventé 
des  ventz  du  trou  de  bize,  de  chemise,  et  d'abon- 
dant de  la  braguette. 

a  Et  dehait  !  Page,  à  la  humerie  !  Crac,  crac, 
crac  !  Que  Dieu  est  bon,  qui  nous  donne  ce  bon 
plot! 

<x  J'advoue  Dieu,  si  j'eusse  esté  au  temps  de 
Jesuchrist,  j'eusse  bien  engardé  que  les  Juifz  ne 
l'eussent  prins  au  jardin  de  Olive  t.  Ensemble  le 
diable  me  faille  si  j'eusse  failly  de  coupper  les  jar- 
retz  à  messieurs  les  apostres,  qui  fuyrent  tant  las- 
chement  après  qu'ilz  eurent  bien  souppé,  et  lais- 
sèrent leur  bon  maistre  au  besoing  1  Je  hayz  plus 
que  poizon  un  homme  qui  fuyt  quand  il  fault  jouer 
des  cousteaux.  Hon  1  que  je  ne  suis  Roy  de  France 
pour  quatre  vingtz  ou  cent  ans!  Par  Dieu  !  je  vous 
metroys  en  chien  courtault  les  fuyars  de  Pavie. 
Leur  fiebvre  quartaine!  Pourquoy  ne  mouroient- 
ilz  là  plus  tost  que  laisser  leur  bon  prince  en  ceste 
nécessité?  N'est-il  meilleur  et  plus  honorable  mou- 


l5o  LIVRE   I,    CHAPITRE   XXXIX 

rir  vertueusement  bataillant  que  vivre  fuyant  vil- 
lainement? 

<K  Nous  ne  mangerons  gueres  d'oysons  ceste  an- 
née. Ha  I  mon  amy,  baille  de  ce  cochon.  Diavol  1 
il  n'y  a  plus  de  moust. 

Germinavit  radix  Jesse. 

Je  renye  ma  vie,  je  meurs  de  soif.  Ce  vin  n*est 
des  pires.  Quel  vin  beuviez  vous  à  Paris?  Je  me 
donne  au  diable  si]  je  n'y  tins  plus  de  six  moys 
pour  un  temps  maison  ouverte  à  tous  venens. 
Congnoissez  vous  frère  Claude  des  Haulx  Barrois  ? 
O  le  bon  compaignon  que  c'est!  Mais  quelle 
mousche  l'a  picqué  ?  Il  ne  faict  rien  que  estudier 
depuis  je  ne  sçay  quand.  Je  n'estudie  poinct,  de 
ma  part.  En  nostre  abbaye  nous  ne  estudions  ja- 
mais, de  peur  des  auripeaux.  Nostre  feu  abbé  disoit 
que  c'est  chose  monstrueuse  veoir  un  moyne  sça- 
vant.  Par  Dieu,  Monsieur  mon  amy,  magîs  magnos 
clerlcos  non  sunt  magîs  magnos  sapientes. 

«  Vous  ne  veistes  oncques  tant  de  lièvres  comme 
il  y  en  a  ceste  année.  Je  n'ay  peu  recouvrer  ny 
aultour  ny  tiercelet  de  lieu  du  monde.  Monsieur 
de  la  Bellonniere  m'avoit  promis  un  lanier ,  mais  il 
m'escripvit  n'a  gueres  qu'il  estoit  devenu  patays.  Les 
perdris  nous  mangeront  les  aureilles  mesoûan.  Je 
ne  prens  poinct  de  plaisir  à  la  tonnelle,  car  je  y 
morfonds.  Si  je  ne  cours,  si  je  ne  tracasse,  je  ne 
suis  poinct  à  mon  aize.  Vray  est  que,  saultant  les 


GARGANTUA  l5l 

hajes  et  buissons,  mon  froc  y  laisse  du  poil. 
J'ay  recouvert  un  gentil  lévrier.  Je  donne  au  dia^ 
ble  si  luy  eschappe  lièvre.  Un  lacquays  le  menoit  à 
monsieur  de  Maulevrier  :  je  le  destroussaj.  Feis-je 
mal?  —  Nennj,  frère  Jean,  dit  Gymnaste, nenny,  de 
par  tous  les  diables,  nenny .  —  Ainsi,  dist  le  moyne, 
à  ces  diables  cependent  qu'ilz  durent.  Vertus  Dieu, 
qu'en  eust  faict  ce  boyteux?  Le  cor  Dieu,  il  prend 
plus  de  plaisir  quand  on  lui  faict  présent  d'un  bon 
couble  de  beufs.  —  Comment,  dit  Ponocrates, 
vous  jurez,  frère  Jean? —  Ce  n'est,  dist  le  moyne, 
que  pour  orner  mon  languaige.  Ce  sont  couleurs 
de  rethoricque  ciceroniane.  » 

CHAPITRE  XL 

Pourquoy  lesjnoines  sont  refuis  du  monde,  et  pourquoy 
les  ungs  ont  le  nez  plus  grand  que  les  aultres, 

G  Y  de  Christian,   dist   Eudemon,   je 

entre  en  grande  resverie,  considérant 

rhonnesteté  de  ce  moyne,  car  il  nous 

esbaudist  icy  tous.  Et  comment  donc- 

ques  est  ce  qu'on  rechasse  les  moynes  de  toutes 

bonnes  compaignies,  les  appellans  trouble-feste , 

comme  abeilles  chassent  les  freslons  d'entour  leurs 

rousches? 

îgnavumjuçoi  pecus 

dist  Maro, 

a  praesepibus  arctnt.   » 


l52  LIVRE    I,    CHAPITRE   XL 

A  quoy  respondit  Gargantua  :  a  II  n'y  a  rien  si 
vray,  que  le  froc  et  la  cogule  tire  à  soy  les  oppro- 
bres ,  injures  et  malédictions  du  monde ,  tout  ainsi 
comme  le  vent,  dict  Cecias,  attire  les  nues.  La  rai- 
son peremptoire  est  parce  qu'ilz  mangent  la  merde 
du  monde,c'est-à-dire  les  péchez,  et  comme  mache- 
merdes  Ton  les  rejecte  en  leurs  retraictz  :  ce  sont 
leurs  conventz  et  abbayes,  séparez  de  conversa- 
tion politicque  comme  sont  les  retraictz  d'une 
maison.  Mais,  si  entendez  pour  quoy  ung  cinge 
en  une  famille  est  tousjours  mocqué  et  herselé, 
vous  entendrez  pourquoy  les  moynes  sont  de  tous 
refuys^  et  des  vieulx  et  des  jeunes.  Le  cinge  ne 
garde  poinct  la  maison  comme  un  chien  ;  il  ne  tire 
point  l'aroy,  comme  le  beuf  ;  il  ne  produict  ny 
laict  ni  laine,  comme  la  brebis;  il  ne  porte  pas  le 
faiz,  comme  le  cheval.  Ce  qu'il  faict  est  tout  con- 
chier  et  degaster,  qui  est  la  cause  pourquoy  de 
tous  repceoyt  mocqueries  et  bastonnades. 

«  Semblablement  un  moyne,  j'entends  de  ces  ocieux 
moynes ,  ne  laboure ,  comme  le  paysant  ;  ne  garde 
le  pays,  comme  l'homme  de  guerre;  ne  gueristles 
malades,  comme  le  medicin  ;  ne'  presche  ny  endoc- 
trine le  monde,  comme  le  bon  docteur  evangelic- 
que  et  pedagoge;  ne  porte  les  commoditez  et 
choses  nécessaires  à  la  republicque,  comme  le  mar- 
chant. Ce  est  la  cause  pourquoy  de  tous  sont  huez 
et  abhorryz.  —  Voyre  mais,  dist  Grandgousier,  ilz 
prient  Dieu  pour  nous.  —  Rien  moins,  respondit 


-  GARGANTUA  1 1^3 

Gargantua.  Vray  est  qu'ilz  molestent  tout  leurvoi*- 
sinage  à  force  de  trinqueballer  leurs  cloches. 

—^  Voyre,  dit  le  moyne,  une  messe,  unes  mati- 
nes, unes  vespres  bien  sonnées,  sont  à  demy  dictes. 

—  Ilz  marmonnent  grand  renfort  de  légendes  et 
pseaulmes  nullement  par  eulx  entenduz;  ilz  con- 
tent force  patenostres  entrelardées  de  longs  Ave 
Mariazy  sans  y  penser  ny  entendre.  Et  ce  j'ap- 
pelle mocque-Dieu ,  non  oraison.  Mais  ainsi  leurs 
ayde  Dieu  s'ilz  prient  pour  nous,  et  non  par  paour 
de  perdre  leurs  miches  et  souppes  grasses.  Tous 
vrajs  christians,  de  tous  estatz,  en  tous  lieux,  en 
tous  temps ,  prient  Dieu ,  et  Tesperit  prie  et  inter- 
pelle pour  iceulx,  et  Dieu  les  prend  en  grâce. 
Maintenant  tel  est  nostre  bon  frère  Jean.  Pourtant 
chascun  le  soubhaitc  en  sa  compaignie.  Il  n'est 
poinct  bigot,  il  n'est  poinct  dessiré,  il  est  honneste, 
joyeulx,  délibéré,  bon  compaignon.  Il  travaille,  il 
labeure,  il  defent  les  opprimez,  il  conforte  les  af- 
fligez, il  subvient  es  souffreteux ,  il  garde  les  clous 
de  l'abbaye. 

—  Je  foys,  dist  le  moyne,  bien  dadvantaige,  car, 
en  despeschant  nos  matines  et  anniversaires  on 
cueur,  ensemble  je  foys  des  chordes  d'arbaleste, 
je  polys  des  matraz  et  guarrotz,  je  foys  des  retz 
et  des  poches  à  prendre  les  connis.  Jamais  je  ne 
suis  oisif. 

«  Mais  or  çza,  à  boyre  !  à  boyre,  cza  !  Apporte  le 
fruict.  Ce  sont  chastaignes  du  bois  d'Estrocz,  avec 

20 


l54  LIVRE   I,    CHAPITRE   XL 

bon  vin  nouveau  ;  voy  vous  là  composeur  de  petz. 
Vous  n'estez  encores  céans  amoustillez.  Par  Dieu, 
je  boy  à  tous  guez,  comme  un  cheval  de  promo- 
teur. » 

Gymnaste  luy  dist  :  «  Frère  Jean,  oustez  ceste 
rouppie  qui  vous  pend  au  nez.  —  Ha,  ha  I  dist  le 
moyne,  serois  je  en  dangier  de  noyer,  veu  que 
suis  en  l'eau  jusques  au  nez?  Non,  non.  Quare^ 
Quia 

Elle  en  sort  bien,  mais  poinct  n'y  entre. 
Car  il  est  bien  antidote  de  pampre. 

O  mon  amyl  qui  auroit  bottes  d'hyver  de  tel 
cuir  hardiment  pourroit  il  pescher  aux  huytres,  car 
jamais  ne  prendroient  eau.  —  Pourquoy,  dist 
Gargantua,  est  ce"  que  frère  Jean  a  si  beau  nez?  — 
Parce,  respondit  Grandgousier,  que  ainsi  Dieu  Ta 
voulu,  lequel  nous  faict  en  telle  forme  et  telle  fin, 
selon  son  divin  arbitre,  que  faict  un  potier  ses 
vaisseaulx.  —  Parce,  dist  Ponocrates,  qu'il  feut  des 
premiers  à  la  foyre  des  nez.  Il  print  des  plus 
beaulx  et  plus  grands.  -^  Trut  avant  I  dist  le 
moyne.  Selon  vraye  philosophie  mbnasticque,  c'est 
parce  que  ma  nourrice  avoit  les  tetins  moletz,  en 
la  laictant,  mon  nez  y  enfondrôit  comme  en  beurre, 
et  là  s'eslevoit  et  croissoit  comme  la  paste  dedans 
la  met.  Les  durs  tetins  de  nourrices  font  les  enfans 
camuz.  Mais  guay,  guay  I 

Ad  formant  nasi  cognoseitur  ad  te  Itvavi. 


GARGANTUA  l55 

Je  ne  mange   jamais  de   confitures.    Page,  à  la 
humerie!  Item,  rousties!  » 

CHAPITRE  XLI 

Comment  le  moyne  feist  dormir  Gargantuay  et  de 
ses  heures  et  bréviaire. 

E  souper  achevé,  consultèrent  sus  l'af- 
faire instant,  et  feut  conclud  que 
environ  la  minuict  ilz  sortiroient  à 
l'escarmouche  pour  sçavoir  quel  guet 
et  diligence  faisoient  leurs  ennemys;  en  ce  pen- 
dent, qu'ils  se  reposeroient  quelque  peu  pour  estre 
plus  frais. 

Mais  Gargantua  ne  povoit  dormir  en  quelque 
façon  qu'il  se  mist.  Dont  luy  dist  le  moyne  :  «  Je 
ne  dors  jamais  bien  à  mon  aise  sinon  quand  je  suis 
au  sermon  ou  quand  je  prie  Dieu.  Je  vous  supplye, 
commençons,  vous  et  moy,  les  sept  pseaulmes, 
pour  veoir  si  tantost  ne  serez  endormy.  » 

L'invention  pleust  tresbien  à  Gargantua,  et 
commenceant.le  premier  pseaulme,  sus  le  poinct 
de  Beati  quorum  s'endormirent  et  l'un  et  Faultre. 
Mais  le  moyne  ne  faillit  oncques  à  s'esveiller  avant 
la  minuict,  tant  il  estoit  habitué  à  l'heure  des  ma- 
tines claustralles.  Luy  esveillé,  tous  les  aultres 
esveiUa,  chantant  à  pleine  voix  la  chanson  : 

Ho!  Regnault,  resveille-toy,  veille; 
O  Regnault,  resyeille-toy. 


lS6  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLI 

Quand  tous  furent  esveillez,  il  dict  :  a  Messieurs, 
l'on  dict  que  matines  commencent  par  tousser,  et 
souper  par  boyre.  Faisons  à  rebours,  commençons 
maintenant  noz  matines  par  boyre,  et  de  soir,  à 
l'entrée  de  souper,  nous  tousserons  à  qui  mieulx 
mieulx.  »  Dont  dist  Gargantua  :  «  Boyre  si  tost 
après  le  dormir  ?  Ce  n'est  vescu  en  diète  de  medi- 
cine.  Il  se  fault  premier  escurer  l'estomach  des  su- 
perfluitez  et  excremens.  —  C'est,  dist  le  moyne, 
bien  mediciné  !  Cent  diables  me  saultent  au  corps 
s'il  n'y  a  plus  de  vieulx  hyvrognes  qu'il  n'y  a  de 
vieulx  medicins!  J'ay  composé  avecques  mon  appé- 
tit en  telle  paction  que  tousjours  il  se  couche  avec- 
ques moy,  -et  à  cela  je  donne  bon  ordre  le  jour 
durant  :  aussi  avecques  moy  il  se  lieve.  Rendez 
tant  que  vouldrez  vos  cures,  je  m'en  voys  après 
mon  tyrouer.  —  Quel  tyrouer,  dist  Gargantua, 
entendez-vous?  —  Mon  bréviaire,  dist  le  mope, 
car,  tout  ainsi  que  les  faulconniers ,  davant  que 
paistre  leurs  oiseaux,  les  font  tyrer  quelque  pied 
de  poulie  pour  leurs  purger  le  cerveau  des  phlegmes 
et  pour  les  mettre  en  appétit,  ainsi,  prenant  ce 
joyeux  petit  bréviaire  au  matin,  je  m'escure  tout  le 
poulmon,  et  voy  me  là  prest  à  boyre. 

—  A  quel  usaige,  dist  Gargantua,  dictez  vous 
ces  belles  heures  ?  —  A  Tusaige,  dist  le  moyne,  de 
Fecan,  à  troys  pseaulmes  et  troys  leçons,  ou  rien 
du  tout  qui  ne  veult.  Jamais  je  ne  me  assubjectis  à 
heures  :  les  heures  sont  faictez  pour  l'homme,  et 


GARGANTUA  lyj 

non  l'homme  pour  les  heures.  Pourtant  je  foys  des 
miennes  à  guise  d'estrivieres,  je  les  acourcis  ou  al- 
longe quand  hon  me  semble. 

Brevis  oratio 
Pénétrât  calos, 
Longa  potatio 
Evacuât  scyphos. 

Où  est  escript  cela?  —  Par  ma  foy,  dist  Poao- 
crates,  je  ne  sçay,  mon  petit  couillaust;  mais  tu 
vaulx  trop.  —  En  cela,  dist  le  moyne,  je  vous  res- 
semble. Mais  venite  apotemus.  » 

L'on  appresta  carbonnades  à  force,  et  belles 
souppes  de  primes,  et  beut  le  moyne  à  son  plaisir. 
Aulcuns  lui  tindrent  compaignie,  les  aultres  s'en 
déportèrent. 

Après,  chascun  commença  soy  armer  et  accous- 
trer.  Et  armèrent  le  moyne  contre  son  vouloir,  car 
il  ne  vouloit  aultres  armes  que  son  froc  davant  son 
estomach,  et  le  baston  de  la  croix  en  son  poing. 
Toutesfoys,  à  leur  plaisir  feut  armé  de  pied  en  cap 
et  monté  sus  un  bon  coursier  du  royaume,  et  un 
gros  braquemart  au  cousté.  Ensemble  Gargantua, 
Ponocrates,  Gymnaste,  Eudemon  et  vingt  et  cinq 
des  plus  adventureux  de  la  maison  de  Grandgou- 
sier,  tous  armez  à  l'advantaige,  la  lance  au  poing, 
montez  comme  sainct  George,  chascun  ayant  un 
harquebouzier  en  crope. 


lS8  LIVRE    I,    CHAPITRE  XLII 

CHAPITRE  XLII 

Comment  le  moyne  donne  couraige  à  ses  compaignons, 
et  comment  il  pendit  à  une  arbre. 

R  s'en  vont  les  nobles  champions  à 
leur  adventure,  bien  délibérez  d'en- 
tendre quelle  rencontre  fauldra  pour- 
suivre, et  de  quoy  se  fauldra  contre- 
garder  quand  viendra  la  journée  de  la  grande  et 
horrible  bataille. 

Et  le  moyne  leur  donne  couraige,  disant  :  «  En- 
fans,  n'ayez  ny  paour  ny  doubte,  je  vous  condui- 
ray  seurement.  Dieu  et  sainct  Benoist  soyent  avec- 
ques  nous  !  Si  j'avoys  la  force  de  mesmes  le  cou- 
raige, par  la  mort  bien,  je  vous  les  plumeroys 
comme  un  canàrt.  Je  ne  crains  rien  fors  l'artillerie. 
Toutesfoys,  je  sçay  quelque  oraison  que  m'a  baillé 
le  soubsecretain  de  nostre  abbaye,  laquelle  gua- 
rentist  la  personne  de  toutes  bouches  à  feu.  Mais 
elle  ne  me  profitera  de  rien,  car  je  n'y  adj ouste 
poinct  de  foy.  Toutesfoys,  mon  baston  de  croix 
fera  diables.  Par  Dieu,  qui  fera  la  cane  de  vous 
aultres,  je  me  donne  au  diable  si  je  ne  le  fays 
moyne  en  mon  lieu  et  l'enchevestre  de  mon  froc  : 
il  porte  medicine  à  couhardise  de  gens. 

«  Avez  point  ouy  parler  du  lévrier  de  monâeur 
de  Meurles,  qui  ne  valloit  rien  pour  les  champs?  Il 
luy  mist  un  froc   au  col:  par  le  corps  Dieu,  il 


GARGANTUA  1 59 

n'echappoit  ny  lièvre  ny  regnard  devant  luy,  et, 
que  plus  est,  couvrit  toutes  les  chiennes  du  pays, 
qui  auparavant  estoit  esrené,  et  de  frigidis  et  maie- 
ficiatis,  » 

Le  moyne,  disant  ces  paroUes  en  cholere,  passa 
soubz  un  noyer,  tyrant  vers  la  sauUaye,  et  embro- 
cha la  visière  de  son  heaulme  à  la  roupte  d'une 
grosse  branche  du  noyer.  Ce  nonobstant  donna 
fièrement  des  espérons  à  son  cheval,  lequel  estoit 
chastouilieur  à  la  poincte,  en  manière  que  le  che- 
val bondit  en  avant,  et  le  moyne,  voulant  deffaire 
sa  visière  du  croc,  lasche  la  bride,  et  de  la  main  se 
pend  aux  branches,  ce  pendent  que  le  cheval  se 
desrobe  dessoubz  luy. 

Par  ce  moyen  demoura  le  moyne  pendent  au 
noyer,  et  criant  à  l'aide  et  au  meurtre,  protestant 
aussi  de  trahison.  Eudemon  premier  l'aperceut,  et 
appellant  Gargantua  :  «  Syre,  venez  et  voyez  Ab- 
salon  pendu.  »  Gargantua  venu,  considéra  la  con- 
tenence  du  moyne  et  la  forme  dont  il  pendoit,  et 
dist  à  Eudemon  :  «  Vous  avez  mal  rencontré,  le 
comparant  à  Absalon,  car  Absalon  se  pendit  par 
les  cheveux;  mais  le  moyne,  ras  de  teste,  s'est 
pendu  par  les  aureilles.  —  Aidez  moy,  dist  le  moyne, 
de  par  le  diable  !  N'est  il  pas  bien  le  temps  de  ja- 
zer?  Vous  me  semblez  les  prescheurs  decretalistes, 
qui  disent  que  quiconques  voira  son  prochain  en 
dangier  de  mort,  il  le  doibt,  sus  peine  d'excommu- 
nication trisulce^  plustoust  admonnester  de  soy  con- 


l6o  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLII 

fesser  et  mettre  en  estât  de  grâce  que  de  luj  ajder. 
Quand  doncques  je  les  voiraj  tombez  en  la  rivière 
et  prestz  d'estre  noyez,  en  lieu  de  les  aller  quérir 
et  bailler  la  main,  je  leur  feray  un  beau  et  long  ser- 
mon df  contemptu  mundi  et  fuga  sxculi,  et  lorsqu'ilz 
seront  roides  mors,  je  les  iray  pescher. 

—  Ne  bouge,  dist  Gymnaste,  mon  mignon,  je 
te  voys  quérir,  car  tu  es  gentil  petit  monachus: 

Monachui  in  claustro 
Non  valet  ova  duo; 
Sed,  quando  est  extra, 
Bene  valet  triginta, 

«  J'ay  yeu  des  pendus  plus  de  cinq  cens,  mais  je 
n'en  veis  oncques  qui  eust  meilleure  grâce  en  pen- 
dillant, et,  si  je  Tavoys  aussi  bonne,  je  vouldroys 
ainsi  pendre  toute  ma  vye.  —  Aurez  vous,  dist  le 
moyne,  tantost  assez  presché  ?  Aidez  moy  de  par 
Dieu,  puisque  de  par  Taultre  ne  voulez.  Par  Tha- 
bit  que  je  porte,  vous  en  repentirez,  tempore  ci 
loco  prxlibatis.  » 

Alors  descendit  Gymnaste  de  son  cheval,  et, 
montant  au  noyer,  souleva  le  moyne  par  les  gous- 
se tz  d'une  main,  et  de  l'autre  deffîst  sa  visière  du 
croc  de  l'arbre,  et  ainsi  le  laissa  tumber  en  terre  et 
soy  après.  Descendu  que  feut  le  moyne,  se  deffîst 
de  tout  son  arnoys,  et  getta  l'une  pièce  après  l'au- 
tre parmy  le  champ,  et,  reprenant  son  baston  de  la 
croix,  remonta   sus  son    cheval,  lequel   Eudemon 


GARGANTUA  l6l 

avoit  retenu  à  la  fîiite.  Ainsi  s'en  vont  joyeusement, 
tenans  le  chemin  de  la  saullaye. 


CHAPITRE  XLIII 

Comment  l'escarmouche  de  Picrochole  fut  rencontré 
par  Gargantua,  et  comment  le  moyne  tua  le  capi^ 
taine  Tyravant,  et  puis  fut  prisonnier  entre  les 
ennemis. 

ICROCHOLE,  à  la  relation  de  ceulx  qui 
avoient  évadé  à  la  roupte  lors  que 
Tripet  fut  estripé,  feut  esprins  de 
grand  courroux,  ouyant  que  les  dia- 
bles avoient  couru  suz  ses  gens,  et  tint  son  conseil 
toute  la  nuict,  auquel  Hastiveau  et  Toucquedillon 
conclurent  que  sa  puissance  estoit  telle  qu'il  pour- 
roit  défaire  tous  les*  diables  d'enfer  s'ilz  y  venoient. 
Ce  que  Picrochole  ne  croyoit  du  tout  :  aussy  ne 
s'en  deffioit  il. 

Pourtant  envoya  soubz  la  conduicte  du  conte 
Tiravant,  pour  descouvrir  le  pays,  seize  cens  che- 
valiers, tous  montez  sus  chevaulx  legiers,  en  escar- 
mousche,  tous  bien  aspergez  d'eau  beniste,  et  chas- 
cun  ayant  pour  leur  signe  une  estolle  en  escharpe, 
à  toutes  adventures,  s'ilz  rencontroient  les  diables, 
<lue  par  vertuz  tant  de  ceste  eau  gringorienne  que 
des  estolles,  yceulx  feissent  disparoir  et  esvanouyr. 
Coururent  doncques  jusques  prés  la  Vauguyon  et 
Rabelais.  I.  21 


l62  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLIII 

la  Maladerye,  mais  oncques  ne  trouvèrent  personne 
à  qui  parler,  dont  repassèrent  par  le  dessus,  et  en 
la  loge  et  tugure  pastoral,  prés  le  Couldraj,  trou- 
vèrent les  cinq  pèlerins,  lesquelz  liez  et  ba£fouez 
emmenèrent  comme  s'ilz  feussent  espies,  nonob- 
stant les  exclamations,  adjurations  et  requestes 
qu'ilz  feissent. 

Descendus  de  là  vers  Seuillé,  furent  entenduz 
par  Gargantua,  lequel  dist  à  ses  gens  :  «  Compai- 
gnons,  il  y  a  icj  rencontre,  et  sont  en  nombre  trop 
plus  dix  fois  que  nous.  Chocquerons  nous  sus  eulx? 
—  Que  diable,  dist  le  moyne,  ferons  nous  doncq? 
Estimez  vous  les  hommes  par  nombre,  et  non  par 
vertus  et  hardiesse  ?  »  Puis  s'escria  :  a  Chocquons, 
diables,  chocquons.  »  Ce  que  entendens  les  enne- 
mys,  pensoient  certainement  que  feussent  vrays 
diables,  dont  commencèrent  fuyr  à  bride  avallée, 
excepté  Tyravant,  lequel  coucha  sa  lance  en  Tar- 
rest,  et  en  ferut  à  toute  oultrance  le  moyne  au  mi- 
lieu de  la  poictrine;  mais,  rencontrant  le  froc  hor- 
rifique,  rebouscha  par  le  fer,  comme  si  vous  frappiez 
d'une  petite  bougie  contre  une  enclume.  Adoncq 
le  moyne  avec  son  baston  de  croix  luy  donna  entre 
col  et  collet  sus  l'os  acromion  si  rudement  qu'il 
Festonna  et  feit  perdre  tout  sens  et  movement,  et 
tomba  es  piedz  du  cheval. 

Et,  voyant  l'estolle  qu'il  portoit  en  escharpe,  dist 
à  Gargantua  :  «  Ceulx-cy  ne  sont  que  prebstres,  ce 
n'est  q'un  commencement  de  moyne.  Par  sainct 


■ 


GARGANTUA  l63 

Jean,  je  suis  moyne  parfait,  je  vous  en  tueraj 
comme  de  mousches.  »  Puis  le  grand  gualot  courut 
après  tant  qu'il  atrapa  les  derniers,  et  les  abbastoit 
comme  seille,  frappant  à  tors  et  à  travers. 

Gymnaste  interrogua  sus  l'heure  Gargantua  s'ilz 
les  debvoient  poursuivre.  A  quoy  dist  Gargantua  : 
•  a  Nullement,  car  selon  vraye  discipline  militaire, 
jamais  ne  fault  mettre  son  ennemy  en  lieu  de  de- 
sespoir, parce  que  telle  nécessité  luy  multiplie  sa 
force  et  accroist  le  couraige,  qui  ja  estoit  deject 
et  failly;  et  n'y  a  meilleur  remède  de  salut  à  gens 
estommiz  et  recreuz  que  de  ne  espérer  salut  aulcun. 
Quantes  victoires  ont  esté  tollues  des  mains  des 
vaincqueurs  par  les  vaincus,  quand  ilz  ne  se  sont 
contentez  de  raison,  mais  ont  attempté  du  tout 
mettre  à  internition  et  destruire  totallement  leurs 
ennemys,  sans  en  vouloir  laisser  un  seul  pour  en 
porter  les  nouvelles!  Ouvrez  tousjours  à  voz  enne- 
Biys  toutes  les  portes  et  chemins,  et  plustost  leurs 
faictes  un  pont  d'argent  affin  de  les  renvoyer.  — 
Voyre,  mais,  dist  Gymnaste,  ilz  ont  le  moyne.  — 
Ont  ilz,  dist  Gargantua,  le  moyne  ?  Sus  mon  hon- 
neur, que  ce  sera  à  leur  dommaîge.  Mais,  affin  de 
survenir  à  tous  azars,  ne  nous  retirons  pas  encores, 
attendons  icy  en  silence,  car  je  pense  ja  assez  con- 
gnoistre  l'engin  de  noz  ennemys:  ilz  se  guident 
par  sort,  non  par  conseil.  » 

Iceulx  ainsi  attendens  soubz  les  noiers,  ce  pen- 
sent le  moyne  poursuyvoit,  chocquant  tous  ceulx 


164  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLIII 

qu'il  rencontroit,  sans  de  nuUy  avoir  mercj,  jusque 
à  ce  qu'il  rencontra  un  chevalier  qui  portoit  en 
crope  un  des  pauvres  pèlerins.  Et  là,  le  voulent 
mettre  à  sac,  s'escria  le  pèlerin  :  «  Ha  I  Monsieur 
le  priour,  mon  amy,  Monsieur  le  priour,  sauvez 
moy,  je  vous  en  prie.  »  Laquelle  parolle  entendue, 
se  retournèrent  arrière  les  ennemys,  et  voyans  que 
là  n'estoit  que  le  moy  ne,  qui  faisoit  cest  esclandre, 
le  chargèrent  de  coups  comme  on  faict  un  asne  de 
boys  ;  mais  de  tout  rien  ne  sentoit ,  mesmement 
quand  ilz  frapoient  sus  son  froc,  tant  il  avoit  la 
peau  dure.  Puis  le  baillèrent  à  guarder  à  deux  ar- 
chiers,  et,  tournans  bride,  ne  veirent  personne 
contre  eulx,  dont  extimerent  que  Gargantua  estoit 
fuy  avecques  sa  bande. 

Adoncques  coururent  vers  les  Noyrettes  tant 
roiddement  qu'ilz  peurent  pour  les  rencontrer,  et 
laissèrent  là  le  moyne  seul  avecques  deux  archiers 
de  guarde.  Gargantua  entendit  le  bruit  et  hennis- 
sement des  chevaulx,  et  dist  à  ses  gens  :  «  Com- 
paignons,  j'entends  le  trac  de  noz  ennemys,  et  ja 
apperçoy  aulcuns  d'iceulx  qui  viennent  contre  nous 
à  la  foulle.  Serrons  nous  icy,  et  tenons  le  chemin 
en  bon  ranc.  Par  ce  moyen  nous  les  pourrons  recep- 
voir  à  leur  perte  et  à  nostre  honneur.  » 


GARGANTUA  l6S 

CHAPITRE  XLIV 

Comment  le  moyne  se  desfist  de  ses  guardes,  et  com- 
ment l'escarmouche  de  Picrochole  feut  deffaicte. 

E  moyne,  les  voyant  ainsi  départir  en 
desordre,  conjectura  qu'ilz  alloient 
charger  sus  Gargantua  et  ses  gens,  et 
se  contristoit  merveilleusement  de  ce 
qu'il  ne  les  pouvoit  secourir  ;  puis  advisa  la  conte- 
nence  de  ses  deux  archiers  de  guarde,  lesquelz 
eussent  voluntiers  couru  après  la  troupe  pour  y  bu- 
tiner quelque  chose,  et  tous] ours  regardoient  vers 
la  vallée  en  laquelle  ilz  descendoient.  Dadvantaige 
syllogisoit,  disant  :  «  Ces  gens  icy  sont  bien  mal 
exercez  en  faictz  d^armes,  car  oncques  ne  me  ont 
demandé  ma  foy  et  ne  me  ont  ousté  mon  braque- 
mart.  » 

Soubdain  après  tyra  son  dict  braquemart,  et  en 
ferut  l'archier  qui  le  tenoit  à  dextre,  luy  coupant 
entièrement  les  venes  jugulaires  et  artères  spagitides 
du  col,  avecques  le  guarguareon,  jusques  es  deux 
adenes,  et,  retirant  le  coup,  luy  entreouvrit  la 
mouelle  spinale  entre  la  seconde  et  tierce  vertèbre. 
Là  tomba  l'archier  tout  mort.  Et  le  moyne,  détour- 
nant son  cheval  à  gauche,  courut  sus  i'aultre,  lequel, 
voyant  son  compaignon  mort  et  le  moyne  adven- 
taigé  sus  soy,  cryoit  à  haulte  voix  :  «  Ha  !  Monsieur 
le  priour,  je  me  rendz  ;  Monsieur  le  priour,  mon 


l66  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLIV 

bon  amy.  Monsieur  le  priour  1  »  Et  le  moyne  crjoit 
de  mesmes  :  «  Monsieur  le  posteriour,  mon  amy. 
Monsieur  le  posteriour,  vous  aurez  sus  voz  poste- 
res.  —  Ha  !  disoit  l'archier,  Monsieur  le  priour, 
mon  mignon,  Monsieur  le  priour,  que  Dieu  vous 
face  abbé  !  —  Par  Thabit,  disoit  le  moyne,  que  je 
porte,  je  vous  feray  icy  cardinal.  Rensonnez  vous 
les  gens  de  religion  ?  Vous  aurez  ung  chapeau  rouge 
à  ceste  heure  de  ma  main.  »  £t  l'archier  cryoit  : 
«  Monsieur  le  priour.  Monsieur  le  priour.  Monsieur 
l'abbé  futeur.  Monsieur  le  cardinal,  Monsieur  le 
tout  I  Ha  !  ha  I  hes  !  non.  Monsieur  le  priour, 
mon  bon  petit  seigneur  le  priour,  je  me  rends 
à  vous.  —  Et  je  te  rends,  dist  le  moyne,  à  tous 
les  diables.  » 

Lors  d'un  coup  luy  tranchit  la  teste,  luy  coupant 
le  test  sus  les  os  petrux,  et  enlevant  les  deux  os 
bregmatis  et  la  commissure  sagittale  avecques  grande 
partie  de  l'os  coronal,  ce  que  faisant,  luy  tranchit 
les  deux  méninges,  et  ouvrit  profondement  les 
deux  postérieurs  ventricules  du  cerveau  ;  et  demoura 
le  craine  pendent  sus  les  espaules  à  la  peau  du  péri- 
crâne  par  derrière,  en  forme  d'un  bonnet  doctoral 
noir  par  dessus,  rouge  par  dedans.  Ainsi  tomba 
roidde  mort  en  terre. 

Ce  faict,  le  moyne  donne  des  espérons  à  son 
cheval  et  poursuyt  la  voye  que  tenoient  les  enne- 
mys,  lesquelz  avoient  rencontré  Gargantua  et  ses 
compaignons  au  grand  chemin;  et  tant  estoient 


GARGANTUA  167 

diminuez  au  nombre,  pour  Tenorme  meurtre  que  y 
aYoit  faict  Gargantua  avecques  son  grand  arbre, 
Gymnaste,  Ponocrates,  Eudemon  etlesaultres,  qu'ilz 
commençoient  soy  retirer  à  diligence,  tous  effrayez 
et  perturbez  de  sens  et  entendement  comme 
s'ilz  veissent  la  propre  espèce  et  forme  de  mort 
davant  leurs  yeulx. 

Et,  comme  vous  voyez  un  asne,  quand  il  a  au 
cul  un  œstre  Junonicque  ou  une  mouche  qui  le 
poinct,  courir  çà  et  là  sans  voye  ny  chemin,  gettant 
sa  charge  par  terre,  rompant  son  frein  et  renés, 
sans  aulcunement  respirer  ny  prandre  repos,  et  ne 
sçayt  on  qui  le  meut,  car  l'on  ne  veoit  rien  qui  le 
touche,  ainsi  fuyoient  ces  gens  de  sens  desprou- 
veuz,  sans  sçavoir  cause  de  fuyr  ;  tant  seullement  les 
poursuit  une  terreur  panice  laquelle  avoient  conceue 
en  leurs  âmes. 

Voyant  le  moyne  que  toute  leur  pensée  n'estoit 
sinon  à  guaigner  au  pied,  descend  de  son  cheval  et 
monte  sus  une  grosse  roche  qui  estoitsus  le  chemin, 
et  avecques  son  grand  braquemart  frappoit  sus  ces 
fuyards  à  grand  tour  de  bras  sans  se  faindre  ny 
espargner.  Tant  en  tua  et  mist  par  terre  que  son 
braquemart  rompit  en  deux  pièces.  Adoncques 
pensa  en  soy-mesmes  que  c'estoit  assez  massacré  et 
tué,  et  que  le  reste  debvoit  eschapper  pour-  en 
porter  les  nouvelles.  Pourtant  saisit  en  son  poing 
une  hasche  de  ceux  qui  la  gisoient  mors,  et  se 
retourna  derechief  sus  la  roche,  passant  temps  à 


l68  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLIV 

veoîr  fouyr  les  ennexnjs  et  cuUebuter  entre  les  corps 
mors,  excepté  que  à  tous  faisoit  laisser  leurs  picques, 
espées,  lances  et  hacquebutes  ;  et  ceulx  qui  portoient 
les  pèlerins  liez,  il  les  mettoit  à  pied  et  delivroit 
leurs  chevaulx  ausdictz  pèlerins,  les  retenent  avec- 
ques  soy  Torée  de  lahaje,  et  Toucquedillon,  lequel 
il  retint  prisonnier. 

CHAPITRE   LXV 

Comment  U  moyne  amena  les  pèlerins,  et  les  bonnes 
parolles  que  leur  dist  Grandgousier. 

ESTE  escarmouche  parachevée,  se  re- 
tyra  Gargantua  avecques  ses  gens, 
excepté  le  moyne,  et  sus  la  poincte  du 
•^-s^c^E=:^?^jour  se  rendirent  à  Grandgousier,  le- 
quel en  son  lict  prioit  Dieu  pour  leur  salut  et  vic- 
toire. Et,  les  voyant  tous  saulfz  et  entiers,  les  em- 
brassa de  bon  amour,  et  demanda  nouvelles  du 
moyne.  Mais  Gargantua  luy  respondit  que  sans 
doubte  leurs  ennemys  avoient  le  moyne.  «  Hz  au- 
ront, dist  Grandgousier,  doncques  maie  encon- 
tre. »  Ce  que  avoit  esté  bien  vray.  Pour  tant  en- 
cores  est  le  proverbe  en  usaige,  de  bailler  le  moyne 
à  quelcun, 

Adoncques  commenda  qu'on  aprestast  tresbien  à 
desjeuner  pour  les  refraischir.  Le  tout  apresté,  l'on 
appella  Gargantua  ;  mais  tant  luy  grevoit  de  ce  que 


GARGANTUA  169 

le  moyne  ne  coxnparoit  aulcunement  qu'il  ne  voih 
loit  ny  boyre  ny  manger.  Tout  soubdain  le  moyne 
arrive,  et,  dés  la  porte  de  la  basse  court,  s'escria  : 
«  Vin  frays,  vin  frays.  Gymnaste  mon  amy.  » 
Gymnaste  sortit  et  veit  que  c'estoit  frère  Jean,  qui 
amenoit  cinq  pèlerins,  et  Toucquedillon  prisonnier. 
Dont  Gargantua  sortit  au  davant,  et  luy  feirent  le 
meilleur  recueil  que  peurent,  et  le  menèrent  davant 
Grandgousier ,  lequel  l'interrogea  de  toute  son 
adventure.  Le  moyne  luy  disoit  tout  :  et  comment 
on  l'avoit  prins,  et  comment  il  s'estoit  deffaict  des 
archiers,  et  la  boucherie  qu'il  avoit  faict  par  le  che- 
min, et  comment  il  avoit  recouvert  les  pèlerins  et 
amené  le  capitaine  Toucquedillon. 

Puis  se  mirent  à  bancqueter  joyeusement  tous 
ensemble.  Ce  pendent  Grandgousier  interrogeoit 
les  pèlerins  de  quel  pays  ilz  estoient,  dont  ilz  ve- 
noient  et  où  ilz  alloient.  Lasd'aller  pour  tous 
respondit  :  «  Seigneur,  je  suis  de  Sainct  Genou  en 
Berry. 

«  Cestuy  cy  est  de  Palluau. 

«  Cestuy  cy  est  de  Onzay. 

«  Cestuy  cy  est  de  Argy. 

«  Et  c'estuy  cy  est  de  Villebrenin.  Nous  venons 
de  Sainct  Sébastian,  prés  de  Nantes,  et  nous  en 
retournons  par'noz  petites  journées.  — Voire,  mais, 
dist  Grandgousier,  qu'alliez  vous  faire  à  Sainct  Sé- 
bastian ?  —  Nous  allions,  dist  Lasd'aller,  luy  offrir 
noz  votes  contre  la  peste. 


aa 


lyo  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLV 

—  O,  dist  Grandgousier,  pauvres  gens,  estimez 
vous  que  la  peste  vienne  de  Sainct  Sébastian  ?  — 
Ouj  vrayement,  respondit  Lasd'aller,  nos  prescheurs 
noQi  l'afferment. 

^  —  Ouy,  dist  Grandgousier,  les  faulx  prophètes 
vous  annoncent  ilz  telz  abuz  ?  Blasphèment  ilz  en 
ceste  façon  les  justes  et  sainctz  de  Dieu  qu'ilz  les 
font  semblables  aux  diables,  qui  ne  font  que  mal  entre 
les  humains,  comme  Homère  escript  que  la  peste 
fut  mise  en  l'oust  des  Gregoys  par  Apolo,  et 
comme  les  poètes  faignent  un  grand  tas  deVejoves 
et  dieux  malfaisans?  Ainsi  preschoit  à  Sinays  un 
caphart  que 

«  Sainct  Antoine  mettoit  le  feu  es  jambes  ; 

«  Sainct  Eutrope  faisoit  les  hydropiques  ; 

«  Sainct  Gildas  les  folz  ; 

«  Sainct  Genou  les  gouttes. 

«  Mais  je  le  punizen  tel  exemple,  quoy  qu'il  me 
appellast  hérétique,  que  depuis  ce  temps  caphart 
quiconques  n'est  auzé  entrer  en  mes  terres.  Et 
m'esbahys  si  vostre  roy  les  laisse  prescher  par  son 
royaulme  telz  scandales.  Car  plus  sont  à  punir  que 
ceulx  qui  par  art  m^gicque  ou  aultre  engin 
auroient  mis  la  peste  par  le  pays.  La  peste  ne 
tue  que  le  corps,  mais  telz  imposteurs  empoisonnent 
les  âmes.  » 

Luy  disans  ces  parolles,  entra  le  moyne  tout  déli- 
béré, et  leurs  demanda:  «  Dont  estes  vous,  tous 
aultres  pauvres  hayres  ?  — ;  De  Sainct  Genou,  dirent 


GARGANTUA  17I 

ilz.  —  Et  comment,  dist  le  mojne,  se  porte  l'abbé 
Tranchelion,  le  bon  beuveur?  £t  les  mojnes,  quelle 
chère  font-ilz  ?  Le  cor  Dieu ,  ilz  -biscotent  voz 
femmes  ce  pendent  que  estes  en  romivage. — Hin 
hen  !  dist  Lasd'aller,  je  n'ay  pas  peur  de  la  mienne, 
car  qui  la  verra  de  jour  ne  se  rompera  ja  le  col 
pour  Taller  visiter  la  nuict.  —  C'est,  dist  le  moyne, 
bien  rentré  de  picques!  Elle  pourroit  estre  aussi 
layde  que  Proserpine,  elle  aura,  par  Dieu,  la  sac- 
cade, puisqu'il  y  a  moynes  autour  :  car  un  bon  ou- 
vrier mect  indifferentement  toutes  pièces  en  œuvre. 
Que  j'aye  la  veroUe  en  cas  que  ne  les  trouviez 
engroissées  à  vostre  retour,  car  seulement  l'ombre 
du  clochier  d'une  abbaye  est  féconde. 

—  C'est,  dist  Gargantua,  comme  l'eau  du  Nil 
en  Egypte,  si  vous  croyez  Strabo  et  Pline,  lib.  vij, 
chap.  iij,  advise  que  c'est  de  la  miche,  des  habitz 
et  des  corps.  » 

Lors  dist  Grandgousier :  «Allez  vous  en, pauvres 
gens,  au  nom  de  Dieu  le  créateur,  lequel  vous  soit 
en  guide  perpétuelle.  Et  dorenavent  ne  soyez 
faciles  à  ces  otieux  et  inutilles  voyages.  Entretenez 
voz  familles,  travaillez  chascun  en  sa  vacation, 
instniez  voz  enfans,  et  vivez  comme  vous  enseigne 
le  bon  apostre  Sainct  Paoul.  Ce  faisans,  vous 
aurez  la  garde  de  Dieu,  des  anges  et  des  sainctz 
avecques  vous,  et  n*y  aura  peste  ny  mal  qui  vous 
porte  nuysance.  » 

Puis  les  mena  Gargantua  prendre  leur  réfection 


lya  LIVRE   1,    CHAPITRE   XLV 

en  La  salle ,  mais  les  pèlerins  ne  faisoient  que  sous- 
pirer,  et  dirent  à  Gargantua  :  «  O  que  heureux  est 
le  pays  qui  a  pour  seigneur  un  tel  homme  !  Nous 
sommes  plus  édifiez  et  instniictz  en  ces  propos  qu'il 
nous  a  tenu  qu'en  tous  les  sermons  que  jamais  nous 
f eurent  preschez  en  nostre  ville.  —  C'est,  dist 
Gargantua,  ce  que  dict  Platon,  Lib.  v.  dt  Kepnb,, 
que  lors  les  Republiques  seroient  heureuses  quand 
les  rojs  philosopheroient ,  ou  les  philosophes 
regneroient.  » 

Puis  leur  feist  emplir  leurs  bezaces  de  vivres, 
leurs  bouteilles  de  vin,  et  à  chascun  donna  cheval 
pour  soy  soulager  au  reste  du  chemin,  et  quelques 
carolus  pour  vivre. 

CHAPITRE  XLVI 

Comment  GrandgousUr  traicta  humainement 
Toucquedillon  prisonnier, 

,  o  u  c  Qu  E  D I L  L  o  N  fut  présenté  à  Grand- 
gousier  et  interrogé  par  icelluy  sus 
l'entreprinze  et  affaires  de  Picrochole, 
quelle  fin  il  pretendoit  par  ce  tumul- 
tuaire  vacarme;  A  quoy  respondit  que  sa  fin  et  sa 
destinée  éstoit  de  conquester  tout  le  pays,  s'il  po- 
voit,  pour  l'injure  faicte  à  ses  fouaciers.  ce  C'est, 
dist  Grandgousier,  trop  entreprint  :  qui  trop  em- 
brasse peu  estrainct.  Le  temps  n'est  plus  d'ainsi 


GARGANTUA  178 

conquester  les  royaulmes  avecques  dommaîge  de 
son  prochain  frère  Christian  ;  ceste  imitation  des 
anciens  Hercules,  Alexandres,  Hannibals,  Scipions, 
Césars  et  aultres  telz,  est  contraire  à  la  profession 
de  l'Evangile,  par  lequel  nous  est  commandé  guar- 
der,  saulver,  régir  et  administrer  chascun  ses  pays 
et  terres,  non  hostilement  envahir  les  aultres.  Et 
ce  que  les  Sarazins  et  Barbares  jadis  appelloient 
prouesses,  maintenant  nous  appelions  briguanderies 
et  meschansetez.  Mieulx  eust  il  faict  soy  contenir 
en  sa  maison,  royalement  la  gouvernant,  que  insul- 
ter en  la  mienne,  hostillement  la  pillant,  car  par 
bien  la  gouverner  l'eust  augmentée,  par  me  piller 
sera  destruict.  Allez  vous  en  au  nom  de  Dieu, 
,suyvez  bonne  entreprinse,  remonstrez  à  vostre  roy 
les  erreurs  que  congnoistrez,  et  jamais  ne  le  con- 
seillez ayant  esgard  à  vostre  profit  particulier,  car 
avecques  le  commun  est  aussy  le  propre  perdu. 
Quand  est  de  vostre  ranczon,  je  vous  la  donne 
entièrement,  et  veulx  que  vous  soient  rendues  armes 
et  cheval.  Ainsi  fault  il  faire  entre  voisins  et  anciens 
amys,  veu  que  ceste  nostre  différence  n'est  poinct 
guerre  proprement,  comme  Platon,  Lib,  v.  deKep.y 
Vouloit  estre  non  guerre  nommée^  ains  sédition, 
quand  les  Grecz  meuvoient  armes  les  ungs  contre 
les  aultres.  Ce  que,  si  par  maie  fortune  advenoit,  il 
commande  qu'on  use  de  toute  modestie.  Si  guerre 
la  nommez,  elle  n'est  que  superficiaire,  elle  n'entre 
poinct  au  profond  cabinet  de  noz  cueurs ,  car  nul 


174  LIVRE   I,   CHAPITRE   XLVI 

de  nous  n'est  oultraigé  en  son  honneur,  et  n'est 
question,  en  somme  totale,  que  de  rabiller  quelque 
faulte  commise  par  nos  gens,  j'entends  et  vostres  et 
nostres.  Laquelle,  encores  que  congneussiez,  vous 
doibviez  laisser  couler  oultre,  car  les  personnages 
querelans  estoient  plus  à  contempner  que  à  ramen- 
tevoir,  mesmement  leurs  satisfaisant  selon  le  grief, 
comme  je  me  suis  offert.  Dieu  sera  juste  estimateur 
de  nostre  différent,  lequel  je  supplye  plus  tost  par 
mort  me  toUir  de  ceste  vie  et  mes  biens  dépérir 
davant  mes  yeulx  que  par  moy  ny  les  miens  en 
rien  soit  offensé.  » 

Ces  parolles  achevées,  appella  le  moyne,  et 
davant  tous  luy  demanda  :  «  Frère  Jean^  mon  bon 
amy,  estez  vous  qui  avez  prins  le  capitaine  Touc- 
quedillon  icy  présent?  —  Syre,  dist  le  moyne,  il 
est  présent,  il  a  eage  et  discrétion  :  j'ayroe  mieulx 
que  le  sachez  par  sa  confession  que  par  ma  paroUe.  » 
Adoncques  dist  Toucquedillon  :  «  Seigneur,  c'est 
luy  véritablement  qui  m'a  prins,  et  je  me  rends  son 
prisonnier  franchement.  —  L'avez-vous,  dist  Grand- 
gousier  au  moyne,  mis  à  rançon?  —  Non,  dist  le 
moyne.  De  cela  je  ne  me  soucie.  —  Combien,  dist 
Grandgousier,  vouldriez  vous  de  sa  prinse  ?  —  Rien, 
rien,  dist  le  moyne  ;  cela  ne  me  mené  pas.  » 

Lors  commenda  Grandgousier  que,  présent  Touc- 
quedillon, feussent  contez  au  moyne  soixante  et 
deux  mille  saluz  pour  celle  prinse.  Ce  que  feut  faict 
ce  pendent  qu'on  feist  la  collation  au  dict  Toucque- 


GARGANTUA  1^5 

dilloD,  auquel  demanda  Grandgousier  s'il  vouloit 
demourer  avecques  luy,  ou  si  mieulx  aymoit  retour- 
ner à  son  roy.  Toucquedillon  respondit  qu'il  tien- 
droit  le  party  lequel  il  luy  conseilleroit.  «  Doncques, 
dist  Grandgousier,  retournez  à  vostre  roy,  et  Dieu 
soit  avecques  vous  !  »  Puis  luy  donna  une  belle 
espée  de  Vienne,  avecques  le  fourreau  d*or  faict  à 
belles  vignettes  d'orfeverie,  et  un  collier  d'or  pesant 
sept  ceo^  deux  mille  marcz,  garny  de  fines  pierre- 
ries, à  l'estimation  de  cent  soixante  mille  ducatz, 
et  dix  mille  escuz  par  présent  honorable. 

Après  ces  propos  monta  Toucquedillon  sus  son 
cheval.  Gargantua,  pour  sa  seureté,  luy  bailla  trente 
hommes  d'armes  et  six  vingtz  archiers  soubz  la 
conduite  de  Gymnaste,  pour  le  mener  jusques  es 
portes  de  la  Roche-Glermaud,  si  besoing  estoit. 
Icelluy  départi,  le  moyne  rendit  à  Grandgousier  les 
soixante  et  deux  mille  salutz  qu'il  avoit  repceu, 
disant  :  «  Syre,  ce  n'est  ores  que  vous  doibvez  faire 
telz  dons.  Attendez  la  fin  de  ceste  guerre,  car  l'on 
ne  sçait  quelz  affaires  pourroient  survenir  ;  et  guerre 
faicte  sans  bonne  provisition  d'argent  n'a  q'un  sous- 
pirail  de  vigueur.  Les  nerfz  des  batailles  sont  les 
pecunes.  —  Doncques,  dist  Grandgousier,  à  la 
fin  je  vous  contenteray  par  honneste  recompense, 
et  tous  ceulx  qui  me  auront  bien  servy.  » 


1^6  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLVII 

CHAPITRE  XLVII 

Comment  Grandgousur  manda  quérir  ses  légions,  et 
comment  Toucquedillon  tua  Hastiveau,  puis  fut 
tué  par  le  commandement  de  Picrochole. 

N  ces  mesmes  jours,  ceuix  de  Bessé, 
du  Marché  Vieulx,  du  bourg  Sainct 
Jacques  du  Trainneau,  de  Parillé,  de 
Rivière,  des  Roches-Sainct-Paoul,  du 
Vaubreton,  de  Pautillé,  du  Brehemont,  du  pont  de 
Clam,  de  Cravant,  de  Grandmont,  des  Bourdes, 
de  la  Ville-au-Mere,  de  Huymes,  de  Segré,  de 
Hussé,  de  Sainct-Louant,  de  Panzoust,  des  Col- 
dreaulx,  de  Verrou,  de  Coulaines,  de  Chose,  de 
Varenes,  de  Bourgueil,  de  l'Isle-Boucard ,  du 
CrouUay,  de  Narsay,  de  Candé,  de  Montsoreau  et 
aultres  lieux  confines,  envoierent  devers  Grandgou- 
sier  ambassades  pour  luy  dire  qu'ilz  estoient  adver- 
tis  des  tordz  que  luy  faisoit  Picrochole,  et,  pour 
leur  ancienne  confédération,  ilz  luy  offroient  tout 
leur  povoir  tant  de  gens  que  d'argent  et  aultres 
munitions  de  guerre. 

L'argent  de  tous  montoit,  par  les  pactes  qu'ilz 
luy  envoyoient,  six  vingt  quatorze  millions  deux 
escuz  et  demi  d'or.  Les  gens  estoient  quinze  mille 
hommes  d'armes,  trente  et  deux  mille  chevaux  le- 
giers,  quatre  vingtz  neuf  mille  harquebousiers,  cent 
quarante  mille  adventuriers,  unze  mille  deux  cens 


GARGANTUA  I77 

canons,  doubles  canons,  basilicz  et  spiroles  ;  pion-^ 
niers,  quarante-sept  mille  :  le  tout  souldoyé  et 
avi taillé  pour  six  moys  et  quatre  jours.  Lequel  offre 
Gargantua  ne  refusa  ny  accepta  du  tout,  mais,  gran- 
dement les  remerciant,  dist  qu'il  composeroit  ceste 
guerre  par  tel  engin .  que  besoing  ne  seroit  tant 
empescher  de  gens  de  bien. 

Seulement  envoya  qui  ameneroit  en  ordre  les 
légions  lesquelles  entretenoit  ordinairement  en  ses 
places  de  la  Deviniere,  de  Chaviny,  de  Gravot  et 
Quinquenays,  montant  en  nombre  deux  mille  cinq 
cens  hommes  d'armes,  soixante  et  six  mille  hommes 
de  pied,  vingt  et  six  mille  arquebuziers,  deux  cens 
grosses  pièces  d'artillerye,  vingt  et  deux  mille  pion- 
niers, et  six  mille  chevaulx  legiers,  tous  par  bandes, 
tant  bien  assorties  de  leurs  thesauriers,  de  vivan- 
diers, de  mareschaulx,  de  armuriers  et  aultres  gens 
nécessaires  au  trac  de  bataille,  tant  bien  instruictz 
en  art  militaire,  tant  bien  armez,  tant  bien  recon- 
gnoissans  et  suivans  leurs  enseignes,  tant  soubdains 
à  entendre  et  obéir  à  leurs  capitaines,  tant  expédiez 
à  courir,  tant  fors  à  chocquer,  tant  prudens  à  l'ad- 
venture,  que  mieulx  ressembloient  une  harmonie 
d'orgues  et  concordante  d'horologe  q'une  armée 
ou  gensdarmerie. 

ToucquedilloI^,  arrivé,  se  présenta  à  Picrochole, 

et  luy  compta  au  long  ce  qu'il  avoit  etfaict  et  veu. 

A  la  fin  conseilloit  par  fortes  paroUes  qu'on  feist 

apoinctement   avecques   Grandgouzier ,    lequel    il 

Rabelais.  J,  2I 


IjS  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLVII 

avoit  esprouvé  le  plus  homme  de  bien  du  monde, 
adjoustant  que  ce  n'es  toit  nj  preu  ny  raison  moles- 
ter ainsi  ses  voisins,  desquelz  jamais  n'avoient  eu 
que  tout  bien;  et,  au  reguard  du  principal,  que 
jamais  ne  sortiroient  de  ceste  entreprinse  que  à 
leur  grand  dommaige  et  malheur,  car  la  puissance 
de  Picrochole  n'estoit  telle  que  aisément  ne  les 
peust  Grandgousier  mettre  à  sac.  Il  n'eust  achevé 
ceste  parolle  que  Hastiveau  dist  tout  hault  :  «  Bien 
malheureux  est  le  prince  qui  est  de  telz  gens  servj, 
qui  tant  facilement  sont  corrompuz  comme  je  con- 
gnojs  Toucquedillon  !  Car  je  voy  son  couraige 
tant  changé  que  voluntiers  se  feust  adjoinct  à  noz 
ennemys  pour  contre  nous  batailler  et  nous  trahir, 
s'ilz  l'eussent  voulu  retenir;  mais,  comme  vertus  est 
de  tous,  tant  amys  que  ennemys,  louée  et  estimée, 
aussi  meschanceté  est  tost  congneue  et  suspecte. 
Et  posé  que  d'icelle  les  ennemys  se  servent  à  leur 
profit,  si  ont  ilz  tousjours  les  meschans  et  traistres 
en  abhomination.  » 

A  ces  parolles,  Toucquedillon,  impatient,  tyra 
son  espée  et  en  transperça  Hastiveau  un  peu  au 
dessus  de  la  màmmelle  guauche,  dont  mourut  incon- 
tinent. Et,  tyrant  son  coup  du  corps,  dist  franche- 
ment: «  Ainsi  périsse  qui  feaulx  serviteurs  blas* 
mera!  »  Picrochole  soubdain  entra  en  fureur,  et, 
voyant  l'espée  et  fourreau  tant  diapré,  dist:  «  Te 
avoit  on  donné  ce  baston  pour  en  ma  présence  tuer 
malignement  mon  tant  bon  amy  Hastiveau?  » 


GARGANTUA  I79 

Lors  commenda  à  ses  archiers  qu'ilz  le  meissent 
en  pièces,  ce  que  feut  faict  sus  l'heure  tant  cruel- 
lement que  la  chambre  estoit  toute  pavée  de  sang; 
puis  feist  honorablement  inhumer  le  corps  de  Has- 
tiveau,  et  celluj  de  Toucquedillon  getter  par  sus 
les  murailles  en  la  vallée.  Les  nouvelles  de  ces  oui- 
traiges  feurent  sceues  par  toute  Tarmée,  dont  plu- 
sieurs commencèrent  murmurer  contre  Picrochole , 
tant  que  Grippeminault  luy  dist  :  «  Seigneur,  je  ne 
sçay  quelle  yssue  sera  de  ceste  entreprinse.  Je  voj 
voz  gens  peu  confermés  en  leurs  couraiges.  Hz 
considèrent  que  sommes  icj  mal  pourveuz  de  vi- 
vres^ et  ja  beaucoup  diminuez  en  nombre  par  deux 
ou  trojs  yssues.  Davantaige,  il  vient  grand  renfort 
de  gens  à  voz  ennemys.  Si  nous  sommes  assiégez 
une  foys,  je  ne  voy  poinct  comment  ce  ne  soit  à 
nostre  ruyne  totale.  —  Bren,  bren  !  dist  Picrochole  ; 
vous  semblez  les  anguillez  de  Melun  :  vous  criez 
davant  qu'on  vous  escorche.  Laissés  les  seulement 
venir.  » 


l8o  LIVRE   I,    CHAPITRE  XLYIII 

CHAPITRE  XLVIII 

Comment  Gargantua  assaillit  Picrochole  dedans  là 
Koche-Clermaud,  et  defist  l'armée  dudict  Picro^ 
choie. 

ARGANTUA  eut  la  charge  totale  de  l'ar- 
mée ;  son  père  demoura  en  son  fort , 
et,  leur  donnant  couraigé  par  bonnes 
parolles,  promist  grandz  dons  à  ceulx 
qui  feroient  quelques  prouesses.  Puis  guaignerent 
le  gué  de  Vede,  et  par  basteaulx  et  pons  legiere- 
ment  faictz  passèrent  oultre  d'une  traicte.  Puis, 
considérant  l'assiette  de  la  ville,  que  estoit  en  lieu 
hault  et  adventageux,  délibéra  celle  nuyct  sus  ce 
qu'estoit  de  faire.  Mais  Gymnaste  luy  dist  :  a  Sei- 
gneur, telle  est  la  nature  et  complexion  des  Fran- 
çoys  que  ilz  ne  valent  que  à  la  première  poincte. 
Lors  ilz  sont  pires  que  diables  ;  mais,  s'ilz  séjour- 
nent, ilz  sont  moins  que  femmes.  Je  suis  d'advis 
que  à  l'heure  présente,  après  que  voz  gens  auront 
quelque  peu  respiré  et  repeu,  faciez  donner  l'as- 
sault.  »  L'advis  feut  trouvé  bon.  Adoncques  pro- 
duict  toute  son  armée  en  plain  camp,  mettant  les 
subsides  du  cousté  de  la  montée.  Le  moyne  print 
avecques  luy  six  enseignes  de  gens  de  pied  et  deux 
cens  hommes  d'armes,  et  en  grande  diligence  tra- 
versa les  marays,  et  gangna  au  dessus  le  Puy  jus- 
ques  au  grand  chemin  de  Loudun. 


GARGANTUA  l8l 

Ce  pendent  Tassauit  continuoit;  les  gens  de  Pi- 
crochole  ne  sçavoient  si  ie  meilleur  estoit  sortir 
hors  et  les  recepvoir,  ou  bien  guarder  la  ville  sans 
bouger.  Mais  furieusement  sortit  avecques  quelque 
bande  d'hommes  d'armes  de  sa  maison,  et  là  feut 
receu  et  festoyé  à  grandz  coups  de  canon  qui  gre&- 
loient  devers  les  coustaux,  dont  les  Gargantuistes 
se  retirèrent  au  val  pour  mieulx  donner  lieu  à  Tartil- 
lerye.  Ceulx  de  la  ville  defendoient  le  mieubc  que 
povoient,  mais  les  traictz  passoient  oultre  par 
dessus  sans  nul  ferir.  Aulcuns  de  la  bande,  saulvez 
de  Tartillerje,  donnèrent  fièrement  sus  nos  gens, 
mais  peu  profitèrent,  car  tous  feurent  repceuz  en- 
tre les  ordres,  et  là  ruez  par  terre.  Ce  que  voyans, 
se  vouloient  retirer  ;  mais  ce  pendent  le  moyne 
avoit  occupé  le  passaige,  parquoy  se  mirent  en 
fuyte  sans  ordre  ny  maintien.  Aulcuns  vouloient 
leur  donner  la  chasse,  mais  le  moyne  les  retint,  crai- 
gnant que  suyvans  les  fuyans  perdissent  leurs  rancz, 
et  que  sus  ce  poinct  ceulx  de  la  ville  chargeassent 
sus  eulx. 

Puis,  attendant  quelque  espace  et  nul  ne  com- 
parant à  rencontre,  envoya  le  duc  Phrontiste  pour 
admonester  Gargantua  à  ce  qu'il  avanceast  pour 
gaigner  le  Cousteau  à  la  gauche,  pour  empescher  là 
retraicte  de  Picrochole  par  celle  porte.  Ce  que  feist 
Gargantua  en  toute  diligence,  et  y  envoya  quatre 
légions  de  la  compaignie  de  Sebaste  ;  mais  si  tost 
ne  peurent  gaigner  le  hault  qu'ilz  ne  rencontrassent 


l82  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLVIII 

en  barbe  Picrochole  et  ceubc  qui  avecqaes  iuy 
s'estoient  espars*.  Lors  chargèrent  sus  foiddement, 
toutesfoys  grandement  feurent  endommaigez  par 
ceuix  qui  estoient  sus  les  murs,  en  coupz  de  traict 
et  artillerye.  Quoy  voyant  Gargantua,  en  grande 
puissance  alla  les  secourir,  et  commença  son  artil* 
lerie  à  hurter  sus  ce  quartier  de  murailles,  tant  que 
toute  la  force  de  la  ville  y  feut  revocquée.  Le 
moyne,  voyant  celluy  cousté  lequel  il  tenoit  assiégé 
dénué  de  gens  et  guardes,  magnanimement  tyra 
vers  le  fort,  et  tant  feist  qu'il  monta  sus  Iuy,  et 
aulcuns  de  ses  gens,  pensant  que  plus  de  craincte 
et  de  frayeur  donnent  ceulx  qui  surviennent  à  un 
conflict  que  ceulx  qui  lors  à  leur  force  combattent. 
Toutesfoys  ne  feist  oncques  efProy  jusques  à  ce  que 
tous  les  siens  eussent  guaigné  la  muraille,  excepté 
les  deux  cens  hommes  d'armes  qu'il  laissa  hors  pour 
les  bazars.  Puis  s^escria  horriblement,  et  les  siens 
ensemble,  et  sans  resistence  tuèrent  les  gardes  d'i- 
celle  porte,  et  la  ouvrirent  es  hommes  d'armes,  et 
en  toute  fiereté  coururent  ensemble  vers  la  porte 
de  l'orient,  où  estoit  le  desarroy,  et  par  derrière 
renversèrent  toute  leur  force. 

Voyans,  les  assiégez,  de  tous  coustez  les  Gargan- 
tuistes  avoir  gaigné  la  ville,  se  rendirent  au  moyne 
à  mercy.  Le  moyne  leurs  feist  rendre  les  basions 
et  armes,  et  tous  retirer  et  reserrer  par  les  églises, 
saisissant  tous  les  bastons  des  croix  et  commettant 
gens  es  portes  pour  les  garder  de  yssir  ;  puis,  ou- 


GARGANTUA  l83 

vrant  celle  porte  orientale,  sortit  au  secours  de 
Gargantua.  Mais  Picrochole  pensoit  que  le  secours 
luy  venoit  de  la  ville ,  et  par  oultrecuidance  se  ba- 
zarda plus  que  devant,  jusques  à  ce  que  Gargantua 
s'escrya  :  «  Frère  Jean,  mon  amj,  frère  Jean,  en 
bonne  heure  soyez  venu  !  »  Adoncques,  congnois- 
sant  Picrochole  et  ses  gens  que  tout  estoit  déses- 
péré, prindrent  la  fuyte  en  tous  endroictz.  Gar- 
gantua les  poursuyvit  jusques  prés  Vaugaudrj, 
tuant  et  massacrant,  puis  sonna  la  retraicte. 

CHAPITRE  XLIX 

Comment  Picrochole,  fuiant,  feut  surprins  de  maies 
fortunes,  et  ce  que  feit  Gargantua  après  la  ha-- 
taille, 

ICROÇHOLE,  ainsi  désespéré,  s'en  fuyt 
vers  l'Isle  Bouchart,  et  au  chemin  de 
Rivière  son  cheval  bruncha  par  terre, 
à  quoy  tant  feut  indigné  que  de  son 
espée  le  tua  en  sa  choie  ;  puis,  ne  trouvant  per- 
sonne qui  le  remontast,  voulut  prendre  un  asne  du 
moulin  qui  là  auprès  estoit,  mais  les  meusniers  le 
meurtrirent  tout  de  coups  et  le  destrousserent  de 
ses  habillemens,  et  luy  baillèrent  pour  soy  couvrir 
une  meschante  sequenye.  Ainsi  s'en  alla  le  pauvre 
cholérique  ;  puis,  passant  l'eau  au  Port  Huaux  et 
racontant  ses  maies  fortunes,  feut  advisé  par  une 


184  LIVRE   I,    CHAPITRE   XLIX 

vieille  Lourpidon  que  son  royaulme  luj  seroit  rendu 
à  la  venue  des  Cocquecigrues.  Depuis  ne  sçait-on 
qu?il  est  devenu.  Toutesfojs  l'on  m'a  dict  qu'il  est 
de  présent  pauvre  gaignedenier  à  Lyon,  cholefe 
comme  davant,  et  tousjours  se  guemente  à  tous  es> 
trangiers  de  la  venue  des  Cocquecigrues,  espérant 
certainement,  scelon  la  prophétie  de  la  vieille,  estre 
à  leur  venue  réintégré  à  son  royaulme. 

Après  leur  retraicte,  Gargantua  premièrement 
recensa  les  gens,  et  trouva  que  peu  d'iceulx  estoient 
peryz  en  la  bataille,  sçavoir  est  quelques  gens  de 
pied  de  la  bande  du  capitaine  Tolmere,  et  Pono- 
crates,  qui  avoit  un  coup  de  harquebouze  en  son 
pourpoinct.  Puis  les  feist  refraischir  chascun  par  sa 
bande,  et  commanda  es  thesauriers  que  ce  repas 
leur  feust  défrayé  et  payé,  et  que  l'on  ne  feist  oul- 
trage  quelconques  en  la  ville,  veu  qu'elle  estoit 
sienne,  et  après  leur  repas  ilz  comparussent  en  la 
place  davant  le  chasteau,  et  la  seroient  payez  pour 
six  mois,  ce  que  feut  faict.  Puis  feist  convenir  davant 
soy  en  ladicte  place  tous  ceulx  qui  là  restoient  de 
la  part  de  Picrochole,  esquelz,  presens  tous  ses 
princes  et  capitaines,  parla  comme  s'ensuit  : 


GARGANTUA  l85 

CHAPITRE  L 
La  Contion  que  feist  Gargantua  es  vaincus. 

os  pères,  ayeulx  et  ancestres,  de  toute 
memoyre,  ont  esté  de  ce  sens  et  de  ceste 
nature,  que  des  batailles  par  eulx  con- 
sommées ont  pour  signe  mémorial  des 
triumphes  et  victoires  plus  voluntiers  érigé  trophées  et 
monumens  es  cueurs  des  vaincuz  par  grâce  que  es 
terres  par  eulx  conquestées  par  architecture,  car  plus 
tstimoient  la  vive  souvenance  des  humains  acquise  par 
libéralité  que  la  mute  inscription  des  arcs,  colom- 
nés  et  pyramides,  subjecte  es  calamitez  de  l'air  et  envie 
d'un  chascun.  Souvenir  assez  vous  peut  de  la  man^- 
suetude  dont  Hz  usèrent  envers  les  Bretons  à  la  jour- 
née de  Sainct-Aubin  du  Cormier  et  à  la  démolition 
de  Parthenay.  Vous  avez  entendu,  et  entendent  ad- 
mirez le  bon  traictement  qu'ilz  feirent  es  barbares  de 
Spagnola,  qui  avoient  pillé,  depopulé  et  saccaigé  les 
fins  maritimes  de  Olone  et  Thalmondoys. 

Tout  ce  ciel  a  esté  remply  des  louanges  et  gratula- 
tions  que  vous-mesmes  et  vos  pères  feistes  lors  que 
Alpharbal,  roy  de  Canarre,  non  assovy  de  ses  for- 
tunes ,  envahyt  furieusement  le  pays  de  Onys,  exer- 
cent la  piraticque  en  toutes  les  isles  armoricques  et  ré- 
gions confines.  Il  feut  en  juste  bataille  navale  prins 
€t  vaincu  de  mon  père,  auquel  Dieu  soit  garde  et 
protecteur.  Mais  quoy  ?  au  cas  que  les  aultres  roys  et 

«4 


l86  LIVRE   I,    CHAPITRE    L 

empereurs,  voire  qui  se  font  nommer  catholicques , 
Veussent  misérablement  traicté,  durement  emprisonné 
et  rançonné  extrêmement,  il  le  traicta  courtoisement, 
amiablement,  le  logea  avecques  soy  en  son  palays, 
et  par  incroyable  debonnaireté  le  renvoya  en  saufcon- 
duyt  chargé  de  dons,  chargé  de  grâces,  chargé  dt 
toutes  offices  d'amytié.  Qii'm  est-il  advenu  ?  Luy, 
retourné  en  ses  terres,  feist  assembler  tous  les  princes 
et  Estatz  de  son  royaulme,  leurs  exposa  l'humanité 
qu'il  avoit  en  nous  cogneu,  et  les  pria  sur  ce  délibérer 
en  façon  que  le  monde  y  eust  exemple,  comme  avoit 
ja  en  nous  de  gracieuseté  honeste,  aussi  en  eulx  de 
honesteté  gracieuse.  La  feut  décrété  par  consentement 
unanime  que  l'on  offreroit  entièrement  leurs  terres, 
dommaines  et  royaulme,  à  en  faire  selon  nostre  ar^ 
bitre. 

Alpharbal,  en  propre  personne,  soubdain  retourna 
avecques  neuf  mille  trente  et  huyt  grandes  naufz  one- 
raires,  menant  non  seulement  les  thesors  de  sa  mai- 
son et  lignée  royalle,  mais  presque  'de  tout  le  pays: 
car,  soy  embarquant  pour  faire  voille  au  vent  vesten 
nord-est,  chascun  à  la  foulle  gettoit  dedans  icelUs 
or,  argent,  bagues,  joyaulx,  espiceries,  drogues  et 
odeurs  aromaticques,  papegays,  pélicans,  guenons, 
civettes,  genettes,  porcz-espicz,  Poinct  n*estoit  filz  de 
bonne  mère  réputé  qui  dedans  ne  gettast  ce  que  avoit 
de  singulier. 

Arrivé  que  feut,  vouloit  baiser  lespiedz  de  mondict 
père;  le  faict  feut  estimé  indigne  et  ne  feut  toléré, 


GARGANTUA  îSy 

ains  fut  embrassé  socialement.  Offrit  ses  presens;  Hz 
ne  f eurent  receupz  par  trop  estre  excessif z;  se  donna 
mancipe  et  serf  volontaire,  soy  et  sa  postérité;  ce  ne 
feut  accepté  par  ne  sembler  équitable  ;  céda  par  le 
décret  des  Estatz  ses  terres  et  royaulme,  offrant  la 
»  transaction  et  transport  signé,  scellé  et  ratifié  de  tous 
ceubc  qui  faire  le  debvoient  :  ce  fut  totalement  refusé, 
et  les  contractz  gettés  au  feu, 

La  fin  feut  que  mon  dict  père  commença  lamenter 
de  pitié  et  pleurer  copieusement,  considérant  le  franc 
vouloir  et  simplicité  des  Canarriens,  et  par  motz  ex- 
quis et  sentences  congrues  diminuoit  le  bon  tour  qu'il 
leur  avoit  faict,  disant  ne  leur  avoir  faict  bien  qui 
feut  à  l'estimation  d'un  bouton,  et,  si  rien  d'honnes- 
teié  leur  avoit  monstre,  il  estoit  tenu  de  ce  faire.  Mais 
tant  plus  l'augmentoit  Alpharbal.  Quelle  feut  l'yssuei 
En  lieu  que  pour  sa  rançon  y  prinze  à  toute  extrémité, 
eussions  peu  tyrannicquement  exiger  vingt  foys  cent 
mille  escutz,  et  retenir  pour  houstaigers  ses  enfans 
aisnez,  Hz  se  sont  faictz  tributaires  perpetuelz,  et 
obligez  nous  bailler  par  chascun  an  deux  millions  d'or 
affiné  à  vingt  quatre  karatz.  Hz  nous  feurent  Vannée 
première  icy  payez;  la  seconde,  de  franc  vouloir,  en 
payèrent  vingt  trois  cens  mille  escuz;  la  tierce  vingt 
six  cens  mille,  la  quarte  troys  millions,  et  tant  tous- 
jours  croissent  de  leur  bon  gré  que  serons  contrainctz 
leurs  inhiber  de  rien  plus  nous  apporter.  Cest  la  na- 
ture de  gratuité,  car  le  temps,  qui  toutes  choses  ronge 
et  diminue,  augmente  et  accroist  les  biensfaicts,  parce 


l88  LIVRE   I,    CHAPITRE   L 

qu'un  bon  tour  libéralement  faict  à  homme  de 
raison  croist  continuement  par  noble  pensée  et  re- 
membrance.  Ne  voulant  doncques  aulcunement  dégé- 
nérer de  la  debonnaireté  héréditaire  de  mes  parens, 
maintenant  je  vous  absoulz  et  délivre,  et  vous  rends 
francs  et  libères  comme  par  avant. 

D'abondant,  serez  à  l^yssue  des  portes  payez  chas- 
cun  pour  troys  moys,  pour  vous  pouvoir  retirer  en 
voz  maisons  et  familles,  et  vous  conduiront  en  saul- 
veté  six  cens  hommes  d* armes  et  huyct  mille  hommes 
de  pié,  soubz  la  conduicte  de  mon  escuyer  Alexandre, 
affin  que  par  les  paysans  ne  soyez  oultragez.  Dieu 
soit  avecques  vous  ! 

Je  regrette  de  tout  mon  cueur  que  n'est  icy  Picro- 
choie,  car  je  luy  eusse  donné  à  entendre  que  sans 
mon  vouloir,  sans  espoir  de  accroistre  ny  mon  bien 
ny  mon  nom,  estoit  faicte  ceste  guerre.  Mais,  puis 
qu*it  est  esperduy  et  ne  sçait  on  où,  ny  comment  est 
esvanoui,  je  veulx  que  son  royaulme  demeure  entier  à 
son  filz,  lequel,  par  ce  qu*est  par  trop  bas  d*eage, 
car  il  n'a  encores  cinq  ans  accompliz,  sera  gouverné 
et  instruict  par  les  anciens  princes  et  gens  sçavans  du 
royaulme.  Et  par  autant  q'un  royaulme  ainsi  désolé 
seroit  facilement  ruiné  si  on  ne  refrenoit  la  convoytise 
et  avarice  des  administrateurs  d'icelluy,  je  ordonne  et 
veulx  que  Ponocrates  soit  sus  tous  ses  gouverneurs  en- 
tendant, avecques  auctorité  à  ce  requise,  et  assidu 
avecques  Venfant  jusques  à  ce  qu'il  le  congnoistra 
idoine  de  povoir  par  soy  régir  et  régner. 


GARGANTUA  1 89 

Je  considère  que  facilité  trop  énervée  et  dissolue  de 
pardonner  es  malfaisans  leur  est  occasion  de  plus  le- 
gierement  derechief  mal  faire  par  ceste  pernicieuse 
confiance  de  grâce.  Je  considère  que  Moyse,  le  plus 
doulx  homme  qui  de  son  temps  feust  sus  la  terre,  ai- 
grement punissoit  les  mutins  et  séditieux  on  peuple  de 
Israël,  Je  considère  que  Jules  César,  empereur  tant 
débonnaire  que  de  luy  dict  Ciceron  que  sa  fortune 
rien  plus  souverain  n'avoit,  sinon  qu'il  pouvoit,  et  sa 
vertus  meilleur  n'avoit,  sinon  qu'il  vouloit  tousjours 
sauver  et  pardonner  à  un  chascun,  icelluy  toutes foys, 
ce  non  obstant,  en  certains  endroictz  punit  rigoureu- 
sement les  aucteurs  de  rébellion, 

A  ces  exemples  je  veubc  que  me  livrez  avant  le  dé- 
partir: premièrement,  ce  beau  Marquet,  qui  a  esté 
source  et  cause  première  de  ceste  guerre  par  sa  vaine 
oultrecuidance  ;  secondement  y  ses  compaignons  foua- 
ciers,  qui  feurent  negligens  de  corriger  sa  teste  folle 
sus  l'instant;  et  finablement  tous  les  conseilliers,  capi- 
tainesy  officiers  et  domestiques  de  Picrochole  lesqueh 
le  auroient  incité,  loué  ou  conseillé  de  sortir  ses  li- 
mites pour  ainsi  nous  inquiéter,  » 


IÇO  LIVRE   I,    CHAPITRE   LI 


CHAPITRE  LI 


Comment  les  videurs  Gargantuistes  feurent  récom- 
pensez après  la  bataille. 

ESTE  concion  faicte  par  Gargantua, 
feurent  livrez  les  séditieux  par  luj  re- 
quis, exceptez  Spadassin,  Merdaille  et 
Menuail,  lesquelz  ettoient  fujz  six 
heures  davant  la  bataille,  l'un  jusques  au  col  de 
Laignel  d'une  traie  te,  Taultre  jusque  au  val  de 
Vyre,  Taultre  jusques  à  Logroine,  sans  derrière  soj 
reguarder  ny  prandre  alaine  par  chemin,  et  deux 
fouaciers,  lesquelz  périrent  en  la  journée.  Aultre 
mal  ne  leurs  feist  Gargantua,  sinon  qu'il  les  or- 
donna pour  tirer  les  presses  à  son  imprimerie,  la- 
quelle il  avoit  nouvellement  instituée. 

Puis  ceulx  qui  là  estoient  mors  il  feist  honorable- 
ment inhumer  en  la  vallée  des  Noirettes  et  au 
camp  de  Bruslevieille.  Les  navrés  il  feist  panser  et 
traicter  en  son  grand  Nosocome.  Après  advisa  es 
dommaiges  faictz  en  la  ville  et  habitans,  et  les 
feist  rembourcer  de  tous  leurs  interestz  à  leur  con- 
fession et  serment,  et  y  feist  bastir  un  fort  chas- 
teau,  j  commettant  gens  et  guet  pour  à  l'advenir 
mieulx  soy  défendre  contre  les  soubdaines  es- 
meutes. 

Au  départir,  remercia  gratieusement  tous  les 
soubdars  de  ses  légions  qui  avoient  esté  à  ceste  de- 


GARGANTUA  191 

faicte,  et  les  renvoya  hyverner  en  leurs  stations  et 
guamison,  exceptez  aulcuns  de  la  légion  decumane, 
lesquelz  il  avoit  veu  en  la  journée  faire  quelques 
prouesses,  et  les  capitaines  des  bandes,  lesquelz  il 
amena  avecques  soy  devers  Grandgousier.  A  la 
veue  et  venue  d'iceulx,  le  bon  homme  feut  tant 
joyeux  que  possible  ne  seroit  le  descripre.  Adonc 
leurs  feist  un  festin  le  plus  magnificque,  le  plus 
abundant  et  plus  délicieux  que  feust  veu  depuis  le 
temps  du  roy  Assuere.  A  l'issue  de  table,  il  dis- 
tribua à  chascun  d'iceulx  tout  le  parement  de  son 
buffet,  qui  estoit  au  poys  de  dis  huyt  cent  mille 
quatorze  bezans  d'or  en  grands  vases  d'antique, 
grands  potz,  grands  bassins,  grands  tasses,  couppes, 
potetz,  candélabres,  calathes,  nacelles,  violiers, 
drageouoîrs  et  aultre  telle  vaisselle  toute  d'or  mas- 
sif, oultre  la  pierrerie,  esmail  et  ouvraige,  qui,  par 
estime  de  tous,  excedoit  en  pris  la  matière  d'iceulx; 
plus,  leurs  feist  compter  de  ses  coffres  à  chascun 
douze  cens  mille  escutz  contens,  et  d'abundant  à 
chascun  d'iceulx  donna  à  perpétuité,  excepté  s'ilz 
mouroient  sans  hoirs,  ses  chastfeaulx  et  terres  voi- 
zines,  selon  que  plus  leurs  estoient  commodes. 

A  Pondérâtes  donna  la  Rocheclermaud,  à  Gym- 
naste le  Couldray,  à  Eudemon  Montpensier,  le 
Rivau  à  Tolmere,  à  Ithybole  Montsoreau,  à  Acu- 
mas  Candé,  Varenes  à  Chironacte,  Gravot  à  Sg- 
baste,  Quinquenais  à  Alexandre,  Ligre  à  Sophroné, 
et  ainsi  de  ses  aultres  places. 


192  LIVRE   I,    CHAPITRE    LU 

CHAPITRE    LU 

Comment  Gargantua  feist  bastir  pour  U  moyne 
l'abbaye  de  Theleme, 

ESTOiT  seulement  le  mojne  à  pourvoir, 
lequel  Gargantua  vouloit  faire  abbé 
de  Seuillé,  mais  il  le  refusa.  Il  luj 
voulut  donner  Tabbaye  de  Bourgueil 
ou  de  Sainct  Florent,  laquelle  mieulx  luj  duiroit, 
ou  toutes  deux  s'il  les  prenoit  à  gré,  mais  le  mojne 
luy  fist  responce  peremptoire  que  de  mojne  il  ne 
vouloit  cbarge  ny  gouvernement  :  «  Car  comment, 
disoit-il,  pourroj  je  gouverner  aultruj,  qui  moj 
mesmes  gouverner  ne  sçaurois?  Si  vous  semblez 
que  je  vous  aye  faict  et  que  puisse  à  Tadvenir  faire 
service  agréable,  oultroyez-moy  de  fonder  une  ab- 
baye à  mon  devis.   » 

La  demande  pleut  à  Gargantua,  et  offrit  tout 
son  pays  de  Theleme  j ouste  la  rivière  de  Loyre,  à 
deux  lieues  de  la  grande  forest  du  Port-Huault, 
et  requîst  à  Gargantua  qu'il  instituast  sa  religion 
au  contraire  de  toutes  aultres.  a  Premièrement 
doncques,  dist  Gargantua,  il  n'y  fauld.ra  ja  bastir 
murailles  au  circuit,  car  toutes  aultres  abbayes  sont 
fièrement  murées.  —  Voyre,  dist  le  moyne,  et  non 
sans  cause,  où  mur  y  a  et  davant  et  derrière,  y  a 
force  murmur,  envie  et  conspiration  mutue.  » 
Davantaige,  veu  que  en  certains  convents  de  ce 


GARGANTUA  193 

monde  est  en  usance  que,  si  femme  aulcune  y  entre, 
j'entends  des  preudes  et  pudicques,  on  nettoyé  la 
place  par  laquelle  elles  ont  passé,  feut  ordonné  que 
si  religieux  ou  religieuse  y  entroit  par  cas  fortuit, 
on  nettoiroît  curieusement  tous  les  lieux  par  les- 
queiz  auroient  passé.  Et,  parce  que  es  religions  de 
ce  monde  tout  est  compassé,  limité  et  réglé  par 
heures,  feut  décrété  que  là  ne  seroit  horrologe  ny 
quadrant  aulcun,  mais  selon  les  occasions  et  opor- 
tunitez  seroient  toutes  les  œuvres  dispensées  :  car, 
disoit  Gargantua,  la  plus  vraye  perte  du  temps 
qu'il  sceust  estoit  de  compter  les  heures.  Quel  bien 
en  vient-il?  Et  la  plus  grande  resverie  du  monde 
estoit  soy  gouverner  au  son  d'une  cloche,  et  non 
au  dicté  de  bon  sens  et  entendement.  Item,  parce 
qu'en  icelluy  temps  on  ne  mettoit  en  religion 'des 
femmes  sinon  celles  que  estoient  borgnes,  boy- 
teuses,  bossues,  laydes,  defaictes,  folles,  insensées, 
maleficiées  et  tarées,  ny  les  hommes  sinon  catarrez, 
mal  nez,  niays  et  empesché  de  maison... 

«  A  propos,  dist  le  moyne,  une  femme  qui  n'est 
ny  belle  ny  bonne  à  quoy  vault  toille  ?  —  A  met- 
tre en  religion,  dist  Gargantua.  —  Voyre,  dist  le 
moyne,  et  à  faire  des  chemises.  » 

Feut  ordonné  que  là  ne  seroient  repceues  sinon 
les  belles,  bien  formées  et  bien  naturées,  et  les 
beaulx,  bien  formez  et  bien  naturez.  Item,  parce 
que  es  conventz  des  femmes  ne  entroient  les  hom- 
mes si  non  à  l'emblée  et  clandestinement,  feut  de- 
Rabelais,    I.  2  5 


194  LIVRE   I,    CHAPITRE   LU 

creté  que  ja  ne  seroient  là  les  femmes  au  cas  que 
n'y  feussent  les  hommes,  ny  les  hommes  en  cas  que 
n'y  feussent  les  femmes.  Item,  parce  que  tant 
hommes  que  femmes,  une  foys  repceuez  en  reli- 
gion, après  l'an  de  probation,  estoient  forcez  et 
astrinctz  y  demeurer  perpétuellement  leur  vie  du- 
rante, feust  estably  que  tant  hommes  que  femmes 
là  repceuz  sortiroient  quand  bon  leurs  sembleroit 
franchement  et  entièrement.  Item,  parce  que  ordi- 
nairement les  religieux  faisoient  troys  veuz,  sçavoir 
est  de  chasteté,  pauvreté  et  obédience,  fut  con- 
stitué que  là  honorablement  on  peult  estre  marié, 
que  chascun  feut  riche  et  vesquist  en  liberté. 

Au  reguard  de  Teage  légitime,  les  femmes  y  es- 
toient repceues  depuis  dix  jusques  à  quinze  ans,  les 
hommes  depuis  douze  jusques  à  dix  et  huict. 

CHAPITRE  LUI 

Comment  feut  bastie  et  dotée  V abbaye  de 

Thelemites. 

ouR  le  bastiment  et  assortiment  de 
Tabbaye,  Gargantua  feist  livrer  de 
content  vingt  et  sept  cent  mille  huyt 
cent  trente  et  un  moutons  à  la  grand 
laine,  et  par  chascun  an,  jusques  à  ce  que  le  tout 
feust  parfaict,  assigna  sus  la  recepte  de  la  Dive 
seze  cent  soixante  et  neuf  mille  escuz  au  soleil,  et 


GARGANTUA  19) 

aultant  à  Testoille  poussiniere.  Pour  la  fondation  et 
entretenement  d'icelle  donna  à  perpétuité  vingt 
trojs  cent  soixante-neuf  mille  cinq  cens  quatorze 
nobles  à  la  rose  de  rente  foncière  indemnez, 
amortyz,  et  solvables  par  chascun  an  à  la  porte  de 
l'abbaye;  et  de  ce  leur  passa  belles  lettres. 

Le  bastiment  feut  en  figure  exagone,  en  telle 
façon  que  à  chascun  angle  estoit  bastie  une  grosse 
tour  ronde  à  la  capacité  de  soixante  pas  en  dia- 
mètre, et  estoient  toutes  pareilles  en  grosseur  et 
protraict.  La  rivière  de  Loyre  decouUoit  sus  l'as- 
pect de  septentrion.  Au  pied  d'icelle  estoit  une  des 
tours  assise,  nommée  Artice,  et,  tirant  vers  l'orient, 
estoit  une  aultre  nommée  Calaer,  l'aultre  ensuivant 
Anatole,  l'aultre  après  Mesembrine,  l'aultre  après 
Hesperie,  la  dernière  Cryere.  Entre  chascune  tour 
estoit  espace  de  troys  cent  douze  pas.  Le  tout 
basty  à  six  estages,  comprenent  les  caves  soubz 
terre  pour  un.  Le  second  estoit  voulté  à  la  forme 
d'une  anse  de  panier.  Le  reste  estoit  embrunché 
de  guy  de  Flandres  à  forme  de  culz  de  lampes,  le 
dessus  couvert  d'ardoize  fine,  avec  l'endousseure 
de  plomb  à  figures  de  petits  manequins  et  animaulx 
bien  assortiz  et  dorez,  avec  les  goutieres  que  ys- 
soient  hors  la  muraille,  entre  les  croyzées,  pinctes 
en  figure  diagonale  de  or  et  azur,  jusques  en  terre, 
où  finissoient  en  grands  eschenaulx  qui  tous  con- 
duisoient  en  la  rivière  par  dessoubz  le  logis. 

Ledict  bastiment  estoit  cent  foys  plus  magni- 


196  LIVRE    I,     CHAPITRE    LUI 

ficque  que  n'est  Bonivet,  ne  Chambourg,  ne  Chan- 
tilly :  car  en  îcelluy  estoient  neuf  mille  trojs  cens 
trente  et  deux  chambres,  chascune  guarnie  de  arrière- 
chambre,  cabinet,  guarderobbe,  chapelle,  et  yssue 
en  une  grande  salle.  Entre  chascune  tour,  au  my- 
Heu  dudict  corps  de  logis,  estoit  une  viz  brizée 
dedans  icelluy  mesme  corps,  de  laquelle  les  mar- 
ches estoient  part  de  porphyre,  part  de  pierre  nu- 
midicque,  part  de  marbre  serpentin,  longues  de 
vingt  deux  piedz  ;  Tespesseur  estoit  de  troys  doigtz  ; 
Tassiete  par  nombre  de  douze  entre  chascun  ré- 
pons. En  chascun  repous  estoient  deux  beaulx  ar- 
ceaulx  d'antique  par  lesquelz  estoit  repceu  la  clarté, 
et  par  îceulx  on  entroit  en  un  cabinet  faict  à  clere- 
voys,  de  largeur  de  ladicte  viz,  et  montoit  jusques 
au  dessus  la  couverture,  et  là  finoit  en  pavillon.  Par 
icelle  viz  on  entroit  de  chascun  cousté  en  une 
grande  salle,  et  des  salles  es  chambres. 

Depuis  la  tour  Artice  jusques  à  Cryere  estoient 
les  belles  grandes  librairies  en  grec,  latin,  hebrieu, 
françoys,  tuscan  et  hespaignol,  disparties  par  les 
divers  estaiges  selon  iceulx  langaiges.  Au  mylieu 
estoit  une  merveilleuse  viz  de  laquelle  l'entrée  es- 
toit par  le  dehors  du  logis  en  un  arceau  large  de  six 
toizes.  Icelle  estoit  faicte  en  telle  symmetrie  et  ca- 
pacité que  six  hommes  d'armes,  la  lance  sus  la 
cuisse,  povoient  de  front  ensemble  monter  jusques 
au  dessus  de  tout  le  bastiment.  Depuis  la  tour  Ana- 
tole jusques  à  Mesembrine  estoient  belles  grandes 


GARGANTUA  197 

galleries  toutes  pinctes  des  antiques  prouesses,  his- 
toires et  descriptions  de  la  terre.  Au  milieu  estoit 
une  pareille  montée  et  porte  comme  avons  dict  du 
cousté  de  la  rivière.  Sus  icelle  porte  estoit  escript 
en  grosses  lettres  antiques  ce  que  s'ensuit. 


CHAPITRE  LIV 
Inscription  mise  sus  la  grande  porte  de  Theleme. 

T  n'entrez  pas,  hypocrites,  bigotz, 
Vieulx  matagots,  marmiteuz  borsouflez^ 
Torcoulx,  badauU,  plasquen'estoient  lesGotz 
Ny  OstrogotZj  précurseurs  des  Magotz  ; 
Haires,  cagotz,  cafars  empantouflez. 

Gueux  mitouflez,  frapars  escorniflez, 

Befflez,  enflez,  fagoteurs  de  tabus. 

Tirez  ailleurs  pour  tendre  vos  abusl 

Vos  abus  meschans 
Rempliroient  mes  camps 
*     De  mesclianceté. 
Et  par  faulseté 
Troubleroient  mes  chans 
Vos  abus  meschans. 

Cy  n'entrez  pas,  maschefains  practiciens, 
Clersj  basauchiens^  mangeurs  du  populaire, 
Officiauix,  scribes  et  pharisiens. 
Juges,  anciens,  qui  les  bons  parroiciens 
Ainsi  que  chiens  mettez  au  capulaire. 
Vostre  salaire  est  au  patibulaire; 
Allez  y  braire  ;  icy  n*est  faict  excès 
Dont  en  voz  cours  on  deust  mouvoir  procès. 


198  LIVRE    I,     CHAPITRE    LIV 

Procès  et  debatz 
Peu  font  cy  d'ebatz, 
Où  l'on  vient  s'esbatre, 
A  vous  pour  debatre, 
Soyent  en  pleins  cabatz 
Procès  et  debatz. 

Cy  n'entrez  pas,  vous,  usuriers  chichars, 
Briffaulx,  leschars  qui  tousjours  amassez, 
Grippemînaulx,  avalleurs  de  frimars. 
Courbez,  camars,  qui  en  vos  coquemars 
De  mille  marcs  ja  n'auriez  assez; 
Poinct  esguassez  n'estes  quand  cabassez 
Et  entassez,  poiltrons  à  chicheface. 
La  maie  mort  en  ce  pas  vous  deface  ! 

Face  non  humaine 
De  telz  gens  qu'on  maine 
Raire  ailleurs  :  céans 
Ne  seroit  seans. 
Vuidez  ce  dommaine. 
Face  non  humaine. 

Cy  n'entrez  pas,  vous,  rassotez  mastins. 
Soirs  ny  matins,  vieux  chagrins  et  jaloux  ; 
Ny  vous  aussi,  séditieux,  mutins,  * 

Larves,  lutins,  de  dangier  palatins^ 
Créez  ou  Latins,  plus  à  craindre  que  loups  ; 
Ny  vous^  gualous,  verollez  jusqu'à  Tous  : 
Portez  vos  loups  ailleurs  paistre  en  bonheur, 
Croustelevez  remplis  de  deshonneur. 

Honneur,  los,  deduict. 
Céans  est  desduict 
Par  joyeux  acords. 
Tous  sont  sains  au  corps; 
Par  ce  bien  leur  duict 
Honneur,  los,  deduict. 


GARGANTUA 

Cy  entrez,  vous,  et  bien  soyez  venuz 

Et  parvenuz,  tous  nobles  chevaliers  ; 

Cy  est  le  lieu  où  sont  les  revenuz 

Bien  advenuz»  afin  que  entretenuz. 

Grands  et  menuz^  tous  soyez  à  milliers. 

Mes  familliers  serez  et  peculiers, 

Frisques,  gualliers,  joyeux,  plaisans,  mignons, 

En  gênerai  tous  gentilz  compaignons. 

Compaignons  gentilz, 
Serains  et  subtilz. 
Hors  de  vilité. 
De  civilité 
Cy  sont  les  oustilz, 
Compaignons  gentilz. 

Cy  entrez,  vous  qui  le  sainct  Evangile 
En  sens  agile  annoncez,  quoy  qu'on  gronde; 
Céans  aurez  un  refuge  et  bastille 
Contre  Thostile  Erreur,  qui  tant  postille 
Par  son  faulz  stile  empoizonner  le  monde  ; 
Entrez,  qu'on  fonde  icy  la  Foy  profonde. 
Puis  qu'on  confonde,  et  par  voix  et  par  roUe, 
Les  ennemys  de  la  saîncte  Parolle. 

La  Parolle  saincte 
Ja  ne  soit  extaincte 
En  ce  lieu  tressainct; 
Chascun  en  soit  oeinct, 
Chascune  ay  enceincte 
La  Parolle  saincte. 

Cy  entrez,  vous,  dames  de  hault  paraige; 
En  franc  couraige  entrez^y  en  bon  heur. 
Fleurs  de  beaulté  à  céleste  vîsaige, 
A  droit  corsaige,  à  maintien  prude  et  saige; 
En  ce  passaige  est  le  séjour  d'honneur. 
Le  hault  seigneur  qui  du  lieu  feut  donneur 


99 


LIVRE   1,    CHAPITRE   I 


Or  donDé  par  don. 
Ordonne  paidon 
A  cil  qui  le  donne. 
El  ireibien  guerdonns 
Toui  moricl  prcud'hom 
Ot  donné  par  don. 


CHAPITRE  LV 
Comment  estait  le  manoir  des  Tbelemites. 

V  millieu  de  la  basse  court  estoit  une 

fontaine  magaifîcquedebdalabastre  ; 

au  dessus  les  troys  Grâces  avecqucs 

cornes  d'abondance,  et  geitoient  l'eau 

par  les  mammelles,  bouche,  aureilles,  yeulx  et  aul- 

Le  dedans  du  logis  sus  la  dicte  basse  court  ev- 
toit  sus  gros  pilliers  de  cassidoine  et  porphyre,  h 
beaulx  ars  d'antique,  ai(  dedans  desquelz  estoieot 
belles  gualeries  longues  et  amples,  aornées  de  pinc- 
tures,  de  comes  de  cerfz,  licornes,  rhinocéros, 
hippopotames,  dens  de  elephans  et  aultres  choses 
spec  tables. 

Le  logis  des  dames  comprenoit  depuis  la  tour 
Artice  jusques  à  la  porte  Mesembiine.  Les  hom- 
mes occupoient  le  reste.  Devant  ledict  logis  des 


GARGANTUA  20I 

dames,  affin  qu'elles  eussent  Tesbatement ,  entre 
les  deux  premières  tours,  au  dehors ,  estoient  les 
lices,  l'hippodrome,  le  théâtre  et  natatoires,  avec- 
ques  les  bains  mirifiques  à  triple  solier,  bien  gamiz 
de  tous  aâsortemens  et  foyzon  d'eau  de  myre. 

Jouxte  la  rivière  estoit  le  beau  jardin  de  plai- 
sance; au  millieu  d'icelluy  le  beau  labirynte.  Entre 
les  deux  aultres  tours  estoient  les  jeux  de  paulme 
et  de  grosse  balle.  Du  costé  de  la  tour  Cryere  es- 
toit  le  vergier,  plein  de  tous  arbres  fructiers,  toutes 
ordonnées  en  ordre  quincunce.  Au  bout  estoit  le 
rand  parc,  foizonnant  en  toute  beste  sauvagine. 
Entre  les  tierces  tours  estoient  les  butes  pour  l'ar- 
quebuse, l'arc  et  l'arbaleste  ;  les  offices  hors  la  tour 
Hesperie,  à  simple  estaige  ;  l'escurye  au  delà  des 
offices;  la  faulconnerie  au  davant  d'icelles,  gou- 
vernée par  asturciers  bien  expers  en  l'art,  et  estoit 
annuellement  fournie^ar  les  Candiens,  Vénitiens  et 
Sarmates,  de  toutes  sortes  d'oiseaulx  paragons, 
aigles,  gerfaulx,  autours,  sacres,  laniers,  faulcons, 
esparviers,  esmerillons  et  aultres,  tant  bien  faictz 
et  domestisquez  que,  partans  du  chasteau  pour 
s'esbatre  es  champs,  prenoient  tout  ce  que  rencon- 
troient.  La  vénerie  estoit  un  peu  plus  loing,  tyran  t 
vers  le  parc. 

Toutes  les  salles,  chambres  et  cabinetz,  estoient 
tapissez  en  diverses  sortes,  selon  les  saisons  de  l'an- 
née. Tout  le  pavé  estoit  couvert  de  drap  verd.  Les 
lictz  estoient  de  broderie.    En    chascune  arrière 

26 


chambre  estoit  ud  miroir  de  christallin  enchâssé  en 
or  fin,  au  tour  garny  de  perles,  et  estoit  de  telle 
grandeur  qu'iL  povoît  véritablement  représenter 
toute  la  personne.  A  l'issue  des  salles  du  logis  des 
dames  estoient  les  parfumeurs  et  testonneurs,  par 
les  nains  desquelz  passoient  les  hommes  quand  ilz 
visitoient  les  dames.  Iceulx  fournissoient  pat  chas- 
cuD  matin  les  chambres  des  dames  d'eau  rose,  d'eau 
de  naphe,  d'eau  d'ange,  et  à  chascune  la  précieuse 
cassolletle  vaporante  de  toutes  drogues  aromatiques. 

CHAPITRE  LVI 

Comment  estotettl  ve$lu2.  les  rtligitux  et  rtligituses 
de  ThtUme. 

ES  dames,  au   commencement  de  la 
fondation,  se  haSilloient  à  leur  plaisir 
et  arbitre.  Depuis  feurent  reforméez 
par  leur  franc  vouloir  en  la  façon  que 
s'ensuyt  :  elles  portoient  chausses  d'escarlatte  ou 
de  migraine,  et  passoient  lesdictes  chausses  le  ge- 
noul  au  dessus  par  troys  doigtz  justement,  et  ceste 
liziere  estait  de  quelques  belles  broderies  et  des- 
coupures.  Les  jartieres  estoient  de  la  couleur  de 
leurs  bracelletz,  et  comprenoient  le  genoul  au  des- 
dessus et  dessoubs.  Les  souliers,  escarpins  et  pan- 
toufles, de  velours  cramoizi,  rouge,  ou  violet,  des- 
chicquettées  à  barbe  d'e 


GARGANTUA  2o3 

Au  dessus  de  la  chemise  vestoîent  la  belle  vas- 
quine  de  quelque  beau  camelot  de  soje;  sus  icelle 
vestoient  la  verdugale  de  tafetas  blanc,  rouge, 
tanné,  grys,  etc.  Au  dessus  la  cotte  de  tafetas 
d'argent  faict  à  broderies  de  fin  or,  et  à  Tagueille 
entortillé,  ou,  selon  que  bon  leur  sembloit,  et  cor- 
respondent à  la  disposition  de  Tair,  de  satin,  damas, 
velours,  orangé,  tanné,  verd,  cendré,  bleu,  jaune, 
clair,  rouge,  cramoyzi,  blanc,  drap  d'or,  toille  d'ar- 
gent, de  canetille,  de  brodure,  selon  les  festes. 
Les  robbes,  selon  la  saison,  de  toile  d'or  à  frizure 
d'argent^  de  satin  rouge  couvert  de  cannetille  d'or^ 
de  tafetas  blanc^  bleu^  noir^  tanné^  sarge  de  soye^ 
camelot  de  soye_,  velours_,  drap  d'argent,  toile  d'ar- 
gent^ or  traict,  velours  ou  satin  porfilé  d'or  en  di- 
verses protraictures. 

En  esté,  quelques  jours,  en  lieu  de  robbes  por- 
toient  belles  marlottes  des  parures  susdictes,  .ou 
quelques  bernes  à  la  moresque,  de  velours  violet  à 
frizure  d'or  sus  canetille  d'argent,  ou  à  cordelières 
d'or  guarnies  aux  rencontres  de  petites  perles  in- 
dicques.  Et  tousjours  le  beau  panache,  selon  les 
couleurs  des  manchons ,  et  bien  guarny  de  papil- 
lettes  d'or. 

En  hyver,  robbes  de  tafetas  des  couleurs  comme 
dessus,  fourrées  de  loups  cerviers,  genettes  noires, 
martres  de  Calabre,  zibelines,  etaultres  fourrures  pré- 
cieuses. Les  patenostres,  anneaulx,  jazerans,  carcans, 
estoient  de  fines  pierreries,  escarboucles,  rubys,  ba- 


104  LIVRE   I,    CHAPITRE   LVI 

lajs,  diamans,  saphiz,  esmeraudes,  turquoyzes,  gre- 
natz,  aga thés,  berilles,  perles  et  unions  d'excellence. 

L'acoustrement  de  la  teste  estoit  selon  le  temps. 
En  hyver,  à  là  mode  franco  jse;  au  printemps,  à  l'es- 
pagnole; en  esté,  à  la  tusque.  Exceptez  les  festes 
et  dimanches,  esquelz  portoient  accoustrement 
françojs,  par  ce  qu'il  est  plus  honorable  et  mieulx 
sent  la  pudicité  matronale. 

Les  hommes  estoient  habillez  à  leur  mode  : 
chaussés  pour  le  bas  d'estamet ,  ou  serge  drapée , 
d'escarlatte,  de  migraine,  blanc  ou  noir.  Les  hault 
de  velours  d'icelles  couleurs,  ou  bien  prés  appro- 
chantes, brodées  et  deschicquetées  selon  leur  inven- 
tion. Le  pourpoint  de  drap  d'or,  d'argent,  de  ve- 
lours, satin,  damas,  tafetas,  de  mesmes  couleurs, 
deschicquettés,  broudez  et  acoustrez  en  paragon  ; 
les  aguillettes  de  soye  de  mesmes  couleurs  ;  les  fers 
d'or  bien  esmaillez;  les  sayez  et  chamarres  de  drap 
d'or,  toille  d'or,  drap  d'argent,  velours  porfîlé  à  plai- 
sir ;  les  robbes  autant  précieuses  comme  des  dames  ; 
les  ceinctures  de  soye,  des  couleurs  du  pourpoinct. 
Chascun  la  belle  espée  au  cousté,  la  poignée  dorée, 
le  fourreau  de  velours  de  la  couleur  des  chausses, 
le  bout  d'or  et  de  orfèvrerie,  le  poignart  de  mesmes. 
Le  bonnet  de  velours  noir,  garny  de  force  bagues 
et  boutons  d'or;  la  plume  blanche  par  dessus  mi- 
gnonnement  partie  à  paillettes  d'or,  au  bout  des- 
quelles pendoient  en  papillettes  beaulx  rubiz,  es- 
merauldes,  etc. 


GARGANTUA  2o5 

Mais  telle  sympathie  estoit  entre  les  hommes  et 
les  femmes  que  par  chascun  jour  ilz  estoient  vestuz 
de  semblable  parure  ;  et,  pour  à  ce  ne  faillir,  estoient 
certains  gentilz  hommes  ordonnez  pour  dire  es 
hommes,  par  chascun  matin,  quelle  livrée  les  dames 
vouloient  en  icelle  journée  porter,  car  le  tout  es- 
toit  faict  selon  l'arbitre  des  dames.  En  ces  veste- 
mens  tant  propres  et  accoustremens  tant  riches,  ne 
pensez  que  enlx  ny  elles  perdissent  temps  aulcun  : 
car  les  maistres  des  garde-robbes  avoient  toute  la 
vesture  tant  preste  par  chascun  matin,  et  les  dames 
de  chambres  tant  bien  estoient  aprinses  que  en  un 
moment  elles  estoient  prestes  et  habillez  de  pied 
en  cap^. 

Et,  pour  iceuk  accoustremens  avoir  en  meilleur 
oportunité,  au  tour  du  bojs  de  Theleme  estoit  un 
grand  corps  de  maison  long  de  demje  lieue,  bien 
clair  et  assorty,  en  laquelle  demouroient  les  orfè- 
vres, lapidaires,  brodeurs,  tailleurs,  tireurs  d*or, 
veloutiers,  tapissiers  et  aultelissiers,  et  là  œuvroient 
chascun  de  son  mestier,  et  le  tout  pour  les  susdictz 
religieux  et  religieuses. 

Iceulx  estoient  fourniz  de  matière  et  estoffe  par 
les  mains  du  seigneur  Nausiclete,  lequel  par  chas- 
cun an  leurs  rendoit  sept  navires  des  isles  de  Per- 
las et  Canibabes,  chargées  de  lingotz  d'or,  de  soje 
crue,  de  perles  et  pierreries.  Si  quelques  unions 
tendotent  à  vétusté  et  changeoient  de  naïfve  blan- 
cheur, icelles  par  leur  art  renouvelloient  en  les 


206  LIVRE   I,    CHAPITRE   LVI 

donnant  à  manger  à  quelques  beaulx  cocqs,  comme 
on  baille  cure  es  faulcons. 


CHAPITRE  LVII 

Comment  estoient  reiglez  les  Thelemitti  à  leur 
manière  de  vivre. 

ouTE  leur  vie  estoit  employée  non  par 
loix,  statu  z  ou  reigles,  mais  selon 
leur  vouloir  et  franc  arbitre:  se  le- 
voient.  du  lict  quand  bon  leur  sem- 
bloit,  beuvoient,  mangeoient,  travailloient,  dor- 
moient  quand  le  désir  leur  venoit.  Nul  ne  les 
esveilloit,  nul  ne  les  parforceoit  ny  à  bojre,  ny  à 
manger,  nj  à  faire  chose  aultre  quelconcques.  Ainsi 
Tavoit  estably  Gargantua.  En  leur  reigle  n'estoit 
que  ceste  clause  : 

FAY      CE      QUE      VOULDRAS, 

parce  que  gens  libères,  bien  nez,  bien  instruictz, 
conversans  en  compaignies  honnestes,  ont  par  na- 
ture un  instinct  et  aguillon  qui  tousjours  les  poulse 
à  faictz  vertueux  et  retire  de  vice,  lequel  ilz  nom- 
moient  honneur.  Iceulxi  quand  par  vile  subjection 
et  contraincte  sont  déprimez  et  asserviz,  détour- 
nent la  noble  affection  par  laquelle  à  vertuz  fran- 
chement tendoient,  à  déposer  et  enfraindre  ce  joug 
de   servitude  :  •  car   nous   entreprenons    tousjours 


GARGANTUA  207 

choses  deffendues,  et  convoitons  ce  que  nous  est 
dénié. 

Par  ceste  liberté  entrèrent  en  louable  émulation 
de  faire  tous  ce  que  à  un  seul  voyoient  plaire.  Si 
quelq'un  ou  quelq'une  disoit  :  a  Beuvons,  »  tous 
buYoient.  Si  disoit  :  «  Jouons,  »  tous  jouoient.  Si 
disoit:  (k  Allons  à  Tesbat  es  champs,  »  tous  y  al- 
loient.  Si  c'estoit  pour  voiler  ou  chasser,  les  dames, 
montées  sus  belles  hacquenées  avecques  leurs  pale-  ' 
froj  gourrier,  sus  le  poing  mignonnement  enguan- 
telé  portoient  chascune  ou  un  esparvier,  ou  un  la- 
neret,  ou  un  esmerillon.  Les  hommes  portoient  les 
aultres  ojseaulx. 

Tant  noblement  estoient  apprins  qu'il  n'estoit 
entre  eulx  celluy  ne  celle  qui  ne  sceust  lire,  escri- 
pre,  chanter,  jouer  d'instrumens  harmonieux,  parler 
de  cinq  et  six  languaiges,  et  en  iceulx  composer  tant 
en  carme  que  en  oraison  solue. 

Jamais  ne  feurent  veuz  chevaliers  tant  preux,  tant 
gualans,  tant  dextres  à  pied  et  à  cheval,  plus  vers, 
mieulx  remuans,  mieulx  manians  tous  bastons,  que 
là  estoient.  Jamais  ne  feurent  veues  dames  tant 
propres,  tant  mignonnes,  moins  fascheuses,  plus 
doctes  à  la  main,  à  l'agueille,  à  tout  acte  muliebre 
honneste  et  libère,  que  là  estoient. 

Par  ceste  raison,  quand  le  temps  venu  estoit  que 
aulcun  d'icelle  abbaye,  ou»  à  la  requeste  de  ses  pa- 
rens,  ou  pour  aultres  causes,  voulust  issir  hors, 
avecques  soy  il  emmenoit  une  des  dames,  celle  la- 


to8 


LIVRE    I,    CHAPITRE    LVII 


quelle  Tauroit  prins  pour  son  dévot,  et  estoient  en- 
semble mariez  ;  et  si  bien  avoient  vescu  à  Theleme 
en  dévotion  et  amytié,  encore  mieulx  la  conti- 
nuoient  ilz  en  mariaige,  d'autant  se  entreajmoient 
ilz  à  la  fin  de  leurs  jours  comme  le  premier  de  leurs 
nopces. 

Je  ne  veulx  oublier  vous  descripre  un  énigme 
qui  fut  trouvé  aux  fondemens  de  l'abbaje  en  une 
grande  lame  de  bronze.  Tel  estoit  comme  s*en- 
suyt: 


CHAPITRE    LVIII 
Enigme  en  prophétie, 

AUYRES  hamains  qui  bon  heur  attendez^ 
Levez  vos  cueurs  et  mes  dictz  entendez. 
SMl  est  permis  de  croyre  fermement 
Que,  parles  corps  qui  sont  au  Firmament, 
Humain  esprit  de  soy  puisse  advenir 

A  prononcer  les  choses  à  venir. 

Ou  si  l'on  peut  par  divine  puissance 

Du  sort  futur  avoir  la  congnoissance, 

Tant  que  Ton  juge  en  asseuré  discours 

Des  ans  loingtains  la  destinée  et  cours. 

Je  fois  sçavoir  à  qui  le  veult  entendre 

Que  cest  hyver  prochain ^  sans  plus  attendre. 

Voire  plus  tost,  en  ce  lieu  où  nous  sommes 

Il  sortira  une  manière  d'hommes. 

Las  du  repoz  et  faschez  du  séjour. 

Qui  franchement  iront,  et  de  plein  jour, 

Subourner  gens  de  toutes  qualitez 

A  différent  et  partialitez. 


GARGANTUA  209 

Et  qui  Touidra  les  croyre  et  escouter, 

Quoy  qu'il  en  doibve  advenir  et  couster, 

Ilz  feront  mettre  en  debatz  apparentz 

Amys  entre  eulx  et  les  proches  parents  : 

Le  filz  bardy  ne  craindra  Timpropere 

De  se  bender  contre  son  propre  père; 

Mesmes  les  grandz  de  noble  lieu  sailliz 

De  leurs  subjectz  se  verront  assailliz. 

Et  le  debvoir  d'honneur  et  révérence 

Perdra  pour  lors  tout  ordre  et  différence, 

Car  ilz  diront  que  chascun  à  son  tour 

Doibt  aller  hault,  et  puis  faire  retour, 

£t  sur  ce  poinct  aura  tant  de  meslées, 

Tant  de  discordz,  venues  et  allées, 

Que  nulle  histoyre  où  sont  les  grands  merveilles 

A  faict  récit  d'esmotions  pareilles. 

Lors  se  verra  maint  homme  de  valeur, 

Par  l'esguillon  de  jeunesse  et  chaleur, 

Et  croire  trop  ce  fervent  appétit. 

Mourir  en  fleur  et  vivre  bien  petit. 

Et  ne  pourra  nul  laisser  cest  ouvrage, 

Si  une  fois  il  y  met  le  couraige,» 

Qu'il  n'ayt  emply  par  noises  et  debatz 

Le  ciel  de  bruit  et  la  terre  de  pas. 

Alors  auront  non  moindre  authorité 

Hommes  sans  foy  que  gens  de  vérité. 

Car  tous  suyvront  la  créance  et  estude 

De  l'ignorante  et  sotte  multitude, 

Dont  le  plus  lourd  sera  receu  pour  juge. 

O  dommaigeable  et  pénible  déluge! 

Déluge,  dy-je,  et  à  bonne  raison. 

Car  ce  travail  ne  perdra  sa  saison 

Ny  n'en  sera  délivrée  la  terre 

Jusques  à  tant  qu'il  en  sorte  à  grand  erre 

Soubdaines  eaux,  dont  les  plus  altrempez 

En  combatant  seront  pris  et  trempez. 

Et  à  bon  droict,  car  leur  cueur,  adonné 

A  ce  combat,  n'aura  point  perdonné 

Rabelais.  I.  27 


210  LIVRE   I,    CHAPITRE    LVIII 

Mesme  aux  troppeaux  des  innocentes  bestes. 
Que  de  leurs  nerfz  et  boyaulx  deshonnestes 
*    Il  ne  soit  faict,  non  aux  dieux  sacrifice, 
Mais  aux  mortelz  ordinaire  service. 
Or  maintenant  je  vous  laisse  penser 
Comment  le  tout  se  pourra  dispenser. 
Et  quel  repoz  en  noise  si  profonde 
Aura  le  corps  de  la  machine  ronde. 
Les  plus  heureux,  qui  plus  d'elle  tiendront. 
Moins  de  la  perdre  et  gaster  s'abstiendront,. 
Et  tascheront  en  plus  d'une  manière 
A  l'asservir  et  rendre  prisonnière 
En  tel  endroict,  que  la  pauvre  deffaicte 
N'aura  recours  qu'à  celluy'qui  l'a  faicte. 
Et,  pour  le  pis  de  son  triste  accident. 
Le  clair  soleil,  ains  qu'estre  en  Occident, 
Lairra  espandre  obscurité  sur  elle 
Plus  que  d'eclipse  ou  de  nuyct  naturelle, 
Dont  en  un  coup  perdra  sa  liberté 
Et  du  haut  ciel  la  faveur  et  clarté. 
Ou  pour  le  moins  demeurera  déserte. 
Mais   elle,  avanticeste  ruyne  et  perte. 
Aura  longtemps  monstre  sensiblement 
Un  violent  et  si  grand  tremblement 
Que  lors  Ethna  ne  feust  tant  agitée 
Quand  sur  un  filz  de  Titan  fut  jectée  ; 
Et  plus  soubdain  ne  doibt  estre  estimé 
Le  mouvement  que  feit  Inarimé 
Quand  Tiphœus  si  fort  se  despita 
Que  dens  la  mer  les  montz  précipita. 
Ainsi  sera  en  peu  d'heure  rangée 
A  triste  estât,  et  si  souvent  changée 
Que  mesme  ceulx  qui  détenue  l'auront 
Aux  survenans  occuper  la  lairront. 
Lors  sera  prés  le  temps  bon  et  propice 
De  mettre  fin  à  ce  long  exercice  : 
Car  les  grands  eaulx  dont  oyez  deviser 
Feront  chascun  la  retraicte  adviser. 


GARGANTUA  211 

Et  toutesfoys  devant  le  partement 
On  pourra  veoir  en  l'air  apertement 
L*aspre  chaleur  d'une  grand'  flamme  esprise 
Pour  mettre  à  fin  les  eaux  et  l'eAtreprise. 
Reste  en  après  ces  accidens  parfaictz 
Que  les  esleuz,  joyeusement  refaictz, 
Soient  de  tous  biens  et  de  manne  céleste, 
Et  d'abondant  par  recompense  honneste 
Enrichiz  soyent.  Les  aultres  en  la  fin 
Soient  denuez  :  c'est  la  raison,  affin 
Que,  ce  travail  en  tel  poinct  terminé, 
.  Ung  chascun  ayt  son  sort  prédestiné. 
Tel  feut  l'accord.  O  qu'est  à  révérer 
Cil  qui  en  fin  pourra  persévérer  ! 

La  lecture  de  cestuy  monument  parachevée, 
Gargantua  souspira  profondement,  et  dist  es  as- 
sistans  : 

a  Ce  n'est  de  maintenant  que  les  gens  reduictz 
à  la  créance  evangelique  sont  persécutez;  mais 
bien  heureux  est  celluy  qui  ne  sera  scandalizé,  et 
qui  tousjours  tendra  au  but,  au  blanc  que  Dieu, 
par  son  cher  fîlz,  nous  a  prefîx,  sans  par  ses  affec- 
tions charnelles  estre  distraict  ny  diverty .  »  Le  moyne 
dist  :  «  Que  pensez  vous,  en  vostre  entendement , 
estre  par  cest  énigme  designé  et  signifié  ?  — 
Quoy?  dist  Gargantua',  le  decours  et  maintien  de 
vérité  divine.  —  Par  saine t  Goderan,  dist  le 
moyne,  telle  n'est  mon  exposition:  le  stille  est 
de  Merlin  le  prophète.  Donnez  y  allégories  et  in- 
telligences tant  graves  que  vouldrez,  et  y  ravassez, 
vous  et  tout  le  monde,  ainsy  que  vouldrez.  De  ma 


ai2  LIVRE   I,    CHAPITRE   LVIII 

part,  je  ny  pense  aultre  sens  enclous  qu'une  des- 
cription du  jeu  de  paulme  soubz  obscures  paroiles. 
Les  suborneurs  de  gens  sont  les  faiseurs  de  parties, 
qui  sont  ordinairement  amys,  et,  après  les  deux 
chasses  faictes,  sort  hors  le  jeu  celluy  qui  y  estoit, 
et  Taultre  y  entre.  On  Croyt  le  premier  qui  dict  si 
Testeuf  est  sus  ou  soubz  la  chorde.  Les  eaulx  sont 
les  sueurs,  les  chordes  des  raquettes  sont  faictes 
de  boyaux  de  moutons  ou  de  chèvres,  la  machine 
ronde  est  la  pelote  ou  Testeuf.  Après  le  jeu,  on  se 
refraischit  devant  un  clair  feu,  et  change  Ton  de 
chemise,  et  voluntiers  bancquete  Ton,  mais  plus 
joyeusement  ceulx  qui  ont  guaingné.  Et  grand 
chère.  » 


VARIANTES 


Nous  suivons  le  texte  de  l'édition  de  Lyon,  François  Juste, 
1542,  in-i6,  et  nous  empruntons  nos  Variantes  :  i»  à  une 
édition  antérieure  à  i535,  que  nous  désignons  par  A.  iS35; 
a®  d  l'édition  de  François  Juste,  Lyon,  i  535  ;  3»  à  une  autre 
édition  du  mime  libraire  de  iSl-j,  Nous  désignons  ces  deux 
dernières  par  leur  date. 


Page  2.  Dans  l'édition  de  i535,  les  vers  Aux  lecteurs 
sont  suivis  de  ces  deux  mots  en  lettres  capitales  :  VIVEZ 
JOYEUX. 

—  II,  ligne  a.  A.  i535,  i535,  i537  :  par  un  don 
souverain  de  Dieu. 

—  Il,  5.  A.  i535,  i535,  1537  :  de  Dieu  je  ne  parle, 
car  il  ne  me  appartient. 

—  14,  vers  3o.  A.   i535  :  Amis. 

—  16,  9.  Il  manque  ici  un  feuillet  au  seul  exemplaire 
connu  de  l'édition  antérieure  à  i  5  3  5 . 

—  25,  22.  A.  i535,  i535,  i537  :  «  Je  le  prouve  (di- 
soit-il).  Nostre  Saulveur  dict  en  l'Evangile,  Joannis,  16  : 
La  femme,  que  est  à  l'heure  de  son  enfantement,  a  tristese  ; 
mais,  lorsqu'elle  a  enfanté,  elle  n'a  souvenir  aulcun  de  son 
angoisse.  —  Ha!  (dist-elle),  vous  dictes  bien,  et  ayme  beau- 


214  VARIANTES 

coup  mîeulx  ouyrtelz  propos  de  TEvangile,  et  mîeulx  m'en 
trouve  que  de  ouyre  la  vie  de  saincte  Marguerite,  ou 
quelque  autre  capharderie.  Mais  pleust  à  Dieu...  » 

Pageay, lignes  21-22.  A.  1 535,  1 535,  1 537  :  et  ce  qu'il 
trouve  par  escrit.  Ne  dict  pas  Salomon,  Provtrbiorum  XIV  : 
Innocens  crédit  omni  'verbo,  et  Sainct  Paul ,  prim.  Corin- 
thio.  xiij  :  Caritas  omnia  crédit  ?  Pourquoy  ne  le  croiriez- 
Yous?  Pour  ce,  dictes  vous,  qu'il  n'y  a  nulle  apparence.  Je 
vous  dis  que  pour  ceste  seule  cause  vous  le  devez  croire  en 
foy  parfaicte,  car  les  sorbonistes  disent  que  foy  est  argu- 
ment des  choses  de  nulle  apparence. 

—  3o,  3.  A.  i535,  i535,  1537.  Au  lieu  de  :  mam- 
mallement,  il  y  a  :  par  Sorbonne. 

—  33,  14-15.  A.  i535,  i535,  i537  :  à  barbe  d'ecre- 
visse  bien  mignonement.  Pour 

—  37,  16-17.  ^'  '535  :  à  cul  brenous. 

—  39,  7-8.  A.  i535.  Au  lieu  de  :  si  Dieu  me  saulve..., 
il  y  a  :  si  le  prince  le  veult  et  commende;  s'il  qui  en  com- 
mendant,  ensemble  donne  et  pouvoir  et  sçavoir. 

—  47,  i-a.  A.  i535   :  comme  la  paste  dedans  la  met. 

—  5i,  chap.  XIII.  Tout  ce  chapitre  a  été  sauté  dans 
.  l'édition  de  i537,  et  le  chapitre  suivant  est  chiffré  XIII. 

—  5i,  a5.  A.  i535:  le  plus  royal,  le  plus  sei- 
gneurial. 

—  53,  5.  A.  i535.  Au  lieu  de  ;  d'une  serviette,  il  y 
a  :  d'un  couvre-chief. 

—  55,  6-7.  A.  i535,  i535  :  docteur  en  Sorbonne,  au 
lieu  de  :  en  gaie  science. 

—  56,  chap.  XIV.  A.  i535,  i535,  i537  :  Cha- 
pitre XIII.  Par  un  théologien,  au  lieu  de  :  par  un  sophiste. 

—  57,  14.  A.  i535  :  Et  ne  fait  doubte  aulcun  qu'il 
ne  parviegne  à  un  degré... 

—  57,  i5.  A.  i535,  i535,  i537  :  Par  ainsi,  je 
veulx 


VARIANTES  2lD 

Page  57,  lignes  18-19.  A.  i535,  i535,  iSSy  :  docteur 
en  théologie. 

—  60,  3-4.  A.  i535  :  il  n*a  pas  encor  seze  ans;  i535> 
1537  '  il  i^'>  encore  seize  ans. 

—  60,  14.  i535,  1537  :  glorifier. 

—  61,  II.  A.  i535,  i535,  i537  :  chopiner  theolo- 
gaiement. 

—  63,  17.  A.  i535  :  une  horrible  forest. 

—  65,  ai.  A.  i535,  i53S,  i537  :  Les  plagues  Bieu. 
Je  renie  Bieu.  Frandiene  voy  tu  ben,  la  mer  De,  po  cap  de 
bious,  das  dich  gots  leyden  schend,  pote  de  Christo,  ventre 
saint  Quenet,  vertus  guoy,  par  sainct  Fiacre  de  Brye,  sainct 
Treignant,  je  foys  veu  à  sainct  Thibaud,  pasques  Dieu,  le 
bon  jour  Dieu,  le  diable  m'emport,  foy  de  gentihomme,  par 
sainct  Andouille,  par  sainct  Guodegrain  qui  feut  martyrizé 
de  pommes  cuyttes,  par  sainct  Foutin  TapQstre,  par  sainct 
Vit,  par  saincte  Mamye. . .  £n  outre,  les  éditions  de  1 5  3  '  et 
1557  portent  :  ia  martre  schend ,  au  lieu  d^  :  pote  de 
Christo;  Carimary,  Carimara,  au  lieu  de  :  foy  de  gentil- 
homme ;  ne  diâ  ma  diâ,  au  lieu  de  :  par  sainct  Vit. 

—  66,  2  3.  A.  i535  :  ou,  pour  mieulx  dire,  de  la  stu- 
pidité des  roys  de  France. 

—  66,  29.  A.  i5  35.  Au  lieu  de  ces  mots,  on  lit  :  pour 
veoir  si  je  n'y  ferois  pas  de  beaux  placquars  de  merde. 

—  67,  2.  A.  i535,  i535,  i537  :  feut  Sorbonne. 

— '  67,  7.  A.  i53  5,  i535,  i537  :  Faculté  théologale. 

—  67,  11-12.  A.  i535,  i535,  i537  :  qu*à  un  théo- 
logien. 

—  67,  18.  A.  i535,  i535,  i537  :  théologale. 

—  68,  i5-i6.  A.  i535,  i535,  i537  :  theologalement. 

—  68,  20-24.  A.  '535,  i535,  i537  :  le  théologien. 

—  72,  2-4.  A.  i535,  i535,  i537  :  le  théologien. 

—  72,  3.  A.  i535,  i535,  i537  :  contre  les  Sorbonistes. 

—  73,  21.  A.  i535,  i535,  i537  •  décent  à  Pestât 
théologal. 


2l6  VARIANTES 

Page  74,  ligne  4.  A.  i535,  i535,  iSSy.  Aulieu  de  :  tenu 
chez  les  Mathurins,  il  y  a  :  de  Sorbone. 

—  74,  a5-a6.  A.  i53  5,  i535,  i537  :  Les  Sorboni- 
coles. 

—  75,   19.  i535,  1537  :  et  diette. 

—  75,  20.  A.  i535,  i535,  i537  :  Sorbonagres. 

—  76,  12.  A.  i535,  i535,   i537  :  theologiques. 

—  85,  i.A.  i535  :  nommé  Séraphin  Calobany. 

—  90,  a 3.  A.  i535  :  la  rivière  de  Loire  à  Montsoreau. 

—  90,  28.  A.  i535  :  creusoyt  les  rochiers  et  gouffres  de 
la  fosse  de  Savigny. 

—  92,  5-6.  A.  I  535  :  depuis  la  porte  de  Bess  jusques  à 
la  fontaine  de  Narsay. 

—  93,  16.  A.  i535,  i535,  i537  :  des  Arabes. 

—  94,   i2-i3.  A.  i535  :  à  sa  divine  bonté. 

—  100,  fo.  i535  :  tombit  de  dessus  sa  jument;  i537  : 
tombit  de  dessus  sa  grande  jument. 

—  102,  10.  A.  i535  :  Grippeminaud. 

—  12  3,  28-29.  ^'  i^^^  •  c^  ^'^^^  P^  '^Q  c^  d'aller. 

—  127,  24-25.  A.  i535  :  oultre  passé  les  monts  cas- 
piens,  avoir  transfreté... 

—  139,  a 3.  A.  i53  5  :  poinct  les  armes  ny...;  i535  : 
les  armes  ny... 

—  140,  2  2-2  3.  A.  i53  5  :  femme  que  soyt. 

—  140,  2  5.  A.   i535  :  de  sept  cannes. 

—  143,  1-2.  A.   i535  :  il  y  avoit  vivres  à  suffisance. 

—  170,  25-26.  A.  i535,  i535.  Au  lieu  de  :  mais  de 
tels  imposteurs...^  il  y  a  :  mais  ces  prédications  diabolic- 
ques  infectionnent  les  âmes  des  pauvres  et  simples  gens. 

— j83,chap.XLIX.  A.  i535,  i535,  i537  iChap.XLVII. 

—  208,  12.  A.  i535,  i535,  i537  :  Enigme  trouvée 
es  fondemens  de  l'abbaye  des  Thelemites, 


VARIANTES  217 

Page  211,  vers  5.  A.  1 535  : 

Reste  en  après  qu*yceux  trop  obligez, 
Prenez,  lassez,  travaillez,  affligez. 
Par  le  saint  vueil  de  Veternel  seigneur. 
De  ces  travaux  soyent  refaictz  en  bonheur 
Que  les  esleus.., 

i53  5   et   1537,   après  les  quatre  vers  ci-dessus,  terminent 
ainsi  : 

Là  verra  Von  par  certaine  science 
Le  bien  et  fruict  qui  sort  de  patience; 
Car  cil  qui  plus  de  pêne  aura  souffert 
Auparavant,  du  lot  pour  lors  offert 
Plus  recepvra.  Oh!  qu'est  à  révérer 
Cil  qui  pourra  enfin  persévérer  ! 

m 

—  211,  27.  A.  i53  5,  i535,  1537:  «  Par  sainct  Gode- 
ran,  dict  le  moyne^  je  pense  que  c'est  la  description  du  jeu 
de  paulme,  et  que  la  machine  ronde  est  l'esteuf,  et  ces 
nerfz  et  boyaulx  de  bestes  innocentes  sont  des  racquettes,  et 
ces  gens  eschauffez  et  debatans  sont  les  joueurs.  La  fin  est 
que,  après  avoir  bien  travaillé,  ilz  vont  repaistre,  et  grand 
cbiere.  » 


28 


TABLE 


DU    LIVRE    PREMIER 


Pages. 
LA  VIE  TRESHORRIFICQUE  DU  GRAND  GAR- 
GANTUA PERE  DE  PANTAGRUEL i 

Aux  Lecteurs a 

Prologue  de  l'auteur 3 

Chapitre  I.  De  la  Généalogie  et  antiquité  de  Gar- 
gantua    9 

Chapitre  II.  Les  Fanfreluches  antidotées  trouvées  en 
un  monument  antique 12 

Chapitre  III.   Comment   Gargantua   fut  unze  moys 
porté  ou  ventre  de  sa  mère 16 

Chapitre  IV.  Comment  Gargamelle,   estant  grosse  de 
Gargantua,  mengea  grand  planté  de  tripes  ....        19 

Chapitre  V.  Les  Propos  des  bîenyvres 20 

Chapitre  VI.  Comment  Gargantua  nasquit  en  façon 
bien  estrange 2  5 

Chapitre  VII.  Comment  le  nom  fut  imposé  à  Gargan- 
tua, et  comment  il  humoit  lepiot 29 


220  TABLE 

Pages. 
Chapitre  VIII.  Comment  on  Testit  Gargantua  .  .  .  .  3i 
Chapitre  IX.  Les  Couleun  et  livrée  de  Gargantua  .   .       36 

CHAPrrRE  X.  De  ce  qu'est  signifié  par  les  couleurs  blanc 
et  bleu $9 

CHAPrTRE  XI.  De  TAdolescence  de  Gargantua  ....       44 

Chapitre  XII.  Des  Cbevaulx  factices  de  Gargantua  .   .       47 

Chapitre  XIII.  Comment  Grandgousier  congneut 
l'esperit  merveilleux  de  Gargantua  à  l'invention 
d'un    torchecul Si 

Chapitre  XIV.  Comment  Gargantua  feut  institué  par 
un  sophiste  en  lettres  latines 56 

Chapitre  XV.  Comment  Gargantua  fut  mis  soubz 
aultres  pédagogues $9 

CHAPrTRE  XVI.  Comment  Gargantua  fut  envoyé  à 
Paris,  et  de  l'énorme  jument  qui  le  porta,  et 
comment  elle  deffit  les  mousches  bovines  de  la 
Beauce ^ 62 

Chapitre  XVII.  Comment  Gargantua  paya  sa  bien 
venue  es  Parisiens,  et  comment  il  print  les  grosses 
cloches  de  l'église  Nostre  Dame 64 

Chapitre  XVIII.  Comment  Janotus  de  Bragmardo  feut 
envoyé  pour  recouvrer  de  Gargantua  les  grosses 
cloches 67 

Chapitre  XIX.  La  Harangue  de  maistre  Janotus  de 
Bragmardo,  faicte  à  Gargantua  pour  recouvrer  les 
cloches 69 

Chapitre  XX.  Comment  le  sophiste  emporta  son  drap, 
et  comment  il  eut  procez  contre  les  aultres  mais- 
très 72 

Chapitre  XXI.  L'Estude  de  Gargantua  selon  la  disci- 
pline de  ses  précepteurs  sophistes 7  S 

Chapitre  XXII.  Les  Jeux  de  Gargantua 79 

Chapitre  XXIII.  Comment  Gargantua  feut  institué  par 


TABLE  221 

Pages. 
Ponocrates  en  telle  discipline  qa'il  ne  perdoit  heure 
du   jour 84 

Chapftre   XXIV.   Comment  Gargantua  employoit   le 

temps  quand  l'air  estoit  pluvieux 94 

Chapitre  XXV.  Comment  feut  meu  entre  les  fouaciers 
de  Lemé  et  ceulx  du  pays  de  Gargantua  le  grand 
débat  dont  furent  faictes  grosses  guerres 98 

Chapitre  XXVI.  Comment  les  habitans  de  Lerné,  par 
le  commandement  de  Picrochole,  leur  roy,  assail- 
lirent au  despourveu  les  bergiers  de  Gargantua  .   .      101 

Chapitre  XXVII.  Comment  un  moine  de  Seuillé  saulva 

le  cloz  de  Tabbaye  du  sac  des  ennemys 104 

Chapifre  XXVIII.  Comment  Picrochole  print  d'assault 
la  Roche-Clermauld,  et  le  regret  et  difficulté  que 
feist  Grandgousier  de  entreprendre  guerre m 

Chapitre  XXIX.  Le  Teneur  des  lettres  que  Grandgousier 

escripvoit  à  Gargantua 114 

Chapitre  XXX.  Comment  Ulrich  Gallet  fut  envoyé 
devers  Picrochole 116 

Chapitre    XXXI.   La  Harangue   faicte  par  Gallet    à 

Picrochole    ..r 117 

Chapitre  XXXII.  Comment  Grandgousier,  pour 
achapter  paix,  feist  rendre  les  fouaces 121 

Chapitre  XXXIII.  Comment  certains  gouverneurs  de 
Picrochole,  par  conseil  précipité,  le  mirent  au  der- 
nier péril  ia5 

Chapitre  XXXIV.  Comment  Gargantua  laissa  la  ville 
de  Paris  pour  secourir  son  païs,  et  comment  Gym- 
naste rencontra  les  ennemys 1 3 1 

CHAprTRE  XXXV.  Comment  Gymnaste  soupplement 
tua  le  Capitaine  Tripet  et  aultres  gens  de  Picrochole.      1 3 4 

Chaph-re  XXXVI.  Comment  Gargantua  demoUit  le 
chasteau  du  Gué  de  Vede,  et  comment  ilz  passèrent 
le  gué i37 


222  TABLE 

Pages. 
Cbapitu  XXXVII.  Comment  Gargantua,  soy peignant, 
faisoit  tomber  de  ses  cheveulx  les  bouUetz  d'artil- 
lerye 140 

Chapitre  XXXVIII.  Conmient  Gargantua  mangea  en 
sallade   six  pèlerins 14} 

Chapitu  XXXIX.  Comment  le  moyne  feust  festoyé 
par  Gargantua,  et  des  beaulx  propos  qu'il  tint  en 
souppant 146 

Chapitre  XL.  Pourquoy  les  moines  sont  refuîs  du 
monde,  et  pourquoy  les  ungs  ont  le  nez  plus  grand 
que  les  aultres 1 5 1 

Chapitre  XLI.  Comment  le  moyne  feist  dormir  Gar- 
gantua, et  de  ses  heures  et  bréviaire  i55 

Chapitre  XLII.  Comment  le  moyne  donne  couraige 
à  ses  compaignons  et  comment  il  pendit  à  une  arbre.      1 58 

Chapitre  XLIII.  Comment  l'escarmouche  de  Picro- 
chole  fut  rencontré  par  Gargantua,  et  comment  le 
moyne  tua  le  capitaine  Tyravànt,  et  puis  fut  pri- 
sonnier entre  les  ennemis 161 

Chapitre  XLIV.  Comment  le  moyne  se  desfist  de  ses 
guardes,  et  comment  l'escarmouche  de  Picrochole 
feut  defiPaicte i65 

Chapitre  XLV.  Comment  le  moyne  amena  les  pèlerins, 
et  les  bonnes  paroUes  que  leur  dist  Grandgousier  .      1 68 

Chapitre  XLVI.  Comment  Grandgousier  traicta 
humainement  Toucquedillon  prisonnier 172 

Chapitre  XLVII.  Comment  Grandgousier  manda 
quérir  ses  légions,  et  comment  Toucquedillon  tua 
Hastiveau,  puis  fut  tué  par  le  commandement  de 
Picrochole 176 

Chapitre  XLVIII.  Comment  Gargantua  assaillit  Picro- 
chole dedans  la  Roche-Clermaud,  et  defist  l'armée 
dudict  Picrochole 180 

Chapitre  XLIX.   Comment  Picrochole,    fuiant,   feut 


TABLE  lll 

Pigei. 

lurprint  de  miles  fortunes,  el  ce  que  fdi  GirgiO' 

Iu>  ipréi  la  bataille 18] 

CflAPrTKi  L.   La   Conlion    que   feiil    GargiMua   éi 

»«incu. 18S 

Chatitri   LI.    Cammenl   lei   videurs   Garganlaiites 

feurem  recompeatez  apréi  la  bataille 190 

CuPiTSi  LU.  Commeal:  Gargantua  feîst  bislic  pour  le 

raojne  l'abbaye  de    Theleme 191 

Ciurrru  Llli.  Comment  feul  baille  e(  dotëe  l'abbaye 

dci    Thelemiiei 194 

Ceititu   LIV.   Inscriplion  mise  lus  la  gnude  porte 

de  Theleme  -.,-.,.,,.-.-  ^  ,  -  -  -  197 
CiupiTaE  LV.  CommenI  esloil  le  manoir  des  Thele- 

Cbapitu  LVI.  Commeal  estaient  veiiuz  les  religieux 
et  religieuses  de  Theleme 101 

CiuFiTM  LVIL  CommenI  esloienl  reiglez  les  Tbele- 
miles  i  leur  minieredevivre 106 

Cbipitu  LVIII.  Enigme  en  prophétie aoB 

Vauintu  du  Livai  ruMua 11} 


A  PARIS 

DES    PRESSES   DE   D.    JOUAUST 
Imprimeur  breveté 

Rue  Saint-Honoré ,  338 


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